Piquet et Senna, ennemis intimes
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Piquet et Senna, ennemis intimes

Le célèbre journaliste anglais Denis Jenkinson avait une citation favorite : Tout le monde a son idée sur l’âge d’or du sport automobile. Au Brésil, la réponse, bien que subjective, serait simple à trouver. 1972-1991 avec 8 titres mondiaux des pilotes en 20 ans : 2 pour Emerson Fittipaldi l’éclaireur, 3 pour Nelson Piquet le gladiateur, 3 pour Ayrton Senna le samouraï. Les années 80 furent encore plus belles que les années 70, offrant au pays du roi Pelé sa madeleine de Proust via l’émergence de Senna. En 1981 et 1983, Nelson Piquet arrachait ses deux premières couronnes mondiales respectivement face à Carlos Reutemann et Alain Prost. Dès 1984, un autre Brésilien, Ayrton Senna faisait parler son talent en F1. Entre le carioca Piquet et le pauliste Senna, une terrible rivalité allait s’installer. Les deux compatriotes allaient se détester cordialement pendant des années, jusqu’à la retraite sportive de Piquet, fin 1991.

Dans les années 80, Frank Williams se plaignait que Nelson Piquet était souvent injoignable en dehors des séances d’essais privés. Mais le fils de l’ancien ministre Soutomaior était doté d’un tel talent inné qu’il lui était paresseux, et ne daignait pas rappeler son patron à Didcot. Il aimait se battre face au chronomètre en essais privés, mais aussi laisser son répondeur téléphonique se remplir pendant que son yacht était amarré à Saint-Jean-Cap-Ferrat ou au large de la mer Méditerranée. Pour Nelson Piquet, tout avait été facile depuis 1979, lui qui avait arrêté le tennis au milieu des années 70 malgré un apprentissage de futur champion dans une grande académie en Floride, pour se consacrer ensuite au sport automobile de vitesse avec une insolente facilité, stupéfiante.

Mais à peine le carioca Nelson Piquet avait-il remplacé le pauliste Emerson Fittipaldi dans le coeur des Brésiliens qu’un certain Ayrton Senna da Silva débarquait dans l’élite des pilotes, en 1984.  Ce dernier, natif de Sao Paulo, était suivi de près par le double champion du monde qu’était Fittipaldi, qu’il avait rencontré en 1973 pour sa première course de karting à Interlagos.

En 1981 et 1983, Piquet avait gagné deux couronnes mondiales marquées du scau de la polémique. Dauphin d’Alan Jones en 1980, le pilote carioca était sorti vainqueur d’un championnat très serré en 1981, face à la concurrence redoutable de Carlos Reutemann, Jacques Laffite, Alan Jones ou encore Alain Prost. Mais sachant que d’autres pilotes, comme Gilles Villeneuve, avaient pu remporter des victoires (à Monaco et Jarama pour l’acrobate canadien de Ferrari), les points valaient extrêmement cher en cette saison 1981 qui vit donc l’apothéose de Piquet. La Brabham Cosworth BT49 de Gordon Murray avait trouvé une faille dans le règlement technique. L’ingénieur sud-africain avait remarqué que le texte stipulait que la contrainte sur la garde au sol des monoplaces ne valait qu’à l’arrêt de celles-ci. Le bolide Brabham Cosworth avait donc un effet de sol optimisé en course, collant à l’asphalte pour gagner sur les vitesses de passage en courbe.

Sur un circuit indigne de la F1, au Caesars Palace de Las Vegas, le Brésilien arracha le titre fin 1981 devant Carlos Reutemann, tétanisé par l’enjeu et marginalisé chez Williams, après qu’il eut devancé son coéquipier australien Alan Jones pour une victoire à Rio de Janeiro, sous la pluie. L’Australien, champion du monde en titre, ne pardonna jamais à l’Argentin d’avoir franchi le Rubicon en terre carioca, et l’écurie Williams se rangea derrière Jones, coqueluche du garage depuis 1978. Marginalisé comme avant lui Lauda chez Ferrari (1977) ou plus tard Piquet chez Williams (1987), Prost chez McLaren (1989) ou encore Alonso chez McLaren (2007), l’Argentin craqua sous le poids de la pression dans le money time.

