1989, l’année qui a (presque) tout changé dans le cyclisme
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1989, l’année qui a (presque) tout changé dans le cyclisme

La légende voulant que Greg LeMond ait posé les nouvelles bases du calendrier cycliste n’est que partiellement vraie. Certes, l’Américain a bouleversé les mœurs du peloton européen en 1989 et 1990 en ne visant que le Tour de France et le Championnat du Monde, mais d’autres champions, bien avant lui, avaient peu d’objectifs, bien ciblés. LeMond, tout comme son héritier espagnol Miguel Indurain, n’ont que remis au goût du jour d’anciennes pratiques du peloton rangées au placard dans les années 70 et 80 par les ogres boulimiques affamés de victoires que furent Eddy Merckx, Bernard Hinault et Sean Kelly.

Lundi 20 avril 1987, Rancho Murieta. En ce lundi de Pâques, Greg LeMond est victime d’un accident de chasse. Le Californien, maillot jaune du Tour de France en 1986, frôle la mort mais personne ne le voit un jour capable de reprendre le fil de sa carrière, dans un peloton encore orphelin de Bernard Hinault parti à la retraite fin 1986.

Le Tour de France 1987 se déroule sans le Yankee, patron du peloton convalescent, et malgré l’exploit de Jean-François Bernard sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux, c’est le tandem hispano-irlandais, Pedro Delgado contre Stephen Roche, qui se livre une joute d’anthologie pour la Toison d’Or.

Après des montagnes russes d’adrénaline, c’est Roche qui gagne le Tour de France à Paris, et réalise le doublé Giro – Tour. L’Irlandais, en état de grâce en cette saison 1987 hégémonique pour lui, réalise même le triplé Giro – Tour – Mondial que seul le Cannibale Eddy Merckx avait réussi jadis en 1974.

Mais le Bruxellois étendait sa férule à l’ensemble du cyclisme, gagnant les classiques de printemps, flandriennes comme ardennaises, asphyxiant de sa toute-puissance un peloton médusé. La haine de la défaite habitait viscéralement le champion belge, qui ne vivait que pour la victoire … Les mots renoncement et défaite ne faisaient pas partie de son vocabulaire.

Avec un panache non dissimulé et un orgueil exceptionnel, Bernard Hinault avait su repousser l’usure du pouvoir saison après saison.

Quant au troisième Pantagruel des routes d’Europe, l’Irlandais Sean Kelly, il combattait avec ardeur du Nord au sud, d’Est en Ouest, de Paris-Nice au Tour de Lombardie, de la fin de l’hiver aux premières feuilles mortes de l’automne. Gladiateur insatiable, conquérant de l’impossible, Kelly ne s’imposait aucune limite en terme de calendrier. Stakhanoviste de la compétition comme d’autres sont esclaves de l’entraînement, Kelly fut le dernier coureur à vraiment courir toutes les épreuves de la. saison cycliste.

En 1988, le fantôme de Greg LeMond est de retour dans les pelotons. Pour beaucoup, l’Américain est un has been, bon à jeter aux oubliettes de l’Histoire Il est utopique de croire à un retour au pinacle du sport cycliste.
Pourtant, en 1989, l’espoir renaît quand le Californien termine deuxième de l’ultime étape du Giro, un contre-la-montre remporté par le Polonais Lech Piasecki.

Un mois plus tard, le même LeMond aux airs de phénix prend le maillot jaune après le chrono Dinard – Rennes sur le Tour de France.

Après plusieurs chassés-croisés avec son ancien coéquipier Laurent Fignon en tête du classement général, l’Américain remporte sur le fil la Grande Boucle pour la deuxième fois, pour 8 misérables secondes, un fond invisible de sablier.

Moins de cent mètres séparent les deux coureurs si l’on calcule la position de Fignon. Une feuille de papier à cigarette comparée au marathon de thermidor.

