Tapis vert espéré à Lausanne : une European Connection à son âge d’or
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Tapis vert espéré à Lausanne : une European Connection à son âge d’or

Si l’Américain Lance Armstrong reste le plus grand tricheur de l’Histoire du cyclisme, d’autres maillots jaunes sont marqués du sceau de l’infamie, celui de l’EPO. Entre 1991 et 2014, une véritable European Connection dédiée à ce produit miracle s’est mise en place.

1991. Deux ans avant le marché unique de 1993, l’Europe s’apprête à ratifier le traité de Maastricht … En 1985, plusieurs pays du Vieux Continent avaient signé les accords de Schengen, mettant fin aux frontières.

L’Europe du cyclisme, elle, bascule définitivement dans l’ère EPO, élixir de puissance qui circule dans les pelotons depuis 1985. L’Europe politique et monétaire a son ECU, alias European Currency Unit, l’Europe cycliste aura son EPO, European Pharmacist Oil …

Si Lance Armstrong nous jouera entre 1999 et 2005 son propre remake de L.A. Confidential (1997) en sept chapitres, les Européens feront chacun leur version de French Connection, à grands coups d’effets spéciaux pharmaceutiques et de blockbusters.

Vingt ans après French Connection (1971), petit bijou oscarisé interprété avec virtuosité par Gene Hackman, une véritable European Connection va se mettre en place, tel un réseau d’alchimistes du dopage, héritiers de Joseph Cesari, l’homme qui raffinait une héroïne pure à 98 % pour le milieu corse.

Le centre de gravité de la filière n’est plus à Marseille mais à Ferrare, en Emilie-Romagne, ville célèbre pour son marbre et bientôt pour ses apprentis sorciers, ses docteurs Mabuse. Deux médecins de l’université de Ferrare vont en effet bouleverser le cyclisme en Europe, Francesco Conconi et Michele Ferrari. Le premier nommé a déjà fabriqué le record de l’heure de Moser en 1984, le second fera scandale en 1994 avec une comparaison plus que mal venue entre l’EPO et le jus d’orange.

Ce serait dissimuler les effets pervers de ce poison initialement destiné à guérir les insuffisances rénales. En 1989, foudroyés par l’EPO, nombre de coureurs amateurs sont décédés aux Pays-Bas… Les Pays-Bas ? Un certain Steven Rooks a honoré l’Alpe d’Huez, alias montagne des Hollandais en 1988 par une victoire d’étape sur le Tour de France. Dauphin du maillot jaune Pedro Delgado, Rooks fut sans doute le premier vainqueur EPO de l’Alpe d’Huez, qui après le succès de son compatriote Theunisse en 1989, basculera dans une ère italienne dès 1990.

L’Italie, pays de Machiavel, l’Italie cycliste va vivre une Renaissance pharmaceutique et porter l’art du dopage sanguin au pinacle. La Botte va rayonner dans le monde si ténébreux du dopage à partir de 1991, autant que Florence et les Médicis avaient imposé leur férule à l’Europe entière cinq siècles plus tôt.

Mais si les apothicaires Conconi et Ferrari ont pignon sur rue, Felice Gimondi, dernier maillot jaune italien en 1965, ne trouvera successeur qu’en 1998 avec Marco Pantani. Si l’Italie est l’Eldorado de l’EPO, c’est en Espagne que le premier élu, le cobaye suprême, se trouve…

Un autre renégat du serment d’Hippocrate, le marabout espagnol Sabino Padilla, va donc oeuvrer pour Miguel Indurain, tirant les ficelles dans l’ombre du coureur navarrais, qui remporte son premier maillot jaune face à deux Italiens, Gianni Bugno et Claudio Chiappucci.

Ce sera donc la Spanish Connection qui dominera en premier, sonnant le glas des espoirs des Transalpins. Espagne contre Italie, l’Europe a d’abord un parfum méditerranéen, de cette Mare Nostrum d’où jaillit la première French Connection, depuis la Corse et Marseille.

Entre les maillots jaunes des Américains Greg LeMond (1989, 1990) et Lance Armstrong (1999, 2000, 2001, 2002, 2003, 2004, 2005), les Européens dictent de nouveau leur loi sur le Tour de France. Le partage du monde s’effectue en 1991 non pas entre Espagnols et Portugais comme en 1494 au traité de Tordesillas à l’apogée de la colonisation, mais entre Italiens et Espagnols, chacun étant convaincus de trouver l’Eldorado les premiers. Successeur des conquistadores tels que Francisco Pizarro parti conquérir le Pérou, les figures de proue de la mission Banesto que sont Sabino Padilla et Miguel Indurain sont les premiers à faire main basse sur le trésor tant convoité, non plus l’or des Incas, mais le vase de cèdre… La Botte ne réagit que trop tard, en 1998, via le pirate Marco Pantani, parti à l’abordage vers les Deux Alpes dans un Tour où l’Espagne se saborde elle-même.

Et quand Lance Armstrong reprend, au nom des Etats-Unis, le maillot jaune en 1999, le Texan convoite non plus l’Eldorado mais la Lune, qu’il ira chercher comme son homonyme Neil via Apollo 11, au bout de sept campagnes victorieuses, un septennat d’imposture au terme duquel le champion du monde 1993 se permet de faire du stretching à Courchevel en 2005, sorte de clin d’oeil sans doute à la partie de golf lunaire et décontractée d’Alan Shepard en 1972 avec Apollo 17. Bref, Lance Armstrong était seul sur sa planète, intouchable dans son propre cosmos, même si Jan Ullrich crut pouvoir alunir en 2003, mais fut renvoyé brutalement à la case départ, asphyxié par Armstrong dans Luz Ardiden comme le furent les coéquipiers de Jim Lovell au cours de la mission Apollo 13. Ullrich ne put qu’apercevoir la Lune, mais ne put la conquérir.

Tout se passe avec le silence complice de l’UCI et de son nouveau président, Hein Verbruggen… Tel Ponce Pilate, le Néerlandais va se laver les mains du spectacle qui se jouera en France chaque mois de juillet jusqu’en 2005, date du septième maillot jaune de Lance Armstrong, champion qu’il protégera, sortant de sa neutralité et de sa bienveillante tour d’ivoire.