En 1983, fort du turbo BMW développé par Paul Rosche, Piquet termina le championnat en trombe, dépassant Alain Prost au classement lors de l’ultime manche, à Kyalami. Cet épilogue heureux pour Piquet lui permettait d’égaler Niki Lauda, pilote le plus capé du plateau (double champion du monde en 1975 et 1977). Prost, qui allait quitter Renault dans l’optique de 1984, fut touché par cette défaite, tandis que le Losange ne porta pas plainte, suite à une polémique sur la non-conformité de l’essence utilisée par la Brabham BMW BT52 de Piquet …

Un mois plus tard, un certain Ayrton Senna da Silva gagnait le Grand Prix de Macao avec une déconcertante facilité, dominant d’autres pilotes de F3 dans ce qui représentait en quelque sorte le championnat du monde officieux de la catégorie.

En 1984, l’écurie Brabham, via son sponsor Parmalat, voulait un pilote italien pour remplacer Riccardo Patrese, parti chez Alfa Romeo. Ayrton Senna, malgré son talent, qui avait impressionné le propriétaire de l’équipe, un certain Bernie Ecclestone, n’était donc officiellement pas le bienvenu étant donné l’influence du sponsor italien. Officieusement c’était bien entendu Nelson Piquet qui avait mis son veto à l’arrivée du prodige pauliste chez Brabham BMW, et le trio Ecclestone / Murray / Rosche choisit le pilote italien Teo Fabi. Car la cohabitation avec son compatriote aurait été impossible, Nelson Piquet ayant traité Senna de chauffeur de taxi de Sao Paulo …

En 1983, alors qu’il battait le record de victoires de Piquet sur une saison de F3 britannique (13 pour Senna en 1983 contre 12 pour Piquet en 1978), Ayrton Senna avait effectué un premier essai en F1 à Donington, chez Williams. Autant que par son pilotage vertigineux que par son approche du dialogue avec les ingénieurs, le jeune Brésilien avait impressionné Frank Williams, qui devra attendre dix ans pour faire de Senna son pilote … Approché par Brabham et McLaren, le jeune Brésilien signa finalement avec l’écurie Toleman dans l’optique de la saison 1984, alors qu’Emerson Fittipaldi faisait le deuil de son come-back dans l’élite des pilotes, payant le double prix de ses médiocres années Copersucar et de son âge (37 ans).

Le talent d’Ayrton Senna creva les yeux pour l’aréopage des observateurs de la F1 dès le 3 juin 1984 sous la pluie apocalyptique de Monaco, et Nelson Piquet perçut très vite le rookie comme une double menace, pour sa popularité au Brésil, mais aussi et surtout pour la victoire en F1, objectif ultime de pilotes de cette trempe.

Très vite, l’animosité entre les deux compatriotes fut manifeste. Pourtant, leurs points communs étaient très nombreux.
Au-delà de leur talent naturel intrinsèque pour le pilotage de bolides à haute vitesse, Piquet comme Senna portaient le nom de leur mère. Issus chacun d’une famille riche, ils avaient écrasés le prestigieux championnat d’Angleterre de F3, tremplin idéal vers la F1 (en 1978 pour Piquet, en 1983 pour Senna). Et très vite, ils avaient été propulsés vers la victoire en F1 … en 1980 chez Brabham pour Piquet dans une écurie orpheline de Niki Lauda parti fin 1979.

Encore frêle et juvénile fin 1980, Piquet fut comparé à un jockey par Frank Williams en opposition à Alan Jones, aussi déterminé qu’un soldat de la guerre du Viet Nam.

