Dopage : des watts et un “permis de se doper” façon James Bond
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Dopage : des watts et un “permis de se doper” façon James Bond

L’EPO a apposé son sceau maléfique sur les maillots jaunes du Tour de France depuis 1991. Et malgré les explications capillo-tractées de Bugno (musicothérapie), Riis (travail stakhanoviste), Indurain (perte de poids) ou Armstrong (reconnaissance d’étapes), leurs justifications sont bien peu de choses par rapport aux effets de cet élixir de puissance, l’EPO, qui a porté les watts au pinacle sur la grand-messe de thermidor.

A la fin du XIXe siècle, la Californie a été marquée par la ruée vers l’or.

Les chercheurs d’or vinrent s’enrichir près de l’actuelle Silicon Valley. Dans les Très Riches Heures de l’Humanité, Stefan Zweig a divinement compté la tragique destinée de Johann August Sutter, qui eut malheureusement la poule aux oeufs d’or entre les mains.

Un siècle plus tard, les chercheurs de watts vinrent eux s’enrichir grâce à l’EPO, sur les routes du Tour de France et de Navarre. Aidés par les meilleurs spécialistes de la pharmacie cycliste, druides, sorciers, apothicaires, alchimistes, marabouts ou autres enchanteurs, appelons cela comme on veut, les maillots jaunes.

Grâce aux avatars de Saroumane, les Padilla, Conconi, Fuentes, Terrados et autres Ferrari, le dopage EPO a donc fait des ravages, explosant ainsi les records de watts, laissant les virtuoses du passé, les Gino Bartali, Fausto Coppi, Hugo Koblet, Louison Bobet, Charly Gaul, Federico Bahamontes, Jacques Anquetil, Felice Gimondi,
Eddy Merckx, Luis Ocana, Bernard Hinault et autres Greg LeMond, à l’âge de pierre.

Clé de voûte de cette confrérie de marabouts européens du dopage, le professeur Conconi avait été l’éminence grise de Francesco Moser. L’Italien n’était plus à une tricherie près, après avoir volé le Giro 1984 des mains de Laurent Fignon.
Vincenzo Torriani avait ajusté le parcours pour le champion italien, tandis que Fignon fut lésé dans le dernier contre-la-montre, le Cecco bénéficiant du vent produit par les hélices tournoyantes d’un hélicoptère.
EPO ou pas, Moser était un tricheur de première force.
Figure de proue du dopage scientifique via l’autotransfusion de son mentor Conconi, il ne goûterait pas à l’EPO. Conconi, si, lui qui écrasa les meilleurs amateurs italiens sur les pentes du col du Stelvio en 1993. Sur ce géant des Dolomites qui avait imposé le respect à Coppi, Koblet ou encore Hinault, le préparateur de Moser avait fait la preuve définitive du basculement du cyclisme : il détenait bien une usine chimique dont le produit final serait le watt …

Champion du monde en 1986 à Colorado Springs, son héritier italien Moreno Argentin via le successeur de Conconi chez les professeurs véreux, Michele Ferrari.

Ce feu sacré nommé EPO allait consacrer le changement d’époque irréversible du cyclisme, que Moser avait déjà symbolisé en 1984 à Mexico, sur un vélodrome écrasé de soleil. Mexico, ville des records bluffants. Bob Beamon 8.90 mètres en 1984, Francesco Moser 51.151 kilomètres en une heure en 1984. La Préhistoire se terminait, l’Antiquité allait s’ouvrir avec une Gaule soumise au joug du dopage.

Dès 1991, Miguel Indurain imposait sa férule tel Jules César face à Vercingétorix à Alésia. Mais la défaite de Greg LeMond n’eut pas pour théâtre l’oppidum bourguignon, mais les Pyrénées. C’est dans le col du Tourmalet que l’époque LeMond allait désormais se conjuguer à l’imparfait.

Toute la notion de panache fut donc à revoir. Où est donc le panache quand une telle puissance vient investir les poumons et les jambes d’un champion cycliste ?

Si Miguel Indurain fut le premier à franchir le Rubicon au Luxembourg en 1992, d’autres allaient lui emboîter le pas.
Gianni Bugno et sa musicothérapie fut loin d’être ridicule entre Tours et Blois, sur les 64 kilomètres où Indurain battait le record de vitesse d’un grand contre-la-montre à 52.349 km/h. L’Italien ne concéda que 40 secondes à la fusée espagnole … Mais tout auréolé des ultrasons de Wolfgang Amadeus, Bugno n’était que le Salieri de Miguel Indurain. Non pas qu’il ait fait le voeu de chasteté avec la maîtresse commune des champions, l’EPO, mais Gianni Bugno ne fut pas l’élu, quand Indurain, investi de sang diving par l’EPO, avait poussé le péché de “luxure” à sa limite et ne cessait de composer des partitions sans fausse note, aux airs de requiem pour ses semblables. Ô pauvres mortels, combien n’avez-vous pas souffert devant ce roi implacable venu d’Espagne ?