Entre 1991 et 1998, Ponce Pilate, loin de nettoyer les écuries d’Augias, se contente de laisser proliférer les héritiers de Barabbas, ces voleurs qui s’approprient le Tour de France. Ils ont pour nom Miguel Indurain, Gianni Bugno, Bjarne Riis, Claudio Chiappucci, Zenon Jaskula, Piotr Ugrumov, Alex Zülle, Tony Rominger, Richard Virenque, Jan Ullrich, Marco Pantani…

Les dés sont plus que pipés puisque le professeur Conconi est lui-même ami avec le prince Alexandre de Mérode, membre du CIO depuis 1964, et président de sa commission médicale depuis 1967. En 1998, Mérode se permet cette déclaration pour le moins troublante vu son importance au sein du mouvement olympique : Les contrôles urinaires effectués a posteriori n’atteignent que les plus stupides et les plus imprudents.

L’amitié de Mérode et Conconi était un secret de polichinelle. L’Italien invita en janvier 1992 l’aristocrate belge à l’Université de Ferrare, le faisant docteur honoris causa en médecine et chirurgie… Ce n’était qu’un juste retour, car Alexandre de Mérode avait nommé Conconi membre de la commission médicale du CIO. Le loup était entré dans la bergerie… Président du Comité Olympique National Ita1ien (CONI), le docteur Mario Prescante fit lui disparaitre un rapport au vitriol de Sandro Donati (ancien entraîneur italien d’athlétisme devenu consultant anti-doping) qui établissait les liens consanguins entre le professeur Conconi et le réseau d’élite en terme de dopage sanguin.

En 1993, Francesco Conconi réalise la quadrature du cercle au col du Stelvio. Lors d’une course contre-la-montre de 27 kilomètres sur le géant des Dolomites, plus haut col routier d’Italie, l’universitaire de 56 ans se classe dans les cinq premiers avec une insolente facilité. Tel un ovni, Conconi a dénaturé cette course amateur en pulvérisant des coureurs amateurs de vingt ans de moins que lui !

Ironie du destin, un certain Hein Verbruggen participait à cette course. L’ancien responsable marketing des barres chocolatées Mars aurait pu lui-même, reprenant un temps son ancien travail, faire le slogan de l’EPO, sous le nom de code Mars, planète rouge, troisième mois du calendrier julien et dieu romain de la Guerre… Mars, et ça repart !

Verbruggen entra dans le cyclisme au début des années 1970 via l’équipe Flandria Mars de Brick Schotte, qui comprenait des cyclistes de talent : les frères Eric et Roger de Vlaeminck (quadruple vainqueur de Paris-Roubaix), Jean-Pierre Monséré (champion du monde sur route en 1970 avant son décès tragique en 1971), Eric Leman (triple lauréat du Tour des Flandres).

Les voleurs et autres Barabbas vont prendre une forme particulière, comme sortis sans limites d’une boîte de Pandore. Les colosses vont prendre le pouvoir sur le Tour de France, après avoir été victimes d’un terrible apartheid entre 1903 et 1990.

- Miguel Indurain (vainqueur du Tour de France en 1991, 1992, 1993, 1994, 1995), 1.88 mètre et 78 kg

- Alex Zülle (2e du Tour de France en 1995 et 1999), 1.86 mètre pour 72 kg

- Bjarne Riis (vainqueur du Tour de France en 1996, 3e en 1995, 5e en 1993), 1.84 mètre pour 71 kg en poids de forme

- Jan Ullrich (vainqueur du Tour de France en 1997, 2e en 1996, 1998, 2000, 2001, 2003, 3e puis déclassé en 2005, 4e en 2004), 1.83 mètre pour 73 kg en poids de forme

- Bobby Julich (3e du Tour de France en 1998), 1.81 mètre pour 72 kg

- Ivan Basso (2e du Tour de France en 2005, 3e en 2004), 1.81 mètre, 70 kilos.

- Andreas Klöden (2e du Tour de France en 2004 et 2006, 6e en 2009), 1.83 mètre, 63 kilos

- Andy Schleck (vainqueur du Tour de France en 2010, 2e en 2009 et 2011), 1.83 mètre, 69 kilos.

- Frank Schleck (3e du Tour de France en 2011, 5e en 2008 et 2009, 10e en 2006), 1.86 mètre, 67 kilos.

- Bradley Wiggins (vainqueur du Tour de France en 2012, 4e en 2009), 1.90 mètre, 75 kilos

- Christopher Froome (vainqueur du Tour de France en 2013, 2e en 2012), 1.86 mètre, 72 kilos

- Vincenzo Nibali (vainqueur du Tour de France en 2014, 3e en 2012, 7e en 2009), 1.81 mètre, 65 kilos

Seuls parmi les maillots jaunes récents, Marco Pantani (1.71 mètre pour 57 kg), Lance Armstrong (1.77 mètre pour 71 kg), Alberto Contador (1.76 mètre pour 62 kg), Carlos Sastre (1.70 mètre pour 60 kg) et Cadel Evans (1.74 mètre pour 64 kg) répondent aux critères morphologiques des vainqueurs du Tour avant EPO. Un club très restreint que rejoindra sans doute un maillot jaune en puissance le Colombien Nairo Quintana, 1.67 mètre pour 59 kg.

Comment Miguel Indurain et consorts ont-ils fait pour traîner tous ces kilos si facilement au sommet des cols pyrénéens et alpestres ? Malgré une purge pour chacun d’eux, ces coureurs ne furent pas des anorexiques lors de leurs années de gloire. Il suffisait de fondre de quelques kilos pour assembler le puzzle vainqueur. La vertu de la diète leur aurait donc offert l’accès au podium de la plus grande course du monde, selon les Jose Miguel Echavarri et autres Walter Godefroot, dans une propagande navrante que n’aurait pas renié l’Union Soviétique en personne.

Dans le passé, les maillots jaunes ne présentaient pas de telles caractéristiques physiques. Un seul grand nom du cyclisme le fut aussi par les centimètres, Eddy Merckx, mais le champion belge fut un phénomène, un des rares coureurs à pousser aussi loin les seuils de tolérance de la douleur par sa haine viscérale de la défaite, lui qui voulait tout gagner et parvint à détrôner Fausto Coppi de son titre de meilleur coureur du XXe siècle, titre subjectif dont le Cannibale ne fut jamais détrôné par la suite.