Aux championnats du monde, LeMond frappe un nouveau grand coup en enlevant le maillot arc-en-ciel, comme en 1983. Après sa victoire sous la pluie de Chambéry, le champion du monde et vainqueur du Tour s’éclipse et joue les intermittents du spectacle cycliste.

Après avoir tutoyé la perfection et s’être attiré tous les superlatifs, LeMond retourne auprès des siens. La presse européenne lui jette l’opprobre mais c’est pourtant un secret de polichinelle, une tautologie, qu’un homme ayant frôlé la mort voit la vie autrement, avec un œil neuf.

Or LeMond voit le cyclisme comme un métier plus comme une passion. Avec Bernard Tapie chez La Vie Claire puis avec Roger Zannier chez Z (1990), LeMond va participer à l’inévitable inflation des salaires dans le peloton cycliste, dont tous les coureurs européens tireront profit, Miguel Indurain le premier chez Banesto. Franc-tireur, l’Américain s’offre le luxe de choisir son calendrier, comme un perchiste qui multiplierait les impasses le jour du concours olympique, pour s‘offrir la médaille d’or. Aux yeux de beaucoup, LeMond a franchi le Rubicon en méprisant les monuments du cyclisme tels que les classiques de printemps.

Sorte de cancre surdoué, LeMond mise tout sur le Tour de France et le Mondial de nouveau en 1990. Au Futuroscope de Poitiers lors du prologue, le double maillot jaune est clairement en surpoids dans son beau maillot irisé. 130e du Giro, 10e du Tour de Suisse, LeMond coiffe sur le poteau l’outsider toscan Claudio Chiappucci et le solide coureur néerlandais Erik Breukink.

L’Américain a couru en épicier mais il triomphe finalement. Chiappucci avait planté une terrible banderille dans le dos des favoris au Futuroscope lors de la première étape en ligne, mais l’Italien rata l’estocade sur la route de Luz Ardiden, attaquant dans le col d’Aspin et brûlant un précieux joker avant l’ascension finale, le money time où LeMond suivit un Miguel Indurain de gala. Chiappucci avait commis le péché d’orgueil, attaquer en jaune dans un costume encore trop grand pour lui. Le boomerang lui revint en pleine face, avant que Greg LeMond n’expédie les affaires courantes au Lac de Vassivière. Cinq secondes de retard sur Chiappucci, une formalité pour le tenant du titre.

L’effet underdog a failli couronner le grimpeur toscan Claudio Chiappucci, mais c’est finalement l’effet bandwagon qui triomphe avec le troisième yellow jersey de Greg LeMond.

Au Mondial, LeMond échoue à la quatrième place derrière un autre animateur du Tour, Gianni Bugno, Italien sauvé par la musicothérapie qui a vassalisé le Giro au printemps 1990.

Tous les meilleurs coureurs par étapes des années 1990, 2000 et 2010 vont calquer leur stratégie sur LeMond, en axant leur saison sur le Tour de France. Cette gestion riscophobe du calendrier va être accentuée par les bénéfices de l’EPO, élixir de puissance qui donne sa pleine mesure dans les courses par étapes, où la récupération est la clé de voûte du succès.

De Miguel Indurain à Chris Froome en passant par Bjarne Riis, Jan Ullrich, Marco Pantani, Lance Armstrong ou Alberto Contador, tous n’auront comme obsession que le Tour de France. Ceux qui gagneront d’autres grandes courses l’auront fait par opportunité ou besoin de sauver une saison ratée, et non par appétit digne de Pantagruel

- Miguel Indurain fit deux fois le doublé Giro – Tour, en 1992 et 1993. Venu se préparer en Italie sur le Giro 1992, le Navarrais mata la meute de loups italiens attachés à sa perte Chioccioli et Chiappucci. Fidèle au rendez-vous mondial, le champion espagnol ne put jamais ceindre le maillot irisé, 3e à Stuttgart en 1991, 6e à Benidorm en 1992, 2e à Oslo en 1993 et 2e à Duitama en 1995. Recordman de l’heure en 1994, champion du monde du contre-la-montre en 1995 puis médaillé d’or olympique en 1996, Indurain se fit cependant une spécialité du Tour de France entre 1991 et 1995. Comme le bon vin, l’Espagnol s’améliorait chaque année, fort d’une expérience acquise en montagne où il contrôlait les grimpeurs.