Gianni Bugno en 1993, c’est le diable qui capitule faute d’avoir pu triompher de jaune vêtu à Pandemonium, c’est un démon privé de ses fourches caudines. L’ange déchu condamné au purgatoire, au silence dans l’immensité des montagnes.

Sur les routes de France et de Navarre, mais aussi du Piémont, l’escalade des watts allait bon train. Claudio Chiappucci ne fut pas en reste dans sa chevauchée fantastique vers Sestrières, digne de Merckx vers Mourenx en 1969, de Coppi vers la même Sestrières ou de Gaul.
Dans son fief piémontais, Giovanni Agnelli aurait pu rebaptiser une de ses FIAT en l’honneur d’El Diablo, sans doute plus puissant que les voitures issues du Larvotto à Turin, par des ouvriers n’attendant que la prochaine victoire de la Juventus orpheline de Michel Platini.

Mais si le football pleurait un magicien en la personne de Platini, il en retrouva d’autres avec Diego Maradona et Marco Van Basten. Le cyclisme, lui, trouva pléthore de titans capables de reproduire les performances de fuoriclasse, comme disent les Italiens, de maillots jaunes du plus grand éclat tels Bernard Hinault ou Greg LeMond.

Suivant les pas d’un éclaireur navarrais appelé Indurain, les imposteurs allaient envahir en masse les cols des Alpes et des Pyrénées entre 1991 et 2014.
Erik Breukink, Zenon Jaskula, Claudio Chiappucci, Alvaro Mejia, Gianni Bugno, Tony Rominger, Richard Virenque, Marco Pantani, Bjarne Riis, Alex Zülle, Jan Ullrich, Jose Maria Jimenez, Laurent Dufaux, Bobby Julich, Michael Boogerd, Luc Leblanc, Evgueni Berzin, Fernando Escartin, Abraham Olano, Lance Armstrong, Joseba Beloki, Ivan Basso, Raimondas Rumsas, Christophe Moreau, Andreas Klöden, Carlos Sastre, Alexandre Vinokourov, Floyd Landis, Michael Rasmussen, Alberto Contador, Cadel Evans, Andy Schleck, Francisco Mancebo, Alejandro Valverde, Bradley Wiggins, Thomas Voeckler, Frank Schleck, Vincenzo Nibali, Christopher Froome, Nairo Quintana, Joaquin Rodriguez, Roman Kreuziger, Bauke Mollema …

Un vrai almanach du cyclisme, deux décennies de poudre aux yeux, deux décennies de gladiateurs rebelles. Comme si Spartacus, à Capoue, avait pris le sceptre fort d’une puissance incommensurable.

En 1993, Tony Rominger prouva qu’il avait acquis une puissance terrifiante. Indurain le comprit vers Isola 2000, restant sagement blotti dans la roue du Zougois dans le col de la Bonette Restefond, toit de l’Europe cycliste.

Faute de pouvoir priver Miguel Indurain de son bien le plus cher, le maillot jaune, le Suisse allait terrasser l’Espagnol dans la course au record de l’heure. Dix ans après les premières impostures signées Moser, quatre cobayes de l’EPO allaient porter le record vers le pays de l’Utopie : Graeme Obree, Chris Boardman, Miguel Indurain et Tony Rominger.

En 1994, Piotr Ugrumov battait la performance colossale réussie par Hinault en 1979 à Avoriaz. Festival du film fantastique, la station savoyarde vit ce jour-là une performance de fiction dépassant la réalité : Ugrumov écrasant le peloton pour la troisième journée consécutive, sans que Pantani ou Indurain n’y purent quelque chose.
Oubliés les westerns spaghetti à l’italienne où les protagonistes se regardent en chiens de faïence dans les déserts d’Andalousie, place au fantastique, place à l’action, place à Ugrumov et à ses effets spéciaux bien meilleurs que ceux d’Hollywood.
Gewiss se chargera d’envoyer ses condoléances à ILM et Digital Domain.

Dès 1995, Indurain remettait les pendules à l’heure après une fin de Tour de France 1994 décevante, exception faite de sa démonstration de force du Ventoux, défense implacable face aux vélleités de Leblanc et Virenque.
Tombant du Capitole à la Roche Tarpéienne en seulement un an, Evgueni Berzin ne put jouer le rôle du contradicteur en chef du Pantagruel espagnol, dont l’appétit colossal de victoires n’était toujours pas rassasié.
Outsider en chef, Tony Rominger fut également décevant, mais tout suspense avait déjà disparu au soir de l’étape de la Plagne. Se dressant sur ses pédales à la poursuite d’Alex Zülle, Indurain avait sorti la guillotine.

Tel un volcan en éruption faisant osciller les sismographes au pinacle de l’échelle de Richter, l’Espagnol inventa sa propre échelle, Utopia, et se propulsa directement au zénith de cette nouvelle dimension cycliste.
Aucune montagne n’aurait pu résister ce jour-là au Navarrais, qu’elle eut pour nom Ventoux, Stelvio, Angliru, Alpe d’Huez, Mortirolo ou même Everest.