- Gino Bartali (vainqueur du Tour de France en 1938 et 1948), 1.72 mètre

- Fausto Coppi (vainqueur du Tour de France en 1949 et 1952), 1.78 mètre pour 70 kg

- Charly Gaul (vainqueur du Tour de France en 1958, 3e en 1961), 1.73 mètre pour 64 kg

- Jacques Anquetil (vainqueur du Tour de France en, 1957, 1961, 1962, 1963, 1964, 3e en 1959) , 1.74 mètre pour 68 kg

- Eddy Merckx (vainqueur du Tour de France en 1969, 1970, 1971, 1972, 1974, 2e en 1975), 1.83 mètre pour 75 kg en poids de forme

- Joop Zoetemelk (vainqueur du Tour de France en 1980, 2e en 1970, 1971, 1976, 1978, 1979, 1982), 1.73 mètre pour 68 kg

- Bernard Hinault (vainqueur du Tour de France en 1978, 1979, 1981, 1982, 1985, 2e en 1984 et 1986), 1.75 mètre pour 69 kg

- Greg LeMond (vainqueur du Tour de France en 1986, 1989, 1990, 2e en 1985, 3e en 1984), 1.74 mètre pour 61 kg

- Stephen Roche (vainqueur du Tour de France en 1987, 3e en 1985), 1.75 mètre pour 74 kg

- Pedro Delgado (vainqueur du Tour de France en 1988, 2e en 1987, 3e en 1989), 1.71 mètre pour 64 kg

Autre phénomène, les coureurs garous, qui se transforment on ne sait trop comment en champions intouchables pour le commun des mortels, sans doute à la pleine lune, convoitée par les Européens Indurain, Riis, Ullrich, Pantani et conquise par l’Américain Armstrong… Ainsi, laissant leurs camarades du gruppetto à leur quotidien de souffrances dans l’anonymat du peloton des vaincus, certains s’élèvent au plus haut des cimes.

L’EPO fut comme l’orichalque, une sorte d’arme fatale, créée par des alchimistes du dopage capables de changer le plomb en or, de transformer David en Goliath par la vertu de ce catalyseur nommé EPO…

Si l’EPO fut autant plébiscitée par l’European Connection à partir de 1991, c’est qu’elle donnait donc un avantage certain, notamment en terme de récupération : effet phénix en troisième semaine, comme si les muscles se regénéraient d’eux-mêmes, sensation de puissance sans limites, impression de dépense d’énergie quasiment nulle sur les deux premières heures des étapes de plat.

Mais pour autant, posséder l’EPO n’était pas un talisman capable d’offrir la victoire sur l’autel du dopage. Encore fallait-il utiliser à bon escient cette potion magique afin de pérenniser les exploits, ce que seuls deux coureurs ont fait, Miguel Indurain et Lance Armstrong, ou plutôt deux équipes, Banesto et US Postal, dont les encadrements médicaux avaient pour clés de voûte deux druides érudits sur l’EPO : Sabino Padilla et Michele Ferrari.

Avant 1991, le Tour de France avait déjà vu pléthore de coureurs trentenaires (ou presque) débarquer pour la première fois sur le podium, mais à la suite d’un processus linéaire de progression de carrière, exception faite de Steven Rooks en 1988. Tous, de Nencini à Agostinho en passant par Pettersson ou Fuente, étaient des coureurs ayant récolté les fruits de leur efforts, et non des imposteurs.

- le Suisse Ferdi Kübler, maillot jaune en 1950 à 31 ans, mais champion de renom et meilleur coureur helvétique de la décennie écoulée, avec 2 Tours de Suisse en 1942 et 1948, 3 Championnats de Suisse en 1948, 1949 et 1950, un Tour de Romandie en 1948.

- le Français Lucien Lazaridès, 3e du Tour de France en 1951 à 29 ans, mais vainqueur du Critérium du Dauphiné Libéré en 1949.

- le Suisse Fritz Schaer, 3e du Tour de France en 1954 à 28 ans, mais vainqueur de deux championnats de Zürich en 1949 et 1950, 6e du Tour en 1953 et 11e du Giro en 1950.

- le Français Gilbert Bauvin, 2e du Tour de France en 1956 à 29 ans, mais 7e de la Vuelta en 1956, et déjà 8e du Tour en 1951, 10e en 1954.

- l’Italien Gastone Nencini, maillot jaune en 1960 à 30 ans, mais avec comme références une victoire au Giro en 1957, une 6e place sur le Tour en 1957, une 5e place sur le Tour en 1958, une 3e place sur le Giro en 1955 (maillot rose perdu sur alliance Magni – Coppi), une 5e place sur le Giro en 1958, une 10e place en Giro en 1959.

- le Belge Joseph Planckaert, 2e du Tour de France en 1962 à 28 ans, auteur de sa meilleure saison en 1962 avec des victoires dans Paris-Nice, Liège-Bastogne-Liège ainsi qu’au championnat sur route, pour un coureur déjà 6e du Tour en 1958 à 24 ans, puis 5e du Tour en 1960 à 26 ans.

- le Belge Ferdinand Bracke, 3e du Tour de France en 1968 à 29 ans, mais ancien recordman de l’heure en 1967 à Rome (48.093 km), double vainqueur du trophée Baracchi en 1966 et 1967, lauréat du Grand Prix des Nations en 1962 à une époque où Jacques Anquetil cannibalisait cette épreuve.

- le Suédois Gosta Pettersson, 3e du Tour de France en 1970 à 30 ans derrière Merckx et Zoetemelk, pour sa première année comme coureur professionnel. Pettersson avait été médaillé de bronze de la course en ligne aux Jeux Olympiques en 1968 aux Mexico, triple champion du monde du contre-la-montre sur 100 km par équipes et 3e du championnat du monde amateur de Sallanches en 1964 (Eddy Merckx étant le vainqueur).

- l’Espagnol Jose Manuel Fuente, 3e du Tour de France en 1973 à 28 ans derrière Ocaña et Thévenet, mais vainqueur de la Vuelta en 1972 et 4e du Giro en 1972

- l’Espagnol Vicente Lopez Carril, 3e du Tour de France en 1974 à 32 ans derrière Merckx et Poulidor, mais avec de solides références sur les courses à étapes : 10e du Tour en 1971, 9e du Tour en 1973, 12e du Giro en 1971, 4e du Giro 1972, 12e de la Vuelta en 1972.