Ce fut en 1985, via son transfert chez Lotus, qu’Ayrton Senna pu entrer au prestigieux sanctuaire des vainqueurs de Grands Prix, prenant très vite le meilleur sur l’esthète du pilotage qu’était le champion italien Elio de Angelis, très vite asphyxié par Senna, pilote charismatique, perfectionniste et stakhanoviste.

En 1984 et 1985, Piquet et Senna s’étaient esquivés. Le Carioca avait multiplié les pole positions comme des petits pains en 1984 (9 fois), ne les convertissant que rarement en victoires (à Montréal et Détroit) faute de fiabilité du bloc moteur BMW propulsant sa Brabham. Le Pauliste avait tiré la quintessence de sa Toleman à Monaco mais aussi à Brands Hatch et Estoril, brillant ensuite chez Lotus en 1985 tandis que Piquet rentrait dans l’anonymat du peloton, n’en ressortant qu’au Castellet où il sut conquérir la victoire opportuniste sur le circuit provençal.

L’année 1986 allait marquer le premier affrontement sportif des deux prodiges venus d’Amérique du Sud. Juan Manuel Fangio n’avait jamais affronté son compatriote Oscar Galvez en F1, tandis que Froilan Gonzalez n’avait pas représenté pour le maestro une menace pérenne. Dans les années 70, Emerson Fittipaldi boxait dans une catégorie bien supérieure à son frère aîné Wilson ainsi qu’à Carlos Pace … Et après 1975, le cadet des Fittipaldi gâcha sa fin de carrière dans l’aventure Copersucar, tandis que l’étoile de l’argentin Carlos Reutemann brillait de plus en plus fort. Pour la première fois, deux pilotes sud-américains faisaient partie de l’élite.

Avec Alain Prost, Nigel Mansell, Michele Alboreto et Keke Rosberg, les deux compatriotes brésiliens étaient les vedettes de ce championnat du monde 1986 orphelin du triple champion du monde Niki Lauda, parti à la retraite fin 1985 …

Dès la manche d’ouverture au Brésil, Senna et Piquet allaient se côtoyer sur le podium de Rio de Janeiro, Piquet gagnant à Jacarepagua devant son jeune compatriote. Plus tard dans la saison, un somptueux duel les opposerait à Budapest, pour le premier Grand Prix de Hongrie de l’Histoire du championnat du monde. La Williams de Piquet dominerait la Lotus de Senna à l’issue d’un duel titanesque où chaque protagoniste n’avait cessé de repousser ses propres limites, dans une joute d’anthologie qui offrit des montagnes russes d’adrénaline au public magyar.

Pilotant au paroxysme de la rage, sous un soleil de plomb, les deux héros brésiliens avaient repoussé les limites du freinage, Piquet usant du contre-braquage, tel un pilote de rallye scandinave, après avoir dépassé Senna à plusieurs reprises. Premier grand battu pour la couronne mondiale 1986, à Estoril, Ayrton Senna gagnait ses galons de pilote d’élite, alors que Piquet n’arrivait pas à dominer Mansell chez Williams Honda, un coéquipier qu’il considérait pourtant comme un second couteau, à tort …

Avant le début du championnat 1987, Piquet déclara que Senna n’aimait pas les femmes, ce qui était faux. Ayrton n’était pas homosexuel, et eut plusieurs romances ou idylles dans sa vie de champion : Liliane Vasconcelos qu’il épousa en 1981 et dont il divorça en 1982 après un an d’exil dans la froide et lointaine Angleterre, Xuxa la présentatrice de la TV brésilienne, le top model australien Elle McPherson, flirt de la soirée de fin de saison 1991 à Adelaïde (The Body flirtera des années plus tard avec Matt LeBlanc, son partenaire dans la saison 6 de Friends), Adriane Galisteu rencontrée en 1993 parmi les girls du Grand Prix du Brésil …

Au lieu d’avoir une réaction chevaleresque, en se battant avec Piquet, ou de poser avec une jolie nymphe rencontrée sur les plages d’Ipanema ou Copacabana, Senna se présenta sur le circuit de Rio de Janeiro en bredouillant quelques mots qui n’eurent aucun impact sur les journalistes. Le venin de Piquet avait fait mouche … La diva carioca était vieillissante et jalouse, car la jeune étoile pauliste, Senna, allait bientôt exploser en supernova, et dominer toute la galaxie F1, jusqu’à en éblouir la lumière principal, celle de Prost, l’astre qui brillait le plus après l’extinction de Lauda.