Les chiffres du grand Indurain donnent le vertige. Fibonacci eut sa suite, celle-là même qui converge vers le nombre d’or. Indurain a aussi la sienne, une suite de watts qui converge vers un chiffre omniprésent : cinq. Cinq victoires consécutives, cinq dauphins différents ….

478 watts à l’Alpe d’Huez en 1991 dans le sillage de Gianni Bugno, 489 watts en 1993 au Pla d’Adet dans l’ombre de Zenon Jaskula, 490 watts en 1994 vers Avoriaz comme figurant derrière un premier rôle du nom de Piotr Ugrumov, 512 watts en 1995 à la Plagne pour l’ultime récital du maillot jaune espagnol.

Son maillot jaune avait l’effet d’une tunique de Nessus inversée, avec un venin EPO venant de la nouvelle Hydre de Lerne : l’hydre des sorciers. Mais à chaque tête coupée, celles de Ferrari ou Padilla, d’autres repoussaient dans l’ombre …
Et Indurain put fendre les étoiles, accomplissant le treizième travail d’Hercule, gagner cinq Tours de France consécutifs.
Le treizième travail d’Hercule, celui qu’Atlas avait failli lui donner à l’occasion du onzième, cueillir les pommes
d’Hespérides. Laissant un instant le poids de la voûte céleste à Hercule, Atlas se proposa de remplacer son honorable visiteur pour cueillir les pommes.
Mais si le demi-dieu Hercule ne pouvait soutenir un tel poids, le dieu Miguel Indurain, lui, put le faire. Forts de ces watts démultipliés, l’Espagnol fut le premier à pouvoir remplacer Atlas aux colonnes d’Hercule.
Contrairement à Indurain, qui avait droit via l’EPO au nectar et à l’ambroisie, Hercule n’y avait pas droit. Entre la force d’Hercule et l’EPO, devinez qui a gagné ?

Ce fut la seule limite d’Hercule. Les maillots jaunes ayant suivi Greg LeMond, eux, n’en eurent aucune. Plus de limites, tous les exploits devenaient possibles. Le nectar et l’ambroisie semblaient couler à foison du tonneau des Danaïdes …
Il serait dès lors plus logique de voir le maillot jaune s’investir de son titre non plus à Paris mais à Gibraltar, là où Atlas avait encore la charge de la voûte céleste avant que le roi Miguel et ses watts ne prenne le relais, offrant une retraite bien méritée au père des Hespérides.

Avec la complicité de tous, le Tour termine toujours à Paris, les passations de pouvoir se font incognito à Gibraltar, terre de tant de controverses entre Britanniques et Espagnols. Les compatriotes de Wiggins et Contador y trouveraient au moins un point de convergence, à voir leurs idoles factices sacrées à l’ombre du rocher de Gibraltar. Mieux vaut éviter le feu des projecteurs quand on est investi d’une telle puissance, elle semblerait suspecte.

Parachevant son oeuvre usurpatrice au Lac de Vassivière par une performance irréelle, l’Espagnol avait donc dominé toute une génération de coureurs, prenant le relais de Greg LeMond au palmarès. Mais entre LeMond et Indurain, la victoire n’avait plus le même goût.

Plus vite, plus haut, plus loin, le diction olympique n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Sur les rives du Lac Léman, le silence de l’UCI est plus que coupable. Dans sa tour d’ivoire, l’Union Cycliste Internationale a donc vu sa cécité confiner au paroxysme.
Hein Verbruggen, chef d’orchestre de cette omerta internationale du peloton, n’a aucun intérêt à voir s’ouvrir la boîte de Pandore. Comme l’or des nazis gardé par les banques suisses, le secret des watts volés des maillots jaunes du Tour de France est jalousement gardé par l’UCI. La poule aux oeufs d’or, celle qui pond sans cesse des contrats publicitaires et télévisés de plus en plus juteux, doit être satisfaite.

En 1996, Bjarne Riis mit un terme à l’hégémonie du champion espagnol. L’usure du pouvoir faisant son oeuvre, Indurain descendait enfin de son échelle de watts, de son échelle Utopia … Les watts du Danois avaient pour origine le cahier de Majorque, sorte de traité fondateur du travail préparatoire en montagne, co-rédigé avec Walter Godefroot. A la plume du cahier de Majorque, a succédé la plume d’Hautacam, Riis lui-même, si léger qu’il s’envola au-dessus des montagnes, échappant à la pesanteur, narguant Newton, Galilée et autres Copernic. A Lourdes Hautacam, emmenant le grand plateau, l’ancien pensionnaire de la Gewiss oubliait enfin son cruel statut de porteur d’eau de Laurent Fignon. Comme un tatouage imprimé de force, presque viscéral, Riis avait été un esclave des routes. Il devenait l’étoile de la course, un talisman céleste brillant tout à coup plus fort que les astres établis.
Portant l’estocade à Berzin, Olano, Rominger et Indurain, Bjarne Riis signa ce jour-là l’exploit cycliste digne du plus
grands des imposteurs.
Des watts, des watts, encore des watts, à en pleuvoir des cordes, via le grand plateau …

