Catch : Ce sport qui n’en est pas un (Partie 1)
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Catch : Ce sport qui n’en est pas un (Partie 1)

Ce dimanche, la WWE proposera depuis le Barclays Center de Brooklyn la 30ème édition de son grand PPV de l’été, SummerSlam. Cela ne vous dit rien ? C’est normal, il s’agit de catch, la discipline souvent moquée et prise au second degré en France. Pourtant, aux Etats-Unis, le catch correspond à un réel rendez-vous télévisuel, sans interruption tout au long de l’année afin de suivre des performeurs sportifs réaliser un scénario. Mais comment décrire une discipline aussi complexe que le catch ? L'occasion de revenir sur l'évolution de ce divertissement sportif.

Depuis sa création, cette discipline passionne et suscite des réactions, entre l’exploit et l’arnaque. D’une part, ses fans défendent le catch grâce à la technicité des lutteurs. Talentueux sur et en dehors du ring, au micro, dans leurs attitudes, être catcheur nécessite une panoplie de talents nombreux ; le catch divertie et amuse la foule des différents spectacles. D’autre part, le catch est critiqué. Souvent comparé aux autres sports de combat, il est associé au chiqué, à la simulation, au trucage. Pour beaucoup, les catcheurs ne sont que de simples acteurs venues réaliser leur cinéma.

Comment parler de catch sans évoquer le célèbre texte du sémiologue Roland Barthes ? Il répond à cette fameuse critique du faux dans « Mythologies » en 1956, en qualifiant le catch de spectacle, et non de sport pur. La performance physique  existe mais le combat n’est pas authentique. Plutôt que de parler de trucage, on assimile la notion de scénarisation.

Ainsi, le catch se décrit plus pour Barthes comme une intelligence idéale des situations, c’est ce que les situations devraient être loin du quotidien, dans un combat entre le bien et le mal, où la justice triomphe. Ce combat doit être d’une clarté implacable, que ce soit dans l’excessivité des gestes ou l’exagération de la défaite ou de la douleur. L’objectif est de proposer un spectacle qui doit être compris sur le champ par celui qui le regarde.

Cette confrontation entre le bien et le mal est visible par plusieurs manières symboliques. Barthes décrivait cela par plusieurs éléments, comme par exemple le physique. Celui-ci doit lui aussi être dans l’excès pour attribuer d’office les rôles auprès du public, ainsi un « obèse hideux » sera directement classé dans la catégorie des salauds. Ensuite, sa lâcheté et sa cruauté serviront de point final quant à la classification de son personnage. En face, le héros fait son apparition pour défendre les intérêts partagés avec le public, qui acclamera la correction infligée au « salaud ».

Tout ce déroulement est donc censé amener à un principe purement moral, celui de la justice. La lâcheté de l’un conduira le public à réclamer une vengeance dans les règles. Pour réussir cela, il faut que le combat de catch soit rempli d’excès, ce qui en fait alors un spectacle et non un sport.

Le catch va subir au fil des ans des modifications significatives. Ce divertissement va passer du cirque, des kermesses et des petites salles aux grandes arènes et enceintes sportives, partout dans le monde. Cette évolution se fera en corrélation avec le développement médiatique et grâce à un homme : Vince McMahon, le président de la WWF. Il révolutionna le spectacle sportif par ses idées. Inspiré par un de ses concurrents sur le marché, il aura l’idée de faire évoluer sa promotion de catch au niveau national, grâce à la diffusion payante.

Avant de se lancer, McMahon s’essayera aux pay-per-view à deux reprises, une fois avec Evel Knievel, cascadeur américain qui essaya de décrocher un record du monde et une nouvelle fois avec un combat exhibition entre Mohamed Ali et Antonio Inoki, dans un Boxe vs. Catch match. Malgré ces deux premiers échecs, le succès de sa fédération dépendait de sa tentative de diffusion payante.

McMahon avait pour objectif d’attirer un public qui ne soit pas uniquement attiré par le catch. Pour cela il mit en place en 1984 un partenariat avec la chanteuse Cyndi Lauper et l’acteur Mr. T pour apparaître dans ses shows gratuits à la télévision, afin de promouvoir son premier grand pay-per-view : WrestleMania. C’est la première « peoplisation » du catch qui sera tant à la mode par la suite, réunissant les acteurs comme Arnold Schwarzenegger, Hugh Jackman, les sportifs Floyd Mayweather, Mike Tyson ou la personne la plus à la mode en ce moment liée au catch, Donald Trump.

De plus, cette diffusion télévisuelle met en avant un nouvel aspect du catch : alors que tout ce qui se passe dans le ring est décisif selon les fameux propos de Barthes cités ci-dessus, avec cette « lecture immédiate » si importante pour le spectateur qui n’était pas intéressé par l’avenir rationnel du combat, l’arrivée de la diffusion régulière du catch à la télévision servira à créer des événements en dehors du ring. Diffusion des coulisses, des vestiaires, de la vie privée fabriquée des catcheurs, ou de matchs sans enjeux, le catch gratuit et télévisé sert désormais à la construction du match payant et de la rivalité entre les catcheurs, créant un vrai soap télévisuel. Ainsi, la recherche de la justice et du triomphe du bien sur le mal n’est plus aussi importante. Vince McMahon va utiliser ses shows gratuits pour construire le combat payant, afin de créer une histoire et un scénario qui justifie cet affrontement, et susciter l’envie et l’intérêt du public.