- Jan Ullrich gagna la Vuelta 1999 mais sa venue en Espagne était la conséquence de son forfait sur la Grande Boucle, qui laissa le champ libre à Lance Armstrong dans une édition du Renouveau également orpheline de Marco Pantani. L’Allemand remporta également deux titres mondiaux du contre-la-montre, à Trévise en 1999 et Lisbonne en 2001, pour étoffer un palmarès en manque de maillots jaunes, trophée suprême après lequel l’ogre de Rostock courait sans succès depuis 1997. Pour la même raison, Ullrich gagna la médaille d’or de la course en ligne des Jeux Olympiques en 2000 à Sydney.

- Marco Pantani réalisa le doublé Giro – Tour en 1998. Sans nier le talent exceptionnel de ce grimpeur virtuose, escaladeur digne des plus grands du passé (Bartali, Coppi, Bahamontes, Gaul et autres Fuente), l’Italien profita de quatre éléments pour construire son exploit : l’effondrement d’Alex Zülle dans les Dolomites sur le Giro, celui de Jan Ullrich aux Deux-Alpes sur le Tour de France, l’exclusion des Festina de cette même Grande Boucle et l’absence de pression en France liée à une double cause : saison 1998 réussie avec le Giro en poche et parcours non favorable (deux arrivées au sommet au Plateau de Beille et aux Deux-Alpes, contre près de 114 kilomètres de CLM)

- Lance Armstrong remporta la médaille de bronze du CLM aux Jeux Olympiques de Sydney 2000 après une victoire au Grand Prix des Nations en guise de préparation, mais ne tenta ni le record de l’heure ni le doublé Giro – Tour durant son septennat d’imposture. Le Texan fut celui qui poussa le plus à l’extrême, avec pour seules victoires celles au Tour de Suisse (2001) ou au Dauphiné Libéré (1999, 2000) pour préparer ses quêtes du Graal, ramener le maillot jaune à Paris sept fois consécutivement entre 1999 et 2005. Sorte de génie maléfique sorti de la lampe magique du Renouveau, qui était en fait la boîte de Pandore du dopage, Armstrong s’est contenté du strict minimum là où son système de dopage de pointe, avec préparation par Michele Ferrari et protection par le Ponce Pilate de Lausanne (Hein Verbruggen) aurait pu lui autoriser d’autres exploits, bien avant de tout perdre en 2012 sous la pression de l’USADA. Aux routes italiennes du Giro et espagnoles de la Vuelta tout comme aux vélodromes d’hiver, le Texan préféra renforcer sa position de parrain du peloton, solidifier l’omerta cycliste et se murer dans une tour d’ivoire, si loin du public, lui qui craignait un coup du destin tel celui qui frappa en 1975 Eddy Merckx au Puy-de-Dôme. Lance Armstrong préférait le silence de cathédrale de la montagne, les cols alpestres et pyrénéens au printemps, planifiant tel un ordinateur de la NASA à quel moment ses missions Apollo arriveraient sur sa propre Lune, celle de maillots jaunes usurpés aux yeux de tous, avec arrogance et assurance assumées.