Avec 480 watts de moyenne pendant 34 minutes et la bagatelle de 536 watts au paroxysme de son effort, Riis n’est alors plus un humain, mais un mutant, pour un miracle trop beau pour être vrai au-dessus de Lourdes, qui sonne le glas des espoirs de Miguel Indurain en ce mois de juillet 1996. Pour son 32e anniversaire, dans la ville de Lourdes, au-dessus de la grotte de la Vierge où il avait fait la rencontre de Gino Bartali lors du Tour de l’Avenir 1984, le Goliath espagnol est vaincu par un David venu de Scandinavie.

Après ce Tchernobyl cycliste, cet Armageddon de l’éthique sportive, tout donc était permis en terme de dopage pour l’agent spécial Bjarne Riis, nouveau James Bond, nouveau 007 du cyclisme, permis de se doper et déjà dopé, pour justifier son appartenance à la section double zéro, à la caste des intouchables, à la nomenklatura des maillots jaunes frappés du sceau EPO …

Lourdes Hautacam 1996 est le Tchernobyl du cyclisme, l’épicentre du traumatisme d’où le nuage va se dissiper dans toute l’Europe, la radioactivité fait exploser les compteurs Geiger et les compteurs de watts, tout en contaminant à jamais le vélo comme sur l’île de Crab Key, au large de la Jamaïque, où James Bond avait eu raison du docteur No.

Tous les maillots jaunes vont ensuite endosser le rôle du célèbre agent secret pour une parodie cycliste du plus mauvais goût. Se retrouvant en 1997 agent 001 et non 007 car leader de Telekom, Riis échappe à l’ordre alphabétique qui aurait dû lui désigner le dossard (00)6 théoriquement, derrière Aldag, Bolts, Henn, Heppner, Lombardi et devant Totschnig, Ullrich et Zabel. Mais le Danois va retrouver le chiffre 7 en fin de Tour de France 1997, puisque ce sera son classement final pendant qu’un enfant né de l’autre côté du Rideau de Fer nous rejoue Bons Baisers de Russie, passant à l’Ouest avec succès, Jan Ullrich.

En 1998, Marco Pantani fait exploser Fort Knox comme dans Goldfinger, en étant le premier pur grimpeur depuis Lucien Van Impe (1976) à ceindre le maillot jaune. Arrive ensuite le cycle Lance Armstrong en sept long-métrages : Opération Tonnerre pour désigner son putsch de Sestrières en 1999, On ne vit que deux fois en 2000, l’ancien rescapé du cancer ayant décidé de rattraper le temps perdu en chaussant des bottes de sept lieues, Au Service Secret de Sa Majesté en 2001, non pas la reine Elizabeth mais le docteur Ferrari. A l’inverse de la souveraine de Buckingham Palace qui marque de son effigie tous les billets du Commonwealth, le reclus italien cultive le culte du secret, pas question d’apparaître sur une seringue … Viennent ensuite Les diamants sont éternels en 2002, Armstrong pensant au passage que ses mensonges le seront aussi …

En 2003, le Texan nous sort le remake de Vivre et Laisser Mourir, puisqu’il laisse pour « morts » d’un point de vue sportif le seul coureur capable de le vaincre, Marco Pantani, puisque le sniper d’élite Jan Ullrich n’avait pas le sang-froid et le mental nécessaire pour ce travail digne d’Hercule. La musique de générique des Wings de Paul McCartney composée en 1973 pour le film de Guy Hamilton avait ensuite servi, neuf ans plus tard en 1982, de générique à l’émission politique L’Heure de Vérité. Pour celle qui fera d’Armstrong un paria, il faudra attendre neuf ans également, jusqu’en 2012, après ce remake soporifique où l’avatar du trafiquant de drogue et maître vaudou Kananga n’est autre que le phénix Jan Ullrich, métamorphosé dans son nouveau maillot cyan Bianchi. Mais la poupée vaudou d’Armstrong n’obéit pas aux injonctions du prêtre Rudy Pévenage, malgré l’illusion de Cap Découverte, où le Texan était bien mal en point … En plein Gers, au pays du canard VIP, Armstrong était devenu un gibier facile, une proie agonisante, ce qui perdit Ullrich et Bianchi, qui croyaient trop vite avoir eu la peau du King.