Autre pique de Nelson envers Ayrton, toujours avant le début de la saison 1987 … Maintenant qu’il a un Honda, Ayrton ne pourra plus se plaindre de ses moteurs.

Plus tard dans la saison, Piquet fit une déclaration qui prouvait qu’il avait enfin adoubé Senna dans la caste des intouchables, des pilotes qu’il estimait digne de combattre avec lui au sommet de la pyramide … Cette année, Ayrton se bat avec moi pour le titre, mais aussi avec Prost et Mansell, preuve qu’il fait désormais partie des grands.

1987 sonna l’heure du dernier titre mondial de Piquet, qui décrochait le sceptre pour la troisième fois. Gravement marqué par un accident à Imola, Piquet avait perdu sa grinta. L’irrésistible sprinter d’autrefois (9 poles en 1984) avait laissé place à un pilote calculateur, tandis que Senna, délicieux cocktail de panache, de virtuosité et d’énergie, ne cessait de progresser. La couronne mondiale ne pourrait plus lui échapper …

1987 marqua un tournant décisif dans la hiérarchie entre le jeune et l’ancien, le premier étant frappé par l’usure du pouvoir de façon brutale (déclin physique) et le second ne cessant de progresser vers le firmament, obsédé par sa quête du Graal. Proche d’Alain Prost qu’il connaissait depuis la F3 en 1978, Nelson Piquet aurait pu rejoindre McLaren. Lassé de sa collaboration avec Williams, Piquet voulait donc quitter Didcot. Jaloux de Mansell, qui le dominait en vitesse pure, le Carioca en voulait surtout à Frank Williams et Patrick Head, qu’il estimait responsable de la situation chaotique régnant dans l’écurie. Exigeant un statut de pilote numéro 1 en raison de son palmarès éloquent, Piquet s’était toujours vu opposer un veto de la part de Frank Williams.

Sensible aux exploits de son compatriote Mansell, qui par sa combativité légendaire lui rappelait Alan Jones et Keke Rosberg, le patron de l’écurie anglaise soulignait aussi l’écart de rémunération entre ses deux pilotes. Piquet, beaucoup mieux payé que Mansell, n’apportait pas de meilleurs résultats. Dès lors, il semblait logique à Williams et Head de ne pas avantager Piquet par rapport à Mansell. La guerre civile ne tarda pas à s’installer chez Williams Honda, ce qui exaspéra le motoriste japonais.

Comme en 1973, où Jackie Stewart avait profité de la lutte fratricide entre Emerson Fittipaldi et Ronnie Peterson chez Lotus, un troisième pilote tira les marrons du feu. Malgré de nombreuses victoires dans la campagne mondiale 1986, le tandem Williams allait perdre la guerre, remportée par Alain Prost avec McLaren TAG Porsche. En 1987, Honda décida de quitter Williams. Séduit également par Senna et Piquet, le constructeur japonais décida d’articuler ses efforts autour des écuries Lotus et McLaren.
Woking avait échoué stupidement à obtenir le moteur Honda, Ron Dennis commettant un impair diplomatique fin 1986 à Tokyo. Demandant à relire le contrat dans l’avion du retour vers Londres, le patron de McLaren vexa les Japonais. Et Honda resta année de plus avec Williams pour 1987, McLaren se contentant du vieillissant V6 turbo TAG Porsche, qui accusait un énorme déficit de puissance sur son rival nippon.