- Alberto Contador a gagné le Giro (2008) et la Vuelta (2008, 2012, 2014) en dehors de ses deux victoires sur le Tour de France en 2007 et 2009. Les victoires de 2008 s’expliquent par la suspension qui frappa l’équipe kazakhe Astana cette année là, après les scandales de dopage ayant impacté Alexandre Vinokourov sur le Tour 2007. Elles permirent à Contador de rejoindre Jacques Anquetil (1963), Felice Gimondi (1968), Eddy Merckx (1973) et Bernard Hinault (1980) comme seuls coureurs ayant gagné les Tours de France, d’Italie et d’Espagne dans leur carrière. En 2012, Contador gagna la Vuelta après son retour de suspension pour dopage, et il triompha de nouveau en Espagne en 2014, deux mois après son abandon dans les Vosges dans un Tour de France alors dominé par Vincenzo Nibali. L’Espagnol a aussi remporté deux fois la course au soleil, Paris – Nice (2007, 2010), ce que Lance Armstrong ou Jan Ullrich n’avaient jamais fait.

- Cadel Evans a remporté la Flèche Wallonne en 2010 et surtout le championnat du monde sur route de Mendrisio en 2009, soit avant d’accéder à son bâton de maréchal, le Tour de France 2011. Sorte de Poulidor des années 2000, Evans avait été dauphin de Contador en 2007 puis de Sastre en 2008 sur la route du Tour de France. L’Australien profita du parcours très montagneux de Mendrisio, celui qui avait permis en 1971 à Eddy Merckx de laver l’affront d’un Tour de France certes victorieux mais hanté par l’ombre de Luis Ocaña, pour s’adjuger le maillot arc-en-ciel, qu’il honora six mois plus tard au sommet de Mur de Huy par une victoire sur la Flèche Wallonne.

- Bradley Wiggins réalisa une saison triomphale en 2012 mais sa victoire dans le Tour de France reste un trompe-l’œil : édition orpheline d’Andy Schleck et Alberto Contador, tenant du titre Cadel Evans sur le déclin, Alejandro Valverde encore trop court suite à son retour de suspension, coéquipier Chris Froome muselé par Dave Brailsford (tel Greg LeMond tenu en laisse par Paul Koechli en 1985 chez La Vie Claire face au maillot jaune Bernard Hinault), sans oublier un parcours de rouleur digne des plus belles années de Miguel Indurain, avec deux chronos idéaux pour l’Anglais, à Besançon et Chartres. Egalement lauréat de Paris-Nice, du Tour de Romandie, du Dauphiné Libéré et de la médaille d’or des Jeux Olympiques de Londres dans l’épreuve contre-la-montre, Wiggins a aussi profité de l’écrasante supériorité de l’équipe Sky en 2012 sur le reste du peloton, gagnant par défaut les épreuves de préparation faute de concurrence au diapason.

- En 2013, Chris Froome fit une copie carbone de la saison 2012 de Bradley Wiggins, exception faite bien sûr de la médaille d’or olympique. L’ermite kenyan du volcan Teide renversa tout sur son passage à l’exception de Tirreno – Adriatico : victoires sur le Tour de Romandie, le Dauphiné Libéré et bien entendu le Tour de France, où personne ne put contester son insolente domination, pas plus Contador que Valverde, Rodriguez ou encore Quintana.

- En 2014, Vincenzo Nibali entre dans le gotha cycliste avec un exploit colossal, remportant le Tour de France avec quatre étapes à la clé. L’Italien succède au palmarès à Chris Froome qui a abandonné en début d’épreuve, tout comme Alberto Contador. Le Requin de Messine put rejoindre Jacques Anquetil (1963), Felice Gimondi (1968), Eddy Merckx (1973) et Bernard Hinault (1980) comme seuls coureurs ayant gagné les Tours de France, d’Italie et d’Espagne dans leur carrière, après ses victoires au Giro (2013) et à la Vuelta (2010). Quoi de plus normal pour un coureur italien de triompher sur ses terres ? Même Moser et Saronni, faibles montagnards, sont parvenus à ramener le maillot rose, certes avec la complaisance de parcours édulcorés évitant certains cols trop pentus. Quant à la victoire de Nibali sur le Tour d’Espagne en 2010, elle répond à une logique certaine, celle de prendre l’expérience dans les courses de trois semaines avec moins de pression, avant de venir se frotter à l’élite sur le Tour de France, ce que l’Italien fit en 2012 (3e) puis 2014 (1er).