En 2004, Armstrong est confronté à un phénix, l’Homme au Pistolet d’Or, Jan Ullrich de retour sous son maillot fuschia T-Mobile. Mais comme le tueur espagnol Francisco Scaramanga, l’Allemand, bien que plus doué que son rival, va perdre par arrogance. Le décor, comme celui de Phuket dans le film, est somptueux, grandiose, ayant pour cadre les Pyrénées. Mais au soleil implacable de la Thaïlande pour l’original répondra une pluie apocalyptique pour le remake à la Mongie, sur les pentes du Tourmalet. Le nom du col prend tout ton sens pour l’ogre de Rostock, mauvais détour, tandis qu’Armstrong bluffe aussi bien que Roger Moore mimant une statue. Le caméléon texan change de couleur pour donner un éclat doré à son maillot jaune dans l’ultime rampe, celle de Luz-Ardiden …

2005 voit le remake de l’Espion qui m’aimait. Ce n’est plus Barbara Bach mais Emma O’Reilly qui a fourni un an plus tôt de précieuses informations aux auteurs du pamphlet L.A. Confidential, Pierre Ballester et David Walsh.

En 2006, le Texan prend sa retraite mais la saga continue avec Floyd Landis, qui rêvait d’aller dans l’espace comme Hugo Drax dans Moonraker. Landis réussit son pari vers Morzine mais l’atterrissage sera douloureux après l’arrivée à Paris.

En 2007, Alberto Contador est la star de Rien que pour vos yeux, et l’emporte au sommet d’une montagne impossible à gravir, le Plateau de Beille, comme le Monastère Saint-Cyril dans le film.

2008 voit la sortie du remake d’Octopussy, et de la pieuvre CSC aux tentacules multiples, c’est Carlos Sastre qui émerge plutôt que Frank Schleck.

En 2009, dans Dangereusement Vôtre, Alberto Contador se défait du fou génial à l’intelligence machiavélique, éleveur de chevaux dopés et protégé d’un médecin italien (allemand dans l’original), Lance Armstrong bien sûr, au sein de la grande machine Astana, venu des steppes de Kazakhstan … Le zeppelin de Max Zorin a été remplacée par la fusée venu tout droit du cosmodrome de Baïkonour, tant la puissance du pistolero madrilène est démentielle sur la route de Verbiers.

En 2010, Tuer n’est pas jouer, Contador croit avoir la peau d’Andy Schleck mais le dauphin sera sacré roi sur tapis vert. James Bond a vaincu tous ses ennemis, mais pas une vache enragée.

En 2011, James Bond alias Cadel Evans se rebelle dans Permis de Tuer et gagne sans permis de se doper, les puissances revenant à des seuils moins inhumains que d’habitude.

En 2012, année des Jeux Olympiques de Londres où James Bond fait partie de la cérémonie d’ouverture signée Danny Boyle, Bradley Wiggins et Christopher Froome, frères ennemis du Team Sky, nous refont Goldeneye … Le très british Wiggins est 007, vainqueur final contre Froome alias Alec Trevelyan, le traître venu non pas des montagnes du Caucase mais du Kilimandjaro, au Kenya, terre natale de ce 006 qui ne demande qu’à commettre le fratricide.

En 2013, Chris Froome triomphe dans Demain ne meurt jamais, où Team Sky, comme Eliott Carver sont devenus des virtuoses de la désinformation. Tomorrow dans le film, Internet et les discours de façade dans le remake.

2014 voit Vincenzo Nibali accéder au rôle suprême de 007 dans le Monde ne suffit pas, triomphant de deux redoutables adversaires, les jumeaux du volcan Teide, Alberto Contador et Chris Froome.

2015 verra sans doute le remake de Meurs un autre jour, 2016 celui de Casino Royale, 2017 celui de Quantum of Solace, 2018 celui de Skyfall …

La saga héritée des romans de Ian Fleming, produite par Cubby Broccoli, peut se décliner à l’infini. Un seul maillot jaune EPO n’a pas endossé le costume du célèbre agent secret, Miguel Indurain. Recalé au casting ? Non, l’éclectique espagnol a joué d’autres rôles à effets spéciaux, Robocop en 1991, l’Extraterrestre en 1992, Terminator en 1993, Cyrano de Bergerac en 1994, le roi Arthur en 1995, fort de son épée Excalibur, alias l’Espada signée Pinarello, vélo arme absolue du CLM. Tout en jouant au condottiere invincible en 1992 et 1993 sur le Giro en Italie, avant de quitter Hollywood et Cinecitta fin 1996, le studio phare devenant Pinewood du côté de Londres … Mais contrairement à bien d’autres, Miguel Indurain n’a pas perdu ses récompenses, lui qui a cumulé Oscars, Césars et autres Goyas du meilleur acteur pendant cinq longues années …

Orphelin du caméléon Indurain dès 1997, le Tour de France trouva rapidement d’autres ogres capables de fendre l’asphalte sous leur passage.
Ainsi, Jan Ullrich aurait pu battre le record de l’heure de Chris Boardman réalisé en 1996 au vélodrome de Manchester avec la puissance dégagée sur les pentes d’Arcalis.

