Catch : Ce sport qui n’en est pas un (Partie 2)
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Catch : Ce sport qui n’en est pas un (Partie 2)

2ème partie du décryptage d'un sport-spectacle aussi complexe qu'est le Catch. Ce show télévisuel a évolué au fil du temps. Il s'est rapproché de l'aspect sportif de par son contenu sur le ring mais aussi par la méritocratie qu'il fait ressentir aux spectateurs. Ces spectateurs eux-mêmes font désormais évoluer le catch.

Aujourd’hui, et depuis les années 2000, le catch a quelque peu changé de visage. Aux Etats-Unis, les programmes et les actualités de la WWE font de plus en plus apparition dans des programmes sportifs comme dans le “Sports Center” d’ESPN ou sur des sites internet sportifs. Les personnages sont de moins stéréotypés ou vulgaires, comme il pouvait y avoir dans les années 80 et 90 avec le croque-mort et voleur d’âmes l’Undertaker ou son demi-frère que le croque-mort avait brûlé vif durant l’enfance, Kane.

L’aspect sportif prend de plus en plus le devant sur la fiction et le divertissement. Les matchs sont plus longs, plus techniques, plus spectaculaire, et c’est ce qui a amené sur plusieurs combats un équilibre de réactions. Les salauds n’ont plus forcément de bronca. Ce revirement a eu lieu dès les années 90. Pour Christophe Agius, commentateur historique de la WWE en France depuis plus de 15 ans et interviewé dans Le Magazine L’Equipe le 15 avril 2017, la WWE a décidé de rendre son produit plus adulte, avec des combats ultra-réalistes, dangereux, avec des armes. Les personnages des catcheurs sont donc devenus pour la plupart moins caricaturaux et enfantins.

Pour expliquer ce changement dans l’univers du catch américain, et à l’international puisque la WWE est multi-diffusée dans le monde, plusieurs raisons apparaissent.

Tout d’abord le catch connait un grand succès dans les années 90, cela a donc poussée la concurrence à se développer. Ted Turner, le fondateur de la chaîne CNN, diffuse les programmes de catch sur son réseau télévisé. Il se rend compte de la rentabilité du programme et décide de créer sa propre fédération et a placé une émission de catch hebdomadaire en simultanée du show de Vince McMahon. C’est la WCW. C’est la première fois que la WWE est aussi concurrencée. Il réussit à enrôler de l’empire McMahon des poids-lourds du catch, dont Hulk Hogan. Turner noue également des partenariats à l’international pour capter l’attention des fans du monde entier, notamment avec la NJPW, la pionnière du catch japonais, territoire où le catch tient une place sacrée. La WWE a donc décidé dès les années 90 de rendre son programme plus adulte, où sexe et violence prennent place dans l’émission. L’objectif était de créer un nouveau produit ciblant les adolescents et adultes. Le catch étant à l’origine un spectacle excessif, il est devenu à cette époque irresponsable et sans limite.

La WCW accumulait les stars du catch des années 80, à la lassitude des fans de catch espérant voir les jeunes espoirs dont ils aimaient les prestations atteindre les sommets. C’est en rapatriant ces jeunes catcheurs (Chris Jericho, Eddie Guerrero, Chris Benoit, Rey Mysterio etc …) que la WWE a réussi à remporter cette bataille médiatique qui rassemblait chaque lundi plus de 10 millions de téléspectateurs aux Etats-Unis, un record pour la discipline.

Cette rivalité a également amené le catch à être transparent vis-à-vis du public. Vince McMahon est devenu le « salaud » tyrannique non pas par un personnage mais par ses actes réels. Son catcheur phare Bret Hart a voulu quitter sa fédération pour le rival, ce qui a conduit McMahon à faire perdre Hart sur le ring, sans que celui-ci soit informé, en faisant sonner la cloche. Cela a conduit à un réel conflit entre les deux, sous les caméras, mélangeant crachat et règlement de compte interposé. McMahon prétendit que cela faisait partie du business et n’hésita pas à dire « It’s Fake ! » en parlant du catch. Cette période-là correspond au moment où le filtre entre le réel et la fiction fut brisé. Où la part de réel a pris une place dans l’intérêt et la réaction du fan.

Cette guerre à l’audience a sans doute changé la vision du catch pour les fans à cette époque. En proposant deux shows en prime-time chaque semaine, les fans avaient à leur disposition une multitude d’affrontements « bons contre mauvais », ce n’était donc plus l’intérêt principal. Il fallait proposer des combats bons, plus spectaculaires, plus sanglants.