- le Portugais Joaquim Agostinho, 3e du Tour de France en 1978 à 36 ans derrière Hinault et Zoetemelk, mais après déjà huit tops 10 sur les grandes courses par étapes lors de la décennie écoulée : 8e du Tour en 1969, 5e du Tour en 1971, 8e du Tour en 1972, 8e du Tour en 1973, 6e du Tour en 1973, 6e de la Vuelta en 1973, 2e de la Vuelta en 1974, 7e de la Vuelta en 1973.

- le Français Robert Alban, 3e du Tour de France en 1981 à 29 ans derrière Hinault et Van Impe, mais 19e du Tour en 1979 et 11e du Tour en 1980

- le Néerlandais Steven Rooks, 2e du Tour de France en 1988 à 28 ans derrière Delgado, maillot jaune dopé : Rooks dauphin certes dopé à l’EPO mais avec comme “alibi” une 9e place en 1986.

- le Colombien Fabio Parra, 3e du Tour de France en 1988 à 29 ans derrière Delgado et Rooks, 8e du Tour en 1985, 6e du Tour en 1987.

A partir de 1991, va proliférer une race de coureurs garous, trentenaires sortis de nulle part arrivant sur le podium, grâce à l’EPO. Jamais ces champions n’avaient pu se mêler à la lutte avec les leaders, ils vont s’inviter à la table des rois, pour le festin tant attendu.

1990 marque donc le chant du cygne du cyclisme sans EPO … Maillot jaune, Greg LeMond a failli être battu par Claudio Chiappucci, échappé au Futuroscope pendant que les favoris se regardaient en chiens de faïence au sein du peloton. Le grimpeur toscan a rendu sa tunique au contre-la-montre du Lac de Vassivière.

2e du Tour de France en 1990 après avoir été 12e du Giro, Chiappucci n’avait jamais été à pareille fête. Le voilà qui éclot à 27 ans, d’un coup.

En 1989, il était pourtant modeste 81e du Tour de France après avoir terminé 46e du Giro (24e du Giro en 1988). 79 places gagnées en un an, El Diablo a sans nul doute établi le record du genre.

Feu de paille ? Que nenni, Chiappucci remet le couvert en 1991, provoquant la chute de Greg LeMond. L’Américain passe du Capitole à la Roche Tarpéienne en 1991 dans le col du Tourmalet, l’Italien démarrant dans les derniers hectomètres. 3e en 1991, 2e en 1992, Chiappucci confirme son nouveau statut de champion. Le voilà au faîte de sa gloire, mais jamais il n’entrera en imperator, ceint de jaune ou de rose, dans Paris et Milan. Chiappucci sera toujours l’étoile double de Miguel Indurain, sorte de Pantagruel à l’appétit colossal et bien peu partageur.

Et que dire de Gianni Bugno, 7e du Tour de France 1990 après avoir écrasé, vassalisé le Giro ?

Transformé par la musicothérapie, Bugno aurait-il hérité à travers les ultrasons de la virtuosité de Wolfgang Amadeus ? L’épée de Damoclès avait failli tomber sur Bugno, dont la carrière était menacée par des problèmes d’oreille interne. Voilà désormais l’Italien prêt pour la quête du Graal, pour cette croisade française dont il espère être le plus glorieux chevalier noir, tel un Chevalier de l’Apocalypse annonçant une nouvelle ère dépourvue de scrupules … Italian Connection !

Voltigeant dans les cols italiens des Dolomites, Bugno s’impose dans l’Alpe d’Huez en 1990, et récidivera en 1991, tel l’assassin revenant sur les lieux du crime. 11e du Tour de France en 1989 après avoir fini le Giro à une modeste 23e place, l’Italien n’était donc pas un parfait inconnu, mais lui aussi a décollé brutalement, violemment … Car il ne faut pas oublier que fin 1988, son meilleur résultat sur le Tour de France était une anonyme 62e place en 1988, sa meilleure référence sur le Giro une modeste 41e place en 1986. Champion du monde en 1991 à Stuttgart et en 1992 à Benidorm, Bugno s’est donc abonné à l’irisé. Il n’aura jamais le maillot jaune, 2e en 1991 et 3e en 1992, mais dans une totale impuissance face à l’Espagnol Miguel Indurain. Le complexe mental se développe alors pour Gianni Bugno vis-à-vis du roi de France et de Navarre, et l’Italien sombrera corps et bien dans le col du Galibier en 1993 après l’accélération violente de Rominger et Indurain. Bugno tombe dans les oubliettes du Tour de France 1993, tout comme son compatriote Chiappucci.

D’autres vont faire encore plus fort que les deux condottieres italiens, condamnés à descendre brutalement du podium dès 1993 par le jeu des chaises musicales … Deux natifs d’Europe septentrionale, du Danemark plus précisément, dont l’un possède un passeport suisse.

Deux coureurs qui semblaient condamnés à errer dans l’ombre et les ténèbres du peloton, deux forçats de la route sortis du bagne, de leur île du Diable… Deux hommes qui vont inverser le cours de leur destin, et laisser aux oubliettes leur vocation de gregario. Stakhanovistes ayant le culte de l’effort et se muant d’un coup en leader ? Chrysalides muant en papillons aux ailes dorées ? Ni l’un ni l’autre, mais les deux natifs du Danemark vont emprunter à la légende de Hans Christian Andersen, deux vilains petits canards qui se muent en cygnes… Quitte à gravir l’Everest, pourquoi le faire en sherpa ? C’est le raisonnement fait par nos deux alpinistes, qui vont conquérir les montagnes les unes après les autres…

Ancien porteur d’eau de Bugno chez Château d’Ax en 1990, Tony Rominger en claque la porte dès 1991, et rejoint la formation espagnole Clas. 97e du Giro en 1986, 44e du Giro en 1988, 68e du Tour de France en 1988, 57e du Tour de France en 1990, le Zougois avait cependant réussi à se classer 16e de la Vuelta en 1990.

1991 est une année de jachère pour le Suisse dans les grandes courses par étapes que sont le Giro, le Tour et la Vuelta. Le voilà qui revient en 1992 nanti d’une puissance incommensurable, et il gagne la Vuelta. Rebelote en 1993 sur le Tour d’Espagne, avant de menacer le roi Miguel Indurain en personne pour le maillot jaune du Tour de France. 68e du Tour de France à 29 ans en 1990, Rominger devient 2e à 32 ans… Comment expliquer une telle progression à un âge où seule l’expérience permet théoriquement de se maintenir au sommet ?