Depuis la retraite de Niki Lauda fin 1985, Ron Dennis voulait absolument reconstituer une Dream Team à Woking, déçu par les performances de Stefan Johansson chez McLaren en 1987 après l’échec d’un autre scandinave en 1986 : Keke Rosberg. Le Finlandais était pourtant le champion du monde 1982 mais son style de pilotage très particulier et sa brouille rapide avec John Barnard condamnèrent ses chances à Woking.

Le pilote suédois, lui, n’avait pas l’envergure d’un champion tel que Niki Lauda. Orphelin de Lauda, Prost était seul maître chez McLaren. Piquet ne signa pas avec Ron Dennis, refroidi par les contraintes imposées par Marlboro. Le vaisseau amiral de l’empire Philip Morris avait pignon sur rue à Woking dans les années 80, tant John Hogan avait aidé Ron Dennis à conquérir les pinacles de la F1. Mais Nelson Piquet n’était pas prêt à s’astreindre aux tournées promotionnelles du cigarettier américain.

De plus, malgré son affinité avec Piquet, Alain Prost conseillait à Ron Dennis d’engager Ayrton Senna, grand espoir de la discipline. Le Français estimerait que le recrutement de Senna apporterait plus à l’équipe McLaren que celui de Piquet. Senna rejoignit donc McLaren en 1988, tandis que Piquet trouva refuge chez Lotus. Mais McLaren avait le vent en poupe. Equipe phare de Honda, McLaren domina la F1 de 1988 à 1991, offrant à Senna trois couronnes mondiales en 1988, 1990 et 1991, qui lui permettaient d’égaler Piquet dans la galerie des champions du monde brésiliens.

Un jour de 1993, accompagné de sa muse Adriane Galisteu, Ayrton Senna changea de table dans un restaurant au Portugal … Adriane demanda à Ayrton la raison de son attitude. Il ne voulait pas voir l’ennemi … Nelson Piquet. La haine entre Senna et Piquet était viscérale, physique …

En 1990, à Suzuka, après que l’accrochage Senna – Prost eut offert le titre au premier nommé dès le premier tour, Nelson Piquet remporta une course où les coéquipiers des deux titans, en l’occurrence Mansell et Berger, avaient failli. En conférence de presse, le triple champion du monde, qui n’avait pas connu de victoire depuis Monza en 1987 (avec Williams Honda), eut cette phrase, magnifique d’humour, qualité qu’il maniait avec plus ou moins de vice depuis des années … Pour les nouveaux, je tiens à préciser que je m’appelle Nelson Piquet. Et le petit chauve à côté de moi, c’est Roberto Moreno !

Si Ayrton Senna n’avait pas gagné ce jour là, son deuxième titre mondial au Japon, il aurait pu considérer que Suzuka 1990 eut été pour lui un week-end maudit, placé sous la réussite insolente de Nelson Piquet. Au briefing des pilotes, alors que la figure de proue de McLaren tentait de convaincre ses pairs de déplacer la pole sur la trajectoire, et que Jean-Marie Balestre tenait tête au leader de Woking pour lui faire payer ses propos de l’hiver 1989-1990 (malgré les excuses de Senna par fax envoyées le 16 février 1990 face à l’épée de Damoclès que représentait la suspension de sa super-licence par la FIA), Nelson Piquet prit la parole, semant la zizanie en évoquant un sujet épineux pour Senna : la chicane Casio qui avait conduit Balestre à déclasser Senna en 1989, car le Pauliste s’en était servi comme d’un échappatoire.

Perché sur sa tour d’ivoire, Jean-Marie Balestre maintint obstinément son veto sur la question principale de changer le côté de la pole, ce qui s’est pourtant déjà fait sur d’autres circuits comme Estoril. A fleur de peau, Senna claque la porte au briefing des pilotes. Nelson Piquet (Benetton), son compatriote  honni, a réclamé de pouvoir court-circuiter la chicane en cas de difficulté, et cette simple évocation de 1989 ulcéra le champion du monde 1988. Le sujet, pour l’archange Ayrton, c’est le déplacement de la pole position dont on ne parle plus.