A l’exception de la boulimie de victoires de coureurs complets comme Fausto Coppi, Louison Bobet, Rik Van Looy, Eddy Merckx, Bernard Hinault ou Sean Kelly, la norme était déjà de ne viser que quelques objectifs ciblés bien précisément, bien avant Greg LeMond et Miguel Indurain que l’on voit à tort comme les pionniers du calendrier moderne, en se focalisant sur le maillot jaune et le maillot irisé des champions du monde, avant que Jan Ullrich et Lance Armstrong ne radicalisent encore plus cette démarche. La légende a la peau dure, mais il est utopique de croire que tout a commencé avec l’Américain et l’Espagnol au carrefour des années 80 et 90. Bien avant, des coureurs, ont tout misé sur une ou deux courses seulement, préférant tutoyer la perfection sur quelques semaines grâce au pic de forme plutôt que de chercher l’Eldorado partout sur la moindre course.

Dès 1924 et 1925, Ottavio Bottecchia, forçat de la route italien, alias le maçon du Frioul, se concentra sur le seul Tour de France. Il est vrai que Bottecchia fuyait le régime fasciste mis en place par Benito Mussolini depuis 1922 dans la péninsule italienne. Loin du Giro (que Bottecchia ne dispute qu’une seule fois, en 1923) qui consacra les premiers fuoriclasse Alfredo Binda, Costante Girardengo, Learco Guerra, Bottecchia imposa sa férule dans l’Hexagone deux étés consécutifs, avant sa mort mystérieuse en 1927, la thèse en vigueur étant en complot des Chemises Noires du Duce. ce que révéla un homme en 1973 mort à New York près des docks. Le mythe d’une mort voulue de Bottecchia est cependant à prendre avec précaution, puisque d’autres thèses font état d’une chute accidentelle du coureur italien, ou d’une rixe avec un viticulteur qui aurait tué Bottecchia de colère, ce dernier lui ayant volé des grapes de raisin … Quoi qu’il en soit, le Frioulan fut un des premiers à ne viser que l’Everest du calendrier cycliste, le Tour de France.

Vainqueur de Liège-Bastogne-Liège en 1966, Anquetil fut avant tout l’homme de trois épreuves, Paris-Nice (cinq bouquets victorieux), le Tour de France (cinq maillots jaunes), et le Grand Prix des Nations (neuf succès dans l’épreuve chronométrée). Certes, le Normand gagna deux fois le Giro en 1960 et 1964, ainsi que la Vuelta en 1963, sans oublier son prestigieux doublé Dauphiné Libéré / Bordeaux-Paris de 1965, défi insensé qui laissa la Grande Boucle orpheline de Maître Jacques et ouvrit la voie au succès inattendu d’un jeune espoir italien de 22 ans, Felice Gimondi. Mais son premier succès italien de 1960 fut suivi d’une absence sur le Tour de France où Roger Rivière défendait les chances françaises, avant que le Stéphanois ne brise sa colonne vertébrale dans le col du Perjuret, chassant le descendeur hors pair qu’était Gastone Nencini, comble du ridicule pour un ancien recordman de l’heure qui avait en ligne de mire un long contre-la-montre de 83 kilomètres entre Pontarlier et Besançon en fin de Tour pour reprendre le maillot jaune des épaules du Lion de Toscane. Le second succès transalpin de 1964 fut une victoire à la Pyrrhus, tant les pertes en terme de fatigue furent dommageables à Anquetil pour le Tour de France qui suivait ce Giro, et le champion normand ne tenta plus jamais tel objectif impérial, malgré les superlatifs qu’il recueillit pour son doublé de 1964.