Mais pour se maintenir au sommet, encore faut-il y être parvenu… Or Rominger a été propulsé au sommet par une catapulte EPO… Rominger profitera encore du sommet en 1994 et 1995, avec une Vuelta en 1994, le record de l’heure en 1994 avec un parfum de revanche envers Miguel Indurain, et le Giro en 1995. Le citoyen de Zoug peut remercier l’EPO, elle lui donnera une manne providentielle, à lui résident monégasque et nouveau Crésus du cyclisme, imposteur cachant ses gains dans un compte bien opaque aux bords du lac de Zoug.

Bjarne Riis fait mieux encore que Tony Rominger, même s’il ne gagnera pas le Giro ou la Vuelta. Ancien coéquipier de Laurent Fignon, soldat de l’ombre, le Danois termine 95e du Tour de France en 1989, plus loin encore en 1991, avec une anonyme 107e place sur le Tour de France, à plus de deux heures du maillot jaune Miguel Indurain. Le Danois a alors le même âge que l’Espagnol, 27 ans.

Il semble trop tard pour progresser et devenir ce que les Italiens appellent un fuoriclasse.

A l’impossible, nul n’est tenu et le Scandinave va réussir ce qui est pourtant utopique, devenir un champion à l’approche de la trentaine, là où la courbe de Gauss qui symbolise une carrière, cette cloche connue de tous, entame la descente synonyme de l’inexorable déclin liée à l’érosion du temps, à l’usure du pouvoir…

En 1992, année de jachère pour Bjarne Riis mais le voilà qui revient en 1993, comme Tony Rominger, investi de la puissance divine. Riis a goûté au nectar et à l’ambroisie par le biais de l’EPO, via les druides de l’Olympe que sont Conconi et Ferrari.

Chez Ariostea, l’ancien gregario de Fignon se classe 5e du Tour de France 1993, un vrai bâton de maréchal. Sorte de Quasimodo condamné à sonner les cloches des autres, Riis sonne un double coup de bourdon : le début de sa propre acmé, et le glas des espoirs des coureurs “propres”, comprenez non nourris à l’élixir de puissance de l’EPO. 14e du Tour en 1994 avec Gewiss (dans l’ombre de Berzin et Ugrumov), 3e en 1995 derrière Indurain et Zülle, Bjarne Riis devient un maillot jaune à 32 ans, brandissant la foudre de Jupiter en 1996, écrasant la course à Sestrières, lieu symbole de victoires hégémoniques en 1952 pour Coppi et 1992 pour Chiappucci. Mais le clou du spectacle n’est pas dans le Piémont, mais à Lourdes Hautacam. Quelques hectomètres en surplomb de la grotte de la Vierge, le miracle de Riis s’accomplit, et l’aigle danois se transforme en Hercule de la bicyclette. Sur le grand plateau, ne connaissant plus de limites, Riis marche sur l’eau et fort de ce venin de l’hydre de Lerne appelé EPO, Hercule s’offre un exploit d’anthologie à Hautacam. Mais le mot “exploit” est un vocabulaire bien galvaudé dans ce qui prévaut alors dans le peloton, l’omerta complice qui arrange les acteurs de tous ces blockbusters … Si l’on peut se permettre, avec un tel festival à Lourdes, Bjarne Riis aurait pu cumuler l’Ours d’Or à Berlin, la Palme d’Or à Cannes, l’Oscar à Hollywood, le César à Paris, le Goya à Madrid et le Lion d’Or à Venise. Sans doute n’avait-il pas entendu parler de ces compatriotes Von Trier et Vinterberg, fondateurs de Dogme 95, pour un cinéma pur, sans artifice et sans effets spéciaux ? Mais quand bien même, aurait-il appliqué Dogme 95 au cyclisme ? Bien entendu, la production (Ferrari) l’aurait remis sur le “droit chemin”, celui du box-office…

Zenon Jaskula porte l’estocade au cyclisme européen en cette année 1993, synonyme du marché unique… Swiss Connection, Danish Connection, Polish Connection puisque Jaskula s’invite également à la fête. Sans référence sur la Grande Boucle, le coureur polonais a déjà 31 ans quand il prend le départ du Tour de France 1993, avec plusieurs accessits sur le Giro : 20e en 1990, 9e en 1991, 17e en 1992, 10e en 1993. Du Lac de Madine à Isola 2000, de Serre Chevalier au Pla d’Adet, le Polonais est toujours placé dans le sillage de Miguel Indurain, maillot jaune inoxydable, et de son dauphin Tony Rominger.

Les montagnes russes d’adrénaline ne sont pas terminées pour tous ces coureurs EPO ayant franchi le Rubicon, et elles vont prendre un accent letton en 1994. Quelques semaines après son ex-compatriote soviétique et coéquipier chez Gewiss, Evgueni Berzin (maillot rose final du Giro 1994), Piotr Ugrumov fait trembler la forteresse espagnole Miguel Indurain. Impérial à Bergerac, éblouissant à Lourdes-Hautacam, invulnérable dans le Mont Ventoux, le Navarrais a opposé un démenti cinglant à ses détracteurs, qui prédisaient sa défaite face à Tony Rominger et son déclin imminent après le naufrage du Giro (3e derrière Pantani et Berzin). De naufrage, il n’y aura point, et le peloton du Tour de France 1994, à l’exception d’Ugrumov, Pantani, Leblanc, et Virenque, sera un gigantesque Radeau de la Méduse, écrasé par l’omnipotence cycliste du champion espagnol. A 33 ans, Piotr Ugrumov n’avait pour seule référence qu’une 2e place sur le Giro en 1993, déjà derrière l’intouchable Miguel Indurain. 16e du Giro en 1989 à 28 ans, 35e de la Vuelta en 1989, 45e du Tour de France en 1990 à 29 ans, 8e de la Vuelta en 1991 à 30 ans, 8e du Giro en 1990 à 29 ans, 22e du Giro en 1991 à 30 ans, 18e de la Vuelta en 1990 à 29 ans, 16e du Giro en 1992 à 31 ans, Ugrumov a donc explosé son palier en 1993 en étant le dauphin du maillot rose espagnol. Mais il est encore loin de son zénith de 1994. Jamais le Letton n’a été à pareille euphorie, bien étrange pour un coureur de 33 ans qui semblait condamné aux accessits, n’ayant rien d’un foudre de guerre. Latvian Connection.