En mai 1994, Piquet fut un des rares grands noms de la F1 à ne pas venir aux obsèques de son illustre compatriote. A tort ou à raison, je n’ai jamais été proche d’AyrtonIl aurait été indécent de ma part de mêler ma peine à celle des gens qui l’avaient vraiment connu et aimé, déclara avec sincérité celui qui était orphelin, comme tous les Brésiliens, d’un champion d’exception, par son palmarès comme par son charisme, Ayrton Senna.

Mais à cette déclaration réaliste et politiquement incorrecte passé le temps du deuil, Piquet rajouta un superbe hommage posthume à son rival et ennemi juré : C’est une perte énorme pour le Brésil et pour le sport automobile. C’est ce qui pouvait se produire de pire.

Pour évoquer ces deux immenses pilotes, ambassadeurs de l’âge d’or de la F1 dans les années 80, le mieux est de laisser la parole à Gordon Murray. Le génial designer sud-africain a travaillé avec Nelson Piquet chez Brabham de 1979 à 1985 (où il a également croisé la route de Niki Lauda), avant de collaborer avec Ayrton Senna chez McLaren en 1988 et 1989 (ainsi qu’Alain Prost).

Interrogé en 1998 sur Senna, voilà ce que disait Murray … J’ai eu plus de plaisir avec Nelson et autant de succès mais ces deux ans passés comme ingénieur d’Ayrton furent très plaisants. Voilà quelque chose que je garderai en moi pour toujours. J’aurais adoré travailler avec Clark mais je n’en ai eu jamais l’opportunité. [...]

Je dois dire que depuis Clark et jusqu’à Senna, je n’avais ressenti un tel feeling pour un pilote. Cette manière de gagner … Schumacher est au niveau de Piquet et Senna était vraiment … Bon, je ne désire pas diminuer les mérites de Piquet car on ne remporte pas trois championnats du monde sans être un pilote exceptionnel, mais vous voyez ce que je veux dire. Senna, c’était un autre niveau, tout comme Clark.

Conscient du fait qu’Ayrton Senna lui était supérieur en charisme comme en talent, Nelson Piquet avait demandé, à son arrivée chez Lotus durant l’hiver 1987-1988, que soient décrochés des murs de l’usine les photos montrant les six victoires de son compatriote avec l’écurie anglaise (en l’occurrence Estoril et Spa Francorchamps 1985, Jerez et Detroit 1986, Monaco et Detroit 1987).

Mais Peter Warr et Gérard Ducarouge purent constater qu’il s’agissait du caprice d’une vieille idole engagé dans le toboggan du déclin. Car Piquet, moins en verve après son terrible accident d’Imola 1987, peina à retrouver toutes ses sensations de sprinter, et domina Satoru Nakajima en 1988 et 1989 de façon beaucoup moins nette qu’Ayrton Senna l’avait fait en 1987 face au Japonais.

En 1990 chez Benetton, Piquet ne dut qu’à la chance de terminer 3e du championnat du monde. Ses deux victoires de fin de saison furent acquises dans un contexte particulier.

Primo son coéquipier italien Alessandro Nannini était perdu pour la F1 après avoir vu son avant-bras sectionné dans un accident d’hélicoptère. L’Alouette avait été au fatal au vainqueur de Suzuka 1989.

Or le pilote  transalpin talonnait Piquet au Mondial entre Jerez et Suzuka 1990 : 26 points au Carioca contre 21 pour Nannini.

Secundo, l’accrochage Prost / Senna aida considérablement Piquet à triompher dans le Grand Prix du Japon 1990, surtout que Nigel Mansell gâcha stupidement ses chances après avoir redémarré comme un dragster du stand Ferrari. A Adelaïde, l’épilogue du championnat pilotes étant dénoué depuis Suzuka en faveur de McLaren Honda, Prost et Senna n’avaient plus rien à gagner à remporter la course océanienne, tout comme Woking et Maranello chez les écuries. Piquet sut tirer les marrons du feu dans ce Grand Prix d’Australie.