En Andorre, cette principauté nichée entre la France et l’Espagne, Ullrich Phoebus a développé 527 watts et lâché au train, sans se lever de sa selle, deux purs grimpeurs tels que Pantani et Virenque se relayant comme deux beaux diables. Devant une telle force, même Indurain se serait avoué vaincu sur le macadam inondé de soleil.

Et que dire de Marco Pantani en 1998 aux Deux-Alpes ? Sous la pluie et le froid, l’escaladeur virtuose, tel un cyborg
infatigable, sprintait dans le col du Galibier puis vers la voisine de l’Alpe d’Huez. L’adrénaline du maillot jaune et des chevauchées dignes de Gaul ou Bahamontes ? Possible que quelques watts soient issus de là, mais l’essentiel vient du nectar habituel dont le roi d’Italie avait fait bon usage pour vassaliser Alex Zülle et Pavel Tonkov dans les Dolomites. Dans les Alpes françaises, le Pirate remet le couvert. L’heure n’est plus au compromis, ni tactiquement ni physiologiquement. Attaque dans le Galibier, EPO à foison, jackpot de watts pour l’Italien … 520 watts en puissance étalon.

La martingale vertueuse de Pantani prendra fin en 1999, dans l’étape reine du Gavia et du Mortirolo. Trop de watts, mais trop d’hématies surtout …52 en taux hématocrite, Pantani devient le maillon faible, le mouton noir, le pestiféré du cyclisme, l’ange noir.

Un mois après la chute de l’ange noir, le chevalier blanc débarque, auréole de ses liserais arc-en-ciel acquis en 1993 à Oslo. Champion du monde de cyclisme dans une première vie, champion universel de la manipulation dans sa deuxième existence, Lance Armstrong va manier aussi bien les watts que l’intimidation, la politique et le mensonge pendant sept longues années …

Chef despotique du train bleu de l’US Postal, Armstrong et ses facteurs n’avaient rien d’un groupe à l’allure champêtre.

En 1999, Lance Armstrong allait reprendre le rôle d’explorateur tenu trois décennies plus tôt par son homonyme Neil sur la Lune. Du 21 juillet 1969 au 13 juillet 1999, trente années d’écart, et un décor sensiblement différent. Le silence oppressant du cosmos face à la brume hostile du Piémont.
Tel Coppi, Chiappucci ou Riis dans le passé, le champion de l’US Postal forçait la porte du destin, volant les clés à grands coups de watts non dissimulés sur la route de Sestrières : 472 watts dans la station italienne.

En apesanteur comme Sergueï Bubka en 1994 à Sestrières (6.14 mètres sautés à la perche), Lance Armstrong échappe à la gravité et se joue des montagnes avec une facilité déconcertante.

S’envolant avec les ailes du feu du phénix, insensible au froid du Piémont, Armstrong débutait son idylle avec le maillot jaune. La mue de la chrysalide vers le papillon se poursuivait : 502 watts à Lourdes Hautacam en 2000, 521 watts au Plateau de Bonascre en 2001.

Et en 2001, si l’image forte reste l’Alpe d’Huez, si la performance reste le Pla d’Adet face à un Jan Ullrich de feu, n’oublions pas le chrono de Chamrousse où le Texan a pulvérisé l’opposition.
Ce jour là, David Moncoutié établit son record personnel de watts sur la Grande Boucle. Quelques jours plus tard, le grimpeur de Cofidis passe le triptyque Aspin – Tourmalet – Luz Ardiden dans un rythme proche de celui de Gilles Delion en 1990. Moncoutié, Delion, deux coureurs propres … deux intrus dans le monde de Lance Armstrong.

Après sa victoire à Limoges en 1995, l’Américain avait déclaré ressentir la puissance de deux corps, celui de Fabio Casartelli l’aidant à emporter la victoire. Ce ne fut pas la seule fois, et Armstrong fut sans doute aidé par l’ombre invisible de grands champions à de nombreuses reprises.

Fausto Coppi à l’Alpe d’Huez en 2001, Armstrong semblant comme le grand échassier du Piémont tiré par un fil d’airain invisible vers les cimes.

Jacques Anquetil, son miroir inversé, dans le chrono de Metz en 1999.

Eddy Merckx à Luz Ardiden en 2003, pour cette rage de vaincre et ce refus viscéral de la défaite.

Charly Gaul à Lourdes Hautacam en 2000, avec une cadence de pédalage irréelle.

Miguel Indurain pour ce pédalage féroce et implacable à Mulhouse en 2000.

Bernard Hinault pour cette force tranquille vers le Pla d’Adet en 2001.

Hugo Koblet dans le Plateau de Beille en 2002, l’Américain voltigeant face à des rivaux s’évaporant à chaque lacet.

Bref, avec double puissance sur le vélo mais simple poids, Armstrong avait trouvé la quadrature du cercle.