Bugno, Chiappucci, Rominger, Riis, Jaskula, Ugrumov, tous dopés à l’EPO, mais pourtant tous impuissants face à la force surhumaine de Miguel Indurain, l’extraterrestre de Navarre, tour à tour mutant de Luxembourg, centaure du Lac de Madine, ogre de Bergerac. Comment l’Espagnol a-t-il fait pour tutoyer la perfection pendant cinq ans, alors que Bugno, Chiappucci et les autres ont été laminés ? En 1995, le champion espagnol vit son apothéose avec un cinquième maillot jaune consécutif sur le Tour de France, auréolé de deux doublés Giro – Tour en 1992 et 1993. Indéboulonnable pendant cinq ans, courant tel un épicier dans les cols, aussi placide qu’un sphinx dans la montagne face à ses rivaux, l’Espagnol tuait dans l’oeuf toute velléité de succès dès le premier contre-la-montre. Ce n’est qu’en 1996 que le déclin frappe à la porte du roi Miguel, victime de la malédiction du sixième Tour, car comme Merckx et Hinault avant lui, l’Espagnol a commis le péché d’orgueil de vouloir battre ce record si convoité. Ce sixième succès restera utopique jusqu’en 2004… Mais Indurain venait de loin, lui qui fut 1er en 1991 après avoir été 17e en 1989 et 10e en 1990 sur le Tour de France. C’est la partie immergée de l’iceberg, car le passé de l’Espagnol ne plaide pas en sa faveur, 97e en 1987 à 23 ans et 47e en 1988 à 24 ans. En 1987, trois ans après leur première rencontre, Miguel Indurain et Francesco Conconi débutent un programme médical, le Navarrais devant officiellement réduire son poids de forme de 85 à 78 kilos… Va-t-on nous faire croire qu’Echavarri et Indurain se sont déplacés en Emilie-Romagne auprès du professeur Conconi pour entendre seulement cela ? C’est un secret de polichinelle que Conconi fut, en amont de Sabino Padilla, le médecin dopant du futur roi du Tour de France. Sans cela, le roi Miguel ne serait resté qu’un puissant rouleur, un coéquipier de l’ombre pour Pedro Delgado, et peut être aurait-il, comme le colosse italien Eros Poli au Mont Ventoux en 1994, eu son heure de gloire un jour dans la montagne, à la faveur d’un bon de sortie offert par le peloton…

Jan Ullrich et Marco Pantani, eux, arrivent sur le podium dès leur première participation, à des âges précoces, ce qui leur laisse le bénéfice du doute vis-à-vis de leur potentiel intrinsèque. Virtuose de la montagne, Pantani est 3e du Tour de France 1994, chacune de ses envolées dans les cols sonnant comme un requiem pour la concurrence laminée. Quant à Jan Ullrich, les superlatifs pleuvent sur ce prodige à qui l’on promet une trajectoire en or après sa 2e place sur l’édition 1996 à seulement 22 ans, en tant que novice et coéquipier de luxe chez Telekom du maillot jaune Bjarne Riis. L’ogre allemand s’offrira le trône vacant de Miguel Indurain dès thermidor 1997, à 23 ans, fort d’un millésime exceptionnel pour la première German Connection. Il s’agit de séparer le bon grain de l’ivraie, et si Ullrich comme Pantani ont goûté au fruit défendu en se dopant à l’EPO, rendons à César ce qui appartient à César : l’escaladeur virtuose de Cesenatico et l’ogre de Rostock n’étaient pas des imposteurs aussi grands que le furent Riis, Jaskula, Rominger ou Chiappucci.

Les Texans Lance Armstrong et Bobby Julich vont eux voir leur destin diverger avec le passé de leurs compatriotes Greg LeMond et Andrew Hampsten, même si Snow Rabbit a sans doute cédé à la tentation de Mephistopheles en 1992, terminant 4e d’un Tour de France gangréné par l’EPO, symbolisé par le carnage du Luxembourg et l’épopée de Sestrières, puis 8e de l’édition 1993 l’année suivante, étant le seul coureur à échapper (avec Tony Rominger, Alvaro Mejia Castrillona et Zenon Jaskula) au massacre du col du Galibier, sous la pédalée surpuissante du Goliath des montagnes, Miguel Indurain, investi de la force suprême des laminaks, ces divinités de la mythologie basque … Le nectar et l’ambroisie, Hampsten a peut-être goûté au fruit défendu, mais en 1995 chez Motorola il ne fit pas partie du groupe de moutons de Panurge suivant Lance Armstrong pour s’abonner aux services du docteur Ferrari. Hampsten, fidèle à ses principes, s’était placé du bon côté de la ligne Maginot du dopage au sein de l’équipe américaine de Jim Ochowicz. Mais le mystère demeure sur ses performances exceptionnelles de 1992 et 1993.

17e du Tour de France en 1997, Bobby Julich explose en 1998 à l’âge de 27 ans, tout en profitant de l’exclusion des Festina en Corrèze et de la mutinerie espagnole après Aix-les-Bains. Dans une Grande Boucle chaotique, privée d’Escartin, Zülle, Virenque et Dufaux, l’Américain de Corpus Christi se classe donc 3e derrière les deux patrons du cyclisme européen et même mondial, Marco Pantani et Jan Ullrich. C’est aux Deux-Alpes que Pantani scelle le destin de l’édition 1998, dressant la guillotine face à des rivaux impuissants, dressant ses fourches caudines sur ses victimes de ce jour d’apocalypse. Italian Connection (acte II)

En 1999, le Tour est orphelin de l’Italien et de l’Allemand. Le champion du monde 1993, Lance Armstrong, tient la dragée haute aux grimpeurs à la surprise générale dans le col du Galibier, leur portant l’estocade dans Sestrières où s’abat son courroux divin, lui le nouveau Jupiter du sport cycliste. Maillot jaune implacable, le Texan avait survolé le chrono de Metz. 4e de la Vuelta en 1998, l’ancien spécialiste des classiques n’avait jusque-là qu’une anonyme 36e place en 1995 comme référence sur le Tour de France. Et il n’avait rien d’un grimpeur, ni même d’un rouleur d’élite, lui qui avait rendu plus de 6 minutes à Miguel Indurain au chrono du Lac de Madine en 1993, bien qu’ayant défendu ses chances à fond. Lance Armstrong, maillot jaune à 28 ans, justifie sa force nouvelle par une haine viscérale de la défaite, héritée d’une combativité de fauve acquise dans sa joute contre le cancer, et par des reconnaissances d’étapes en montagnes, dans le silence printanier des cols alpestres et pyrénéens, seul face à l’écho. American Connection.