Cette innovation du catch fera du premier WrestleMania un succès au Madison Square Garden, et l’arrivée de célébrités dans le catch amènera les catcheurs, dont le plus populaire de l’époque Hulk Hogan dans des émissions de divertissement américaines.

Alors que la rivalité est généralement impersonnelle dans les sports traditionnels, on remarque que la WWF a décidé de créer une héroïsation du catcheur à travers la construction de son personnage plutôt que de l’attendre naturellement comme tout autre sportif, afin de promouvoir sa marque. Comme dans le cinéma, plusieurs formes d’héroïsation apparaissent à travers la multitude de personnages proposés, à l’ambition différente.

L’ordre moral et la recherche de la justice au sens de Barthes se joue autour des ceintures de champion à la WWE. Le « salaud », terme employé par Barthes, est symbolisé par un fantasme d’ascension sans morale, à l’image pervertie, liée à la corruption et à la lâcheté. Des catcheurs comme le légendaire Ted DiBiase, milliardaire égocentrique des années 80 achetant le succès ou le « traître » Seth Rollins récemment en sont l’exemple. Cela renforce l’association du catch avec la classe ouvrière d’après certains auteurs comme Christophe Lamoureux. Le catch s’inscrit dans la tradition des sports de combat, longtemps exercés par les gens du peuple. Les valeurs affichées étaient la force et la virilité. Une telle vision de l’ambition reflète l’expérience de personnes qui ont travaillé dur toute leur vie sans avoir eu beaucoup de progrès et de progression professionnelle, et sont donc restées profondément suspicieux de ceux ayant réussi. Le catch parle alors à ceux qui pensent que la mobilité et l’ascension professionnelle ont peu à voir avec le mérite personnel. Ainsi, la classe ouvrière peut faire partie d’un groupe voyant le catch comme un défouloir de leur quotidien. A travers l’observation des rivalités et des réactions de la foule, souvent unanimes sur certains thèmes, le catch et la création de ce monde artificiel apparaît comme un exutoire. Comme le disent Norbert Elias et Eric Dunning, cela renvoie à une excitation « mimétique », ces activités de loisirs sont appelées ainsi non pas parce qu’elles sont des représentations d’événements de la vie réelle mais parce qu’elles suscitent des émotions de la vie réelle.

L’autre forme du « salaud » à la mode est une version très stéréotypée de l’étranger. Le catch s’adapte aux situations et aux événements. Au lieu de suivre le chemin des boycotts sportifs dans les années 80, Vince McMahon a vu une opportunité dans les conflits impliquant les Etats-Unis à des groupes radicaux islamiques du Moyen-Orient  et décida de créer une controverse publique qui attirerait des millions de personnes vers son produit. McMahon a donc développé le personnage de l’Iron Sheik, un méchant qui représentait l’Iran, et donnait souvent des discours anti-américains avant ses matches. C’est grâce à cela que le catch va créer le personnage le plus connu de son histoire, et une figure de la pop-culture américaine : Hulk Hogan, véritable héros américain.

La montée en puissance d’un étranger, ennemi de la nation, a donc servi à créer le héros américain capable de les défendre. Ainsi, on peut se demander si cette rivalité s’apparente à de la propagande politique. Le cas d’Hulk Hogan est assez fascinant. Tel un super-héros, le catcheur est toujours vêtu de la même tenue rouge et jaune. Son arrivée sur le ring est marquée par le déchirement de son maillot. Le message qu’il véhicule reste bienveillant : il faut « s’entraîner, manger ses vitamines et faire ses prières. ». Et c’est là que résonne la puissance du catch, à la différence des autres super-héros, Hogan est alors à ce moment-là pour les spectateurs un super-héros vivant, qui peut être vu et à qui on peut parler.

L’apogée du catch et de Hulk Hogan aux Etats-Unis repose en grande partie sur la condition la plus indispensable à tout champion pour devenir un véritable héros selon le sociologue Pascal Duret : savoir gagner. Et plus la victoire semble impossible, plus le triomphe et l’exploit sont marquants pour le spectateur. Les succès qui ont développé le personnage de Hulk Hogan ont toujours été difficiles à obtenir, rarement un combat a été dominé par Hogan. C’est le retournement de situation et le dépassement de soi qui permet de se créer une belle image auprès de la foule, comme dans le légendaire match contre le français André the Giant devant plus de 90 000 spectateurs.

Mais au fil des années, et avec l’arrivée d’internet, le côté naïf et premier degré du catch des années 80 va disparaître pour laisser place à un catch plus réel, où le combat du “bien contre le mal” ne sera plus aussi explicite. A suivre …

 

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