En 2000, faute de rivaux à sa hauteur, Lance Armstrong s’inventa un nouvel ennemi, le Mont Ventoux.
Ayant presque à lui seul assuré la victoire de son lieutenant Tyler Hamilton dans le Critérium du Dauphiné Libéré, le Texan terrassa l’opposition représentée par les deux anciens maillots jaunes Jan Ullrich et Marco Pantani.
Et il eut raison du Ventoux, cette terrible montagne de Provence qui eut raison de Tom Simpson en 1967, contraignit Eddy Merckx à la modestie en 1970 …

En 2003, si sa haine viscérale de la défaite lui permit in extremis de conserver le maillot jaune à Paris, Lance Armstrong allait de nouveau explorer des territoires inconnus en terme de watts. Jamais le Texan ne joua à l’épicier quand il s’agit de faire flamber le compteur de watts.

Maître absolu de l’imposture, Armstrong fit des émules en la personne d’Alberto Contador et Bradley Wiggins.
Le Pistolero espagnol a atteint son apogée personnelle au printemps 2011, humiliant le peloton du Giro sur les pentes de l’Etna et des Dolomites.
Mais il avait fait une démonstration éblouissante de sa métamorphose de Goldorak des routes au mois de thermidor 2009. Clouant le bec de Spartacus, alias Fabian Cancellara, l’Espagnol remporta le chrono d’Annecy tel un bolide ceint de jaune.
Deux jours seulement après le record de watts établi à Verbiers, Contador pouvait s’attirer tous les superlatifs venant des sorciers du dopage. Il était devenu leur plus beau prototype, leur Dark Vador …

Le côté obscur de la force, le Madrilène l’avait dévoilé au pays de l’UCI, en Suisse, sur les pentes de Verbiers. Le crime parfait pour un Cluedo cycliste. Le lieu ? Verbiers. L’arme ? L’EPO, encore et toujours, bien que le criminel aime à signer ses forfaits d’un coup de pistolet sur la ligne. La victime ? Le Tour de France, toujours la même, assassinée sans pitié à chaque résurrection, chaque mois de juillet. L’auteur ? El Pistolero, bien entendu.

490 watts pendant 21 minutes, avec une pointe à 535 watts au plus fort de son accélération diabolique, digne des meilleures impostures de Lance Armstrong ou Marco Pantani. Bref, Alberto Contador a dépassé le maître. Chez Astana, l’Espagnol a détrôné le pharmacien venu du Texas.
Privé de son sceptre, pardon, de son caducée, Armstrong alias Gunderson a tout de même développé 450 watts dans l’ombre de son coéquipier et successeur espagnol.

Bref, Contador était digne des puissances des meilleurs spécialistes de la poursuite sur piste. Une des étoiles de la poursuite ne va pas tarder à se reconvertir en tyran des routes hexagonales … Bradley Wiggins, poursuiteur couvert d’or olympique à Athènes puis à Pékin.

La lycanthropie cycliste, créant une nouvelle espèce de champions garous, investis de leur nouvelle puissance non par la pleine lune frappant les loups mais par le soleil implacable dardant de ses rayons de feu les montagnes de France, allait engendrer un phénomène terrifiant en l’an 2012, avec une meute de Were Riders.
Champions garous créés par le ciel de Phoebus, ces Were Riders étaient dignes de leur nom de Sky Team …
Bradley Wiggins et Chris Froome furent les deux loups les plus forts de cette meute dominante, qui ne laissa que les miettes du festin. Le loup du Kenya a fini par s’imposer comme chef de meute, et sorti les crocs en 2013, allant se ressourcer au volcan Teide, dans les Canaries, imité par Alberto Contador par la suite …

En 2014, le Requin de Messine alias Vincenzo Nibali nous refait les Dents de la Mer. Insatiable, assoiffé de sang tel un vampire, l’Italien écrase le Tour de France trop vite orphelin de Froome et Contador, seuls cyclistes capables de résister à ce prédateur venu de Sicile, près du monstre antique de Scylla.

L’épée de Damoclès a quant à elle fini par tomber sur le chevalier noir de cet ordre machiavélique des maillots jaunes EPO.
Etant le plus gradé de l’ordre avec sept étoiles, le général en chef Lance Armstrong fut dégradé par son complice du passé, l’honteuse UCI. Pour justifier tous ces watts semblant utopiques, Armstrong avait usé de la tactique de Shéhérazade. Mille et une histoires, mille et un mensonges, mille et un leurres pour bluffer l’auditoire.
Mais si la princesse sauva sa tête, Armstrong perdit la sienne sur l’autel de l’hypocrisie, un jour d’octobre 2012.

James Watt, lui, ne peut toujours pas reposer en paix (1736-1819). Le patronyme de l’ingénieur écossais sera encore continuellement utilisé pour qualifier des chiffres complètement truqués. Le pauvre Atlas, lui, ne tiendra plus longtemps si les watts continuent de grimper ainsi, il devra alors soutenir la voûte céleste non plus par les épaules, mais à bout de bras, dans un équilibre aussi fragile qu’un château de cartes … Et le ciel tombera alors sur la tête du cyclisme tout entier, dans un châtiment digne de l’Armageddon.