En 2002, le Lituanien Raimondas Rumsas crève l’écran. Vainqueur du Tour de Lombardie en 2000, Rumsas a 30 ans lorsqu’il débute sur le Tour de France. Dans cette édition où Beloki comprend par une violente défense de Lance Armstrong que la victoire est utopique, Rumsas reprend à son compte le rôle de sangsue des cols jadis dévolu à Joop Zoetemelk. 3e dès sa première participation, Rumsas fait aussi bien que Greg LeMond en 1984, Marco Pantani en 1994 ou encore Joseba Beloki en 2000. Mais le Lituanien a 30 ans, là où LeMond en avait 23 avec un CV de champion du monde en titre, Pantani sortait d’une deuxième place au Giro dans l’insolence de ses 24 ans, et Beloki parvenait à maturité à 27 ans. Lithuanian Connection.

Certes, diront les mauvaises langues, Fausto Coppi avait terminé son premier Tour de France sur le podium à 30 ans. Mais l’ancien commis-charcutier de Novi Ligure avait perdu tant d’années par la faute de la deuxième guerre mondiale, et il arrivait en 1949 dans l’Hexagone nanti d’un prestige considérable. Par trois fois, sur le Giro, il avait vaincu l’exceptionnel grimpeur qu’était Gino Bartali, en 1940, 1947 et 1949, faisant la preuve de son talent inouï à 21 ans.

Tous les titans du cyclisme de l’avant EPO (1903-1990) ont éclot jeunes sur le Tour de France : Bartali à 24 ans en 1938, Koblet à 26 ans en 1951, Anquetil à 23 ans en 1957, Gaul à 25 ans en 1958, Gimondi à 22 ans en 1965, Merckx à 24 ans en 1969, Hinault à 23 ans en 1978, Fignon à 23 ans en 1983, LeMond à 25 ans en 1986. Trois seules exceptions confirment la règle en dehors du cas si particulier de Fausto Coppi privé de son terrain d’expression par la guerre : Louison Bobet, maillot jaune à 28 ans seulement en 1953, Federico Bahamontes vainqueur à 31 ans après avoir changé d’objectif suprême (le jaune plutôt que le Grand Prix de la Montagne, sur insistance de Fausto Coppi en personne) et Luis Ocaña, sacré à 28 ans en 1973 après avoir failli la décroché la timbale en 1971.

Idem sur le Giro : Bartali maillot rose à 22 ans en 1936, Coppi à 21 ans en 1940, Koblet à 25 ans en 1950, Gaul à 24 ans en 1956, Anquetil à 26 ans en 1960, Gimondi à 25 ans en 1967, Merckx à 23 ans en 1968, Hinault à 25 ans en 1980.

Pendant la retraite d’Armstrong, alors que le pistolero madrilène Contador émerge en 2007 pour une nouvelle Spanish Connection, Levi Leipheimer défend l’honneur des Etats-Unis, orphelins de leur titan et encore sous le choc de la disqualification de Floyd Landis en 2006. 3e du Tour de France en 2007, Leipheimer a déjà 34 ans, lui qui s’est révélé sur la Vuelta en 2001 par une 3e place, à 28 ans.

Sacré sur tapis vert en 2010, Andy Schleck et son frère Frank sont loin de valoir le grimpeur exceptionnel qu’était Charly Gaul. Luxembourg Connection. Leur contemporain Denis Menchov, lui, a ravivé le souvenir de ses compatriotes russes Evgueni Berzin et Pavel Tonkov, également vainqueurs du Giro. Mais Menchov a fait mieux, gagnant la Vuelta en 2007 tout en se classant 3e du Tour de France en 2010, accessit finalement transformé en place de dauphin sur tapis vert suite au déclassement d’Alberto Contador. Russian Connection. Alberto Contador, justement, relance en 2007 la Spanish Connection laissée en jachère après la retraite d’Indurain, malgré des coureurs ayant atteint ou frôlé le podium, Fernando Escartin, Abrabham Olano, Joseba Beloki ou encore Roberto Heras. Carlos Sastre se greffe en 2008 à cette filière ibérique où brille également Alejandro Valverde. Bien d’autres pays ont vu leurs représentants se classer dans le top 10 ou gagner des étapes, tel un inépuisable réservoir. Erik Breukink et Michael Boogerd n’ont pas pu succéder à Jan Janssen et Joop Zoetemelk mais ils ont défendu les couleurs hollandaises avec brio. Dutch Connection. Avant de ceindre le maillot irisé en 2013 à Florence, Rui Costa avait gagné au Grand Bornan sur la 100e édition, le Portugal attendant un coureur de premier plan depuis le regretté Joaquim Agostinho. Portuguese Connection. Porteur d’eau de Contador en 2013, le Tchèque Roman Kreuziger rêvait sans doute d’un destin en jaune il y a quelques années. Il sera simplement un animateur de talent des grandes courses par étapes. Czech Connection.

Bien après les usurpateurs des années 90, Bradley Wiggins ravive lui le souvenir des trentenaires miraculeux, ceux qui atteignent au pinacle à l’âge où le déclin frappe naturellement à la porte. Roi de la piste avec deux médailles d’or olympiques en poursuite en 2004 à Athènes puis en 2008 à Pékin, l’Anglais voit la providence lui venir en aide sur la route : 123e du Giro en 2005, 123e encore du Tour de France en 2006, 134e du Giro en 2008, 71e du Giro en 2009, Wiggo est marqué par le sceau de l’impuissance. Les montagnes ne sont que calvaire pour lui, Golgothas et autres collines de Sisyphe pour expier sa douleur dans l’anonymat du gruppetto. Mais Wiggins refuse ce destin de figurant des cols, lui qui n’a pas la grâce des princes de la montagne, ces Coppi, Koblet, Gaul, Bahamontes et autres Pantani qui voltigeaient en altitude, s’élevant vers le ciel avec les ailes d’Icare.