Recordman de l’heure au Vigorelli de Milan en 1956, à nouveau détenteur du record (non homologué) en 1967, Anquetil aimait le prestige associé aux couronnes de lauriers cyclistes, mais il aimait encore plus la vie et ses plaisirs, l’épisode du Tour de France 1964 du méchoui d’Andorre le prouve bien, tout comme les innombrables soirées avec Michel Audiard ou Raphael Geminiani. Le Normand voulut en 1964 se lancer l’incroyable défi d’égaler Fausto Coppi, pari tenu in extremis dans les Dolomites sur le Giro mais aussi dans les Pyrénées et le Massif Central sur le Tour contre Raymond Poulidor, jeune rival ambitieux qu’Anquetil allait retrouver sur le podium d’un championnat du monde raté au Nürburgring en 1966 derrière Rudi Altig, un des rares échecs du champion normand.

Charly Gaul, alias l’Ange de la Montagne, fut l’homme de deux épreuves, Giro (victoires en 1956 et 1959) et Tour de France (maillot jaune en 1958). Grimpeur virtuose au panache exceptionnel, le Luxembourgeois était la terreur des cols, surtout quand la météo se déchaînait, en témoignent deux victoires d’étape restées dans la légende, en 1956 au Monte Bondone puis en 1958 vers Aix-les-Bains, où Gaul changea le destin contraire de deux courses où tout le monde plébiscitait d’autres coureurs comme vainqueurs potentiels.

Contemporain de Gaul parmi les grimpeurs ailés de la fin des années 50, Federico Bahamontes, alias l’Aigle de Tolède, visait essentiellement le classement de la montagne sur la Vuelta et le Tour de France, avant qu’un certain Fausto Coppi ne persuade l’Espagnol de viser le maillot jaune en 1959. L’ambition nouvelle de l’escaladeur castillan fut immédiatement récompensée, et Bahamontes continua jusqu’en 1964 à être un animateur permanent de la Grande Boucle dans les cols alpestres comme pyrénéens.

  1. avatar
    15 décembre 2014 a 18 h 01 min

    La spécialisation sur le Tour de France a de plus été aidée par l’effet EPO, ce produit étant d’une efficacité foudroyante pour mieux récupérer en 3e semaine …

    Bref, LeMond a remis le calendrier à la carte au goût du jour, mais Indurain a radicalisé la démarche avec en plus le dopage EPO qui permettait de limiter le risque d’échec.

  2. avatar
    15 décembre 2014 a 19 h 17 min
    Par cyril

    Salut Axel, merci pour l’article.

    C’est vrai que le cyclisme change beaucoup en cette période (1990-1991). Sans retourner aux supers article de Ditch sur un autre site que nous avons connu tous deux sur les années EPO, la stratégie est différente et Lemond y a amené l’idée de tout axer sur une course avec en plus en 1990 le fait de ne pas gagner “avec panache” sans compter qu’en 1989, les circonstances lui ont été favorables avec la blessure de Fignon qui avait sans doute un panache plus grand mais au final sans doute le dernier grand tour pour lequel je me suis passionné avec des attaques, des rebondissements (l’échappée royale du 14 juillet, le contre la montre de Rennes avec la pluie retardant les favoris sauf Lemond et permettant le retour de Delgado après son retard au prologue, l’attaque dans l’Alpe de Fignon jusqu’au dénouement final). Idem aux championnats du monde avec sans doute l’échec tactique de la France sacrifiant l’attaque de Claveyrolat et un Fignon trop court dans le final.

    C’est aussi la fin de la génération des années 80: Fignon, Lemond, Mottet, Delgado, Roche et l’émergence progressive des Bugno et INdurain: j’ai eu plus de mal sans penser à ce que Ditch avait su magnifiquement raconté.

  3. avatar
    16 décembre 2014 a 8 h 15 min

    Salut Cyril,

    Oui bien dommage que Ditch ne publie plus après sa série 1990-1996 sur les années EPO dans le Tour de France, mais en effet pour en revenir à l’article, il faut bien distinguer les démarches de Greg LeMond et de Miguel Indurain (et de tous les autres ensuite).