Voilà comment le natif de Rio de Janeiro termina en trombe cette saison 1990, devançant Gerhard Breger et Nigel Mansell au classement mondial, les coiffant sur le poteau à l’ultime course.

1990 n’était pas de la piquette, mais pas un grand cru de Piquet non plus, loin des millésimes exceptionnels auxquels nous avait habitué le Carioca, comme le montra la facilité avec laquelle un certain Michael Schumacher, rookie venu de l’endurance, surclassa le triple champion du monde brésilien à l’automne 1991 chez Benetton …

A 39 ans, le Brésilien était surmotivé car Bernie Ecclestone, Tom Walkinshaw et Flavio Briatore avaient comploté avec Willi Weber et Jochen Neerspach, lésant à la fois Eddie Jordan et Roberto Moreno, contraints de cohabiter ensemble car le patron irlandais n’avait pas pris la précaution de faire signer un contrat en bonne et due ferme à celui qui deviendrait le Kaiser.

Tout s’était décidé au Villa d’Este, cette ancienne résidence d’été des cardinaux située sur les rives du lac de Côme, et contribua à déplacer l’épicentre de la F1 du Brésil, pays majeur de la F1 des années 80 avec le tandem Nelson Piquet / Ayrton Senna, vers l’Allemagne, nation qui allait dominer les décennies 1990 et 2000 avec Michael Schumacher, puis les années 2010 avec Sebastian Vettel et Nico Rosberg.

Ecoeuré par Ecclestone et Briatore, Ayrton Senna était venu en personne à l’hôtel de luxe dire son dégoût et son mépris au nouvel homme fort de l’écurie Benetton. L’Italien n’en avait eu que faire … Mais Nelson Piquet, lui, était l’ami d’enfance de Roberto Moreno. Il avait donc toutes les raisons de venger son ami en donnant une leçon au jeune blanc-bec allemand propulsé en F1 par Mercedes.

C’est l’inverse qui se produisit, et Martin Brundle remplaça Nelson Piquet en 1992 chez Benetton.

Certains prétendent que Flavio Briatore aurait dédommagé Nelson Piquet 17 ans plus tard en embauchant Nelsinho Piquet en 2008 chez Renault comme deuxième pilote du Losange aux côtés de l’Espagnol Fernando Alonso, le fils du triple du champion du monde ayant sur son CV une ligne de vice-champion GP2 en 2006 derrière Lewis Hamilton.

La carrière du fils Piquet, né en 1985 à Heidelberg d’une troisième femme différente de Nelson, s’arrêta après le scandale du Crash Gate de Singapour en 2008. Flavio Briatore et Pat Symonds avait demandé au jeune pilote brésilien de simuler un crash pour profiter de l’entrée en piste de la voiture de sécurité sur le circuit urbain de Marina Bay.

Seule consolation, le neveu d’Ayrton Senna, Bruno, eut encore moins de réussite que Nelsinho Piquet en F1, marquant quelques points là où Nelson Junior avait réussi à arracher un podium en 2008 à Hockenheim.

 

Ironie du destin, Michael Schumacher éclipsa Nelson Piquet en 1991 mais n’eut pas le temps de se confronter véritablement à Ayrton Senna, mort à Imola en 1994 après avoir été un concurrent par intermittence du jeune espoir allemand en 1992 et 1993 dans l’ombre des implacables Williams Renault dessinées par le virtuose Adrian Newey.

  1. avatar
    29 mars 2017 a 14 h 21 min

    Rarement 2 pilotes de F1 se sont autant détestés que Piquet et Senna.
    Mépris, haine, jalousie, tout y était …

    Plus que Mansell / Piquet ou G. Villeneuve / Pironi, cette rivalité brésilienne fut la plus violente, bien qu’assez courte sur la piste (1986-1987).

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