4e en 2009 à 29 ans sonnés derrière le trio Contador – Schleck – Armstrong, Wiggins devance des outsiders de premier choix tels que Frank Schleck et Andreas Klöden. L’ancien champion de poursuite termine 3e de la Vuelta en 2011, avant de cannibaliser le Tour de France 2012, dont il termine grand vainqueur à 32 ans. Un premier maillot jaune à 32 ans après une explosion à 29 ans, voilà qui rappelle étrangement le destin de Bjarne Riis.

Quant au jumeau maléfique de Wiggins, Christopher Froome, lui aussi vient de profondeurs abyssales. Le Kenyan Blanc, dauphin de Wiggins en 2012, fut 84e du Tour de France en 2008 puis 36e du Giro en 2009. 2e de la Vuelta en 2011 devant son futur maillot jaune de coéquipier, Froome termine 2e du Tour en 2012 puis 4e de la Vuelta. Tous les espoirs lui sont permis pour le maillot jaune en 2015, dans un duel très attendu contre Alberto Contador, avec en arbitres (voire mieux) Vincenzo Nibali et Nairo Quintana. En 2012, Sky a failli s’embourber dans un mélo digne de Hinault et LeMond en 1986, après le faux adoubement de 1985 sous la bénédiction de Bernard Tapie et Paul Koechli … D’un coup d’un seul, l’Union Jack se hisse deux fois sur le podium du Tour de France, lui qui en avait été absent pendant plus de cent ans ! Fils de la Louve, les deux frères ennemis de Sky se disputent le Tour de France comme on aurait brigué l’Empire Romain jadis… Mais ils partagent une chose, des jambes fines comme des roseaux et solides comme des bûches, fruits de leur préparation à l’Aicar, médicament miracle.

2013 marque l’émergence de Froome au firmament du cyclisme mondial, Wiggins échouant face à Nibali dans sa conquête du Giro. Froome devient alors le capo, le padrone de la British Connection, malgré la médaille d’or de Wiggins aux Jeux Olympiques de Londres 2012. Vainqueur sur le tard du Tour de France, sorte d’avatar de Bjarne Riis tout autant que de Miguel Indurain, Bradley Wiggins est tombé dans le dopage quand il était petit, tel un Obélix, son père Gary cachant ses produits dopants dans les couches de son fils… Plus de quatre décennies après que Tom Simpson, tragiquement disparu en 1967 sur les pentes rocailleuses du Ventoux, clamait ostensiblement fumer de la marijuana, comme les Beatles, la Grande-Bretagne se hisse au sommet du cyclisme mondial, position que Chris Froome espère reconquérir en 2015. Le natif du Kenya et stakhanoviste du volcan Teide retrouvera le successeur des Bugno, Chiappucci, Pantani, Basso comme premier de cordée de l’Italian Connection, Vincenzo Nibali, maillot jaune de l’édition 2014, ainsi que le pistolero espagnol Alberto Contador, dont le nombre d’occasions de remonter sur le trône s’amenuise, à 32 ans passés. Mais 2015 verra peut-être la première victoire sud-américaine pour le Tour de France, un an avant les Jeux Olympiques de Rio de Janeiro, avec deux grands espoirs venus de Colombie, pays à la grande tradition de grimpeurs : Rigoberto Uran mais surtout Nairo Quintana, dauphin de Froome en 2013. Colombian Connection ? Tout est possible, le requin sicilien Nibali ayant posé la première pierre de sa victoire en 2014 sous la brume de Sheffield.

Loin de la brume de Sheffield, c’est sous le soleil de plomb du Géant de Provence que Tom Simpson rendit l’âme, sur ce redoutable Mont Ventoux où Chris Froome a planté à jamais non pas l’Union Jack mais le drapeau noir des pirates, tricheurs, usurpateurs et autres imposteurs du dopage. Noir comme l’Apocalypse. Noir comme le maillot du Team Sky. L’exemple tragique de Simpson n’a pas servi de leçon, et le cyclisme tombe de Charybde en Scylla depuis 1991, depuis que l’EPO a faussé toute compétition pour l’attribution du maillot jaune.

Navarre pour Indurain, Jutland pour Riis, Poméranie Occidentale pour Ullrich, Emilie-Romagne pour Pantani, Texas pour Armstrong, Pennsylvanie pour Landis, Castille pour Contador, Communauté de Madrid pour Sastre, Luxembourg pour Andy Schleck, Territoire du Nord Australien pour Evans, Flandre pour Wiggins, Kenya pour Froome, Sicile pour Nibali, les imposteurs vêtus du maillot jaune viennent des quatre point cardinaux, tels les quatre cavaliers de l’Apocalypse…

De Miguel Indurain à Vincenzo Nibali, la boucle est bouclée dans une étonnante filiation, avec deux grands gabarits au pouvoir, un colosse de Pampelune et un colosse de Messine, et une étonnante facilité en montagne… Mais comme le dit le proverbe, si la montagne ne vient pas à Mahomet, alors Mahomet ira à la montagne … Tous ces prophètes de l’EPO ont pris avec célérité leur bâton de pèlerin, le caducée de leurs médecins, convergeant vers les montagnes du Tour de France …

Bref, tous ces imposteurs ont préféré à la courbe de Gauss et à sa cloche légendaire un autre phénomène mathématique, le Dirac, symbole de la discontinuité, telle la foudre de Jupiter qui s’abat sur les mortels…

  1. avatar
    29 mai 2015 a 9 h 03 min

    On verra qui de Contador, Quintana Froome voire Nibali sera maillot jaune du Tour 2015 mais une chose est sûre à 99.9 %, le vainqueur sera une nouvelle fois dans les puissances et les performances du dopage mutant digne d’Indurain, Pantani, Armstrong ou autres Ullrich …

  2. avatar
    10 juin 2015 a 13 h 33 min
    Par RHABDY'Jr

    La Kazakhconnection appuierait encore plus ce tres bon article.
    Vinokourov et ses cuisses de sumo qui domptaient les cimes par ex

  3. avatar
    15 juin 2015 a 9 h 55 min

    Oui pas inclus les Kazakh qui ne sont pas européens mais en effet avec Vinokourov, feu Kivilev et l’équipe Astana, l’ancienne république soviétique a fait parler d’elle dans le monde du cyclisme professionnel.

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