    Le Californien sortait de la terrible épreuve de Rancho Murieta, au lundi de Pâques 1987.
    Plus que le maillot jaune, il avait failli perdre la vie et sa carrière de cycliste. Tout le reste était donc du bonus, et Greg voulait passer du temps en famille.
    Sans compter qu’en bon Américain, il savait marchander sa valeur auprès de ses employeurs, révolutionnant les moeurs des Européens en la matière.

    Miguel Indurain, puis Bugno (Mr musicothérapie), Chappucci et Rominger dans la foulée ont eux introduit l’EPO en plus de cette révolution du calendrier.
    Cibler 1 ou 2 objectifs seulement est dangereux si tu les rates, car la saison devient une logique booléenne : échec ou réussite.
    L’assurance d’avoir le meilleur système de dopage, comme Indurain avec Padilla ou plus tard Armstrong avec Ferrari, permet justement d’optimiser ce choix.
    Et le cyclisme ne devient alors plus un sport, mais juste une opération, comme on prépare une OPA … La notion de compétition disparaît totalement au profit du moindre risque via l’EPO, le Texan y ayant encore ajouté la protection politique de Ponce Pilate de Lausanne alias Hein Verbruggen.

    Lance Armstrong l’avait rappelé en 2003 alors qu’il avait arraché la victoire in extremis contre Jan Ullrich, c’était tout ou rien …

  4. avatar
    18 décembre 2014 a 14 h 57 min
    Par skancho

    Merci pour cet article Axel. Je ne commente pas tous tes articles, mais les lis toujours. Ne fût-ce ces perpétuelles expressions tirées de la mythologie que tu surutilises, je les apprécie toujours. Très bien documentés, sortant de l’oubli tel ou tel évènement, ressuscitant les héros d’antan… Franchement bravo et merci.

    Deux remarques tout de même sur cet article :
    - Dire que la parcours du tour 1998 fut un avantage pour Pantani est pour le moins osé. Cela lui ôtait certes de la pression, mais lui était tout de même fortement défavorable par rapport à la quasi intégralité du peloton.
    - Qualifier de ridicule l’attitude valeureuse de Rivière dans la descente où il perdit ses jambes, et pour tout dire sa vie, je trouve ça dommage. Il était jeune, fougueux, insouciant, plein de panache, raison pour laquelle il n’a pas couru en épicier ce jour-là. Cela lui a coûté assez cher malheureusement…

    En tous cas, intéressant comme toujours

  5. avatar
    19 décembre 2014 a 11 h 20 min

    Salut skancho,

    Pour le parcours du Tour 98, c’était à la fois un avantage et un inconviénent pour Pantani.

    Inconvénient manifeste car seulement 2 arrivées au somet (Plateau de Beille), plus de 110 km de CLM individuel (Dublin, Corrèze, Le Creusot) donc plus favorable à un rouleur tel que Jan Ullrich voire Alex Zulle ou Abraham OIano, autres outsiders de l’ogre allemand en 1998.

    Avantage car justement moins de pression, fait accentué par le succès du Pirate au Giro 98 juste avant ce Tour marqué par l’affaire Festina.

    Sur Rivière, non bien entendu je ne vais pas le blamer, mais il aurait du attendre le CLM de Pontarlier pour vaincre Nencini, avec 83 km il avait de quoi terrasser l’Italien, meilleur descendeur du peloton. Ce n’est pas dans cette étape cévenole qu’il pouvait gagner le Tour 1960 face au Lion de Toscane.

    Sinon oui j’adore la mythologie, gréco-romaine surtout, donc en efffet ça déteint sur mes articles.