Au final, la WWE a vaincu la WCW après une bataille sur l’audience de plusieurs années. Le catch n’aura jamais été aussi haut en termes d’audiences à la télévision aux Etats-Unis. Les audiences de la WWE redescendront par la suite. Ce contenu adulte a été freiné au long des années 2000, pour devenir un programme tout public à la télévision et plus familiale. L’action sur le ring redeviendra également moins violente, notamment après l’affaire Chris Benoit, ce catcheur qui a assassiné sa famille avant de se suicider en 2007. Il était connu pour avoir reçu un grand nombre de coups et de chocs sur son crâne et était un fréquent utilisateur de stéroïdes et autres substances anabolisantes afin d’accentuer son physique pour être plus crédible aux yeux des fans et des promoteurs, généralement plus enclin à engager un catcheur au look musclé. Ces éléments lui ont causé le « cerveau d’un homme de 85 ans atteint d’Alzheimer » d’après un deuxième examen médico-légal.

De plus, stratégiquement, la compagnie a également décidé de devenir plus respectable et avoir une image plus honorable afin d’avoir des partenaires financiers importants.

C’est ça qui a conduit à une division du public du catch. Une partie de la foule d’aujourd’hui est encore nostalgique de cette époque. Ils sont encore en quête d’un excès de violence et de non-limites. L’autre caractéristique de ces fans, qui a été une grande nouveauté vers la fin des années 90, c’est leur souhait de voir les meilleurs athlètes et les meilleurs performeurs avoir du succès et être mis en valeur, et ce ne sont pas tout le temps ceux qui ont la meilleure image dans leur personnage ou ceux qui font vendre le plus de produits. Les années 90 et 2000 ont amené une sorte de « réalité dans la fiction ». L’expansion d’internet notamment a permis d’en savoir plus sur les coulisses des spectacles et le parcours des catcheurs. L’éclosion de nouvelles fédérations moins portées sur le divertissement mais plus sur la performance sportive est l’exemple parfait de l’effet d’internet. Les rivalités sont mises au second plan. Le catch indépendant, c’est l’anti-WWE. C’est logique, elles ne bénéficient pas d’une diffusion régulière à la télévision leur permettant d’établir des personnages crédibles de « salauds » ou de « héros », les catcheurs doivent donc rapidement montrer de quel côté ils sont au public. Les catcheurs qui n’ont pas le physique ou le charisme pour la WWE n’hésitent pas à montrer leur talent là-bas. Petit à petit, ces fédérations ont eu un succès non-négligeable sur le sol américain, jusqu’à en pousser certaines à la production de PPV pour développer leur notoriété dans le monde.

La WWE est bien sûr inatteignable, mais leur succès est tel qu’ils arrivent à satisfaire une nouvelle catégorie de fans de catch, qui n’a pas forcément besoin de toujours suivre une rivalité pour savourer un match, de voir un bon contre un mauvais, un petit contre un gros, deux catcheurs aux muscles brillants. Ce qui est important, c’est la performance sur le ring, même s’il s’agît de deux inconnus. C’est l’apparition d’une certaine méritocratie dans le catch.

Il semble alors qu’une division du public soit apparue entre celui entrant toujours dans le monde artificiel du catch, et luttant avec le bon catcheur pour atteindre la justice décrite par Barthes et l’autre, applaudissant et respectant le talent et la qualité.

Cette partie de la foule récompense et salue la performance. Elle ne se laisse plus forcément guider comme avant dans une trame scénaristique. La bataille de la justice passe alors désormais au second plan pour cette partie. Les codes du catch sont désormais connus de tous, et il n’est plus surprenant de voir le plus grand des salauds défini comme tel par Barthes acclamé par le public.

Il peut être difficile de parler de méritocratie au catch puisqu’au sens premier du terme, il n’y a pas forcément de mérite sur les victoires. Seulement pendant longtemps, le premier critère pour réussir dans le catch de haut-niveau était le physique bodybuildé qui était synonyme de puissance. Les anthropologues américains Danielle Soulliere et James Blair ont étudié les programmes de la WWE et ont conclu que la plupart de ses programmes présentaient l’idéal du corps masculin comme étant grand, musclé et fort. Cette puissance des catcheurs à l’écran est censée montrer ce à quoi un « vrai » homme devrait ressembler et aspirer à être.

La grande taille du corps est donc présentée comme avantageuse et souhaitable pour les hommes. Un attachement est alors apparu pour les petits gabarits, plus proche d’une partie du public et plus facilement capable de livrer des prestations techniques et spectaculaires dans les airs. Les poids-lourds étant privilégiés à la WWE, une multitude de poids-légers et poids-moyens ont trouvé refuge dans de petites fédérations à travers le monde. Pour tenter d’attirer ce public, la WWE recrute quelques-uns de ces catcheurs à succès sur la scène indépendante.

Lorsqu’en 2011, l’un d’entre eux, CM Punk, jouant le « bad-guy » à l’écran est lié à John Cena, le nouveau Hulk Hogan et modèle des enfants par son respect et sa loyauté, le public est clairement divisé en deux. Punk était à ce jour essentiellement connu comme un ancien chouchou des circuits indépendants, avec un parcours mitigé avec la WWE depuis son arrivée en 2006. Il détient donc une petite base de supporters, saluant ses performances micro et sur le ring. Son personnage est négligé par les scripteurs, qui ne lui proposent pas de rivalités intéressantes et ne font pas évoluer son personnage. CM Punk est mécontent de son utilisation dans la fédération et une partie des fans d’internet le pensent également. Car la vision facile du catch de nos jours sur internet permet de déceler les jeunes talents plus rapidement. Son combat contre Cena sera vraisemblablement son dernier puisqu’il ne souhaite pas prolonger son contrat s’arrêtant en juillet de la même année.

Le 27 juin 2011 lors du show hebdomadaire du lundi soir Raw, CM Punk se voit confier le micro afin de réaliser une promo pour alimenter la rivalité pour son match. Il a carte blanche. Seulement ce soir-là, Punk a brisé le fameux 4ème mur dont on parle en cinéma et qui peut être retranscrit dans le catch avec sa scénarisation, il s’adresse clairement au téléspectateur, face caméra, pour exprimer son ras le bol envers la compagnie et critique ouvertement les choix de la compagnie et le favoritisme des dirigeants au fil des années pour Hulk Hogan, The Rock ou John Cena. Punk brise les tabous du catch ce soir-là devant le public, il avoue ne pas détester John Cena, mais détester l’idée qu’il soit le meilleur aux yeux du monde, que son personnage le soit, alors que Punk, l’athlète est vraisemblablement le meilleur. Il regrette de ne pas être en couverture des magazines, des affiches ou sur les produits dérivés. Punk se fait ce soir-là le porte-parole d’une communauté de fans frustrés par les programmes, et par le fait de ne pas voir les bons catcheurs en bonne position.

Le public aura gain de cause et il finira par prolonger. Quelques mois plus tard, CM Punk se retrouve sur le ring toujours dans la peau du vilain face à la star Dwayne « The Rock » Johnson et John Cena, censés recevoir des acclamations unanimes du public. Mais après les avoir attaqué lâchement, CM Punk reçoit tout de même des applaudissements.

Le héros et le lâche ne suffisent plus à satisfaire toute la foule. Le public vient également visionner du catch pour la beauté du spectacle, et non plus pour l’aspect symbolique qu’il signifie. L’héroïsation ne peut plus être imaginaire mais réelle, ainsi, le public a depuis un vrai rôle d’acteur dans le catch. Le meilleur exemple pour illustrer cela est le cas de Daniel Bryan.

Il a déjà plus de 30 ans lorsqu’il rejoint la WWE, il mesure 1 mètre 78 et a parcouru toutes les petites salles du monde entier en s’adaptant au catch européen ou japonais pour faire partager sa technique et son talent. Il rejoint la WWE en 2010 pour faire des petites prestations sans réels grands succès. Il devient un vilain pour s’imposer petit à petit, comme pour justifier que seule la lâcheté peut permettre de vaincre l’idéal bodybuildé de la masculinité inspirée du catch. Son ascension ultime a lieu en 2014. Comme pour Punk, il apparaît à l’époque comme « un salaud » par son personnage. Cependant le public le soutient, le réclame en chantant dans les salles et en s’affichant avec des pancartes de soutien. Cela prend de l’ampleur lorsque l’ancien catcheur et désormais acteur Dave Batista fait une trêve dans sa carrière avant de jouer dans le dernier James Bond “Spectre” et le Marvel “Les Gardiens de la Galaxie” pour revenir dans le catch. Il remporta un match phare pour les fans, le Royal Rumble, dans un rôle de héros. Le public n’a cessé de le huer pendant le match et après. Ce n’est pas méritant pour le public de revenir et voler le succès de catcheurs travaillant toute l’année. Cet impact de la foule conduit la fédération à changer le scénario, à s’adapter à la demande du public. On remarque alors que le catch est peut-être le seul programme lié au sport où le public peut réellement décider de ce qu’il veut voir. La popularité de Bryan et son succès a pour origine son talent et le buzz médiatique autour du soutien populaire dont il a fait preuve. Sa rivalité à l’écran l’oppose aux dirigeants de la compagnie. Par le biais d’internet et par son parcours, le public sait que cette opposition est réelle.