  6. avatar
    19 décembre 2014 a 11 h 21 min

    2 arrivées au sommet (Plateau de Beille et Deux Alpes), pardon tapé trop vite dans ma réponse

  7. avatar
    3 janvier 2015 a 21 h 54 min
    Par Gérard Denizeau

    Excellent article, alerte, documenté, écrit. Mais aussi subjectif, donc à même de provoquer la discussion. Au moins sur trois points :
    1. Jacques Anquetil parmi les coureurs “ciblant quelques objectifs”. Ses victoires dans les grands tours sont au nombre de 8 (France, 5 – Italie, 2 – Espagne, 1) et ce n’est pas faire acte de chauvinisme que rappeler à quel point il était malaisé de gagner le Giro quand on n’était pas Italien. Seuls, Clerici (italo-suisse) et Koblet (Suisse) y étaient parvenus avant lui. Il faut aussi rappeler que catalogué non-coureur de classiques, il en remporta 3 (Gand-Wevelghem, Liège-Bastogne-Liège, Bordeaux-Paris), sans compter le Critérium international à 4 reprises et nombre d’épreuves à étapes de prestige (Dauphiné, 4 jours de Dunkerque, Paris-Nice, Tour de Sardaigne…). Point ultime : il gagnait de mars (Paris-Nice) à octobre (Barracchi)!
    2. En dépit de notre immense admiration pour les super-champions Van Looy et Kelly, il semble difficile de les classer parmi les rarissimes pouvant “tout gagner”. Le Tour, notamment, fut hors de leur portée à cause de la très haute montagne.
    3. Greg Lemond a parfois déçu par son attentisme. Mais d’une part il faut tenir compte de son terrible accident, d’autre part il eut à subir l’assaut de concurrents chargés comme des mules, alors que tout indique qu’il ne se dopa jamais lui-même. Enfin, s’il est vrai qu’il ne gagna aucune classique, il ne me semble pas inutile de rappeler, témoignage de son intérêt pour ces courses, ses nombreuses places d’honneur : 2e au Tour de Lombardie 1983, 3e de Liège-Bastogne-Liège 1984, 4e de Paris-Roubaix 1985, 2e de Milan-San Remo et 4e de la Flèche wallonne 1986, etc. Insuffisant pour un super-champion, ce palmarès classerait tout excellent coureur par les spécialistes des classiques.
    Et pour clore, vivement d’autres articles de cette grande qualité !

  8. avatar
    27 janvier 2015 a 21 h 24 min

    Bonsoir Gérard,

    1. Pour Anquetil, il n’a pas disputé beaucoup de fois le Giro (battu en 1961) ni la Vuelta (battu en 1962 par Altig), et peu de classiques.
    OK ce n’était pas le calendrier light d’Indurain ou Ullrich, mais pas non plus celui de Merckx ou Kelly

    2. Pour Van Looy, en effet trop juste en montagne pour le Tour de France, moins vrai pour Kelly 4e en 1985, 5e en 1984 et vainqueur de la Vuelta en 1988 après avoir frôlé l’amarillo en 1987

    3. Oui beaucoup d’accessits pour LeMond dans les classiques avant l’accident de chasse de 1987, mais l’Histoire est cruelle et ne retient que les vainqueurs …

  9. avatar
    14 janvier 2016 a 19 h 10 min
    Par M. birdy

    Je te cite Axel ” où LeMond suivit un Miguel Indurain de gala.” Il faut quand même reconnaitre à Lemond ce jour là, son attaque sur la montée de Luz Ardiden et c’est bien lui qui mène le train sur toute la montée avec Indurain dans sa roue. lemond fut surtout le plus régulier sur ce Tour et qui à parfaitement cohabité avec Ronan Pensec pour gagner ce Tour. Les Banesto et les PDM étaient au moins aussi forts que lez Z, voire meilleurs, mais c’est bien les Z qui ont mieux tiré profit du jeu d’équipe, chose que ces deux autres formations n’ont pas su appliquer.
    C’est un plaisir de te lire Axel, bravo !

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