Le soutien pour Bryan est sans appel, et la foule est en liesse le 6 avril 2014 lors de WrestleMania XXX, lorsque Daniel Bryan arrive à vaincre cette autorité, en remportant les titres de champion. Ce qui a tant fait réagir le public, c’est ce dépassement du catcheur basé sur des faits réels, sans aucune mise en scène. Il n’avait pas de personnage à proprement parlé, il jouait sa propre vie, voulant réaliser ses propres rêves.

C’est internet et ce nouveau monde qui a changé les rapports avec le public et le catch. Un croque-mort voleur d’âme comme l’Undertaker ne serait plus possible aujourd’hui, d’où la disparition progressive de tous les personnages folkloriques. Il ne reste aujourd’hui que les gentils et les méchants, les américains et les étrangers, les catcheurs techniques et talentueux face aux catcheurs que la compagnie veut imposer au public, car ils correspondent au moule. Tout ce qui se rapproche du réel est désormais lié au catch.

Ces histoires avec CM Punk et Daniel Bryan montrent que le catch peut désormais proposer une véritable histoire, comme le sport classique.Traditionnellement, le travail d’un catcheur est de diriger la foule vers où il le souhaite. Il ne doit pas la laisser raconter l’histoire du match, c’est lui qui influence le comportement du public. Plus maintenant. Les compagnies de catch laissent désormais plus facilement la foule diriger le produit proposé. Dans l’histoire de CM Punk et de Daniel Bryan, la réaction de la foule, que ce soit la colère ou la joie, était toujours le facteur le plus important de l’histoire racontée à l’écran. Cela a d’ailleurs été explicite en 2014 lorsque Daniel Bryan a invité sur le ring une partie du public pour afficher le soutien dont il bénéficiait. C’est une nouvelle forme d’interactivité, les réactions réelles de la foule dans l’arène sont maintenant prises en compte dans les scénarios.

Cette nouvelle donne peut être définie par les propos d’Ehrenberg dans “Le Culte de la performance”, lorsqu’il écrit à propos du sportif et de l’homme, « pour que le champion devienne le stéréotype du héros populaire, il a donc fallu que son image cristallise une histoire que chacun peut se raconter et un mode d’action auquel n’importe qui peut se référer : l’épopée idéale de l’homme ordinaire et anonyme qui, n’ayant aucun privilège de naissance, s’arrache au destin collectif de la masse indifférenciée de ses semblables pour se construire une histoire par lui-même. Sa supériorité est accessible à tous. »

A la différence d’une autre héroïsation qui pourrait apparaître comme une « super héroïsation » caricaturée chez les personnages de catch avec Hulk Hogan et John Cena, la méritocratie qu’une certaine catégorie prend en compte rend visible un « idéal surhumain qui reste à hauteur d’homme », ce qui dans le catch signifie un idéal qui reste possible à reproduire, ne surpassant pas le réel.

Ehrenberg reprend même l’exemple de Maradona et de sa triche au Mondial 1986 dans le match opposant l’Argentine à l’Angleterre. Cette main de dieu n’apparait pas ici selon lui pour de la tricherie, mais pour de la débrouillardise contre les règles en vigueur. L’acte de lâcheté du catcheur peut alors paraître secondaire pour une partie des fans en fonction de la qualité et du mérite du lutteur. Le public ne rentre plus dans le personnage modélisé en bonne personne et en exemple par sa conduite, mais supporte son adversaire, celui qui excelle sur le ring ou qui a atteint les sommets avec difficulté. Kevin Owens s’est retrouvé sans emploi après que la petite fédération de catch où il était employé l’ait lâché, et qu’il fut mis à pied par son employeur dans un entrepôt. AJ Styles a rejoint la WWE, correspondant à l’élite du catch mondial, à l’âge de 39 ans. C’est leurs personnalités qui servent d’exemples ici et non plus le personnage joué à la télé. Ceux qui connaissent leurs histoires ne les huent pas pour leur personnage de lâche et de salaud, mais les applaudissent pour leur talent et leur vie.

L’héroïsation naturelle a donc fini par transcender la super héroïsation créée de toute pièce par des promoteurs dans une discipline ressemblant pourtant à un sport artificiel. La dernière “création” de Vince McMahon, président de la WWE, Roman Reigns, est en ce sens un véritable exemple. Il n’est pas vu comme un héros par une bonne partie du public, malgré l’histoire fabriquée à l’écran. Le spectateur n’est plus aussi dupe qu’avant, et montre bien que le fan de catch n’est pas naïf et sait ce qu’il veut, et ce qu’il regarde. Quelque chose d’unique en son genre …

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