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    28 mars 2018 a 8 h 52 min

    Voici le texte mis à jour, cet article ayant été publié plus de 2 ans après sa demande de parution !!

    A la fin du XIXe siècle, la Californie a été marquée par la ruée vers l’or.
    Les chercheurs d’or vinrent s’enrichir près de l’actuelle Silicon Valley. Dans les Très Riches Heures de l’Humanité, Stefan Zweig a divinement compté la tragique destinée de Johann August Sutter, qui eut malheureusement la poule aux oeufs d’or entre les mains.
    Un siècle plus tard, les chercheurs de watts vinrent eux s’enrichir grâce à l’EPO, sur les routes du Tour de France et de Navarre. Aidés par les meilleurs spécialistes de la pharmacie cycliste, druides, sorciers, apothicaires, alchimistes, marabouts ou autres enchanteurs, appelons cela comme on veut, les maillots jaunes.
    Grâce aux avatars de Saroumane, les Padilla, Conconi, Fuentes, Terrados et autres Ferrari, le dopage EPO a donc fait des ravages, explosant ainsi les records de watts, laissant les virtuoses du passé, les Gino Bartali, Fausto Coppi, Hugo Koblet, Louison Bobet, Charly Gaul, Federico Bahamontes, Jacques Anquetil, Felice Gimondi,
    Eddy Merckx, Luis Ocana, Bernard Hinault et autres Greg LeMond, à l’âge de pierre.
    Clé de voûte de cette confrérie de marabouts européens du dopage, le professeur Conconi avait été l’éminence grise de Francesco Moser. L’Italien n’était plus à une tricherie près, après avoir volé le Giro 1984 des mains de Laurent Fignon.
    Vincenzo Torriani avait ajusté le parcours pour le champion italien, tandis que Fignon fut lésé dans le dernier contre-la-montre, le Cecco bénéficiant du vent produit par les hélices tournoyantes d’un hélicoptère.
    EPO ou pas, Moser était un tricheur de première force.
    Figure de proue du dopage scientifique via l’autotransfusion de son mentor Conconi, il ne goûterait pas à l’EPO. Conconi, si, lui qui écrasa les meilleurs amateurs italiens sur les pentes du col du Stelvio en 1993. Sur ce géant des Dolomites qui avait imposé le respect à Coppi, Koblet ou encore Hinault, le préparateur de Moser avait fait la preuve définitive du basculement du cyclisme : il détenait bien une usine chimique dont le

    produit final serait le watt …
    Champion du monde en 1986 à Colorado Springs, son héritier italien Moreno Argentin via le successeur de Conconi chez les professeurs véreux, Michele Ferrari.
    Ce feu sacré nommé EPO allait consacrer le changement d’époque irréversible du cyclisme, que Moser avait déjà symbolisé en 1984 à Mexico, sur un vélodrome écrasé de soleil. Mexico, ville des records bluffants. Bob Beamon 8.90 mètres en 1984, Francesco Moser 51.151 kilomètres en une heure en 1984. La Préhistoire se terminait, l’Antiquité allait s’ouvrir avec une Gaule soumise au joug du dopage.
    Dès 1991, Miguel Indurain imposait sa férule tel Jules César face à Vercingétorix à Alésia. Mais la défaite de Greg LeMond n’eut pas pour théâtre l’oppidum bourguignon, mais les Pyrénées. C’est dans le col du Tourmalet que l’époque LeMond allait désormais se conjuguer à l’imparfait.
    Toute la notion de panache fut donc à revoir. Où est donc le panache quand une telle puissance vient investir les poumons et les jambes d’un champion cycliste ?
    Si Miguel Indurain fut le premier à franchir le Rubicon au Luxembourg en 1992, d’autres allaient lui emboîter le pas.
    Gianni Bugno et sa musicothérapie fut loin d’être ridicule entre Tours et Blois, sur les 64 kilomètres où Indurain battait le record de vitesse d’un grand contre-la-montre à 52.349 km/h. L’Italien ne concéda que 40 secondes à la fusée espagnole … Mais tout auréolé des ultrasons de Wolfgang Amadeus, Bugno n’était que le Salieri de Miguel Indurain. Non pas qu’il ait fait le vœu de chasteté avec la maîtresse commune des champions, l’EPO, mais Gianni Bugno ne fut pas l’élu, quand Indurain, investi de sang divin par l’EPO tel Siegfried rendu invincible par le sang du dragon Fafnir ou Achille protégé par les eaux sacrée du Styx, avait poussé le péché de “luxure” à sa limite et ne cessait de composer des partitions sans fausse note, aux airs de requiem pour ses semblables. Ô pauvres mortels, combien n’avez-vous pas souffert devant ce roi implacable venu d’Espagne ?
    Gianni Bugno en 1993, c’est le diable qui capitule faute d’avoir pu triompher de jaune vêtu à Pandemonium, c’est un démon privé de ses fourches caudines. L’ange déchu condamné au purgatoire, au silence dans l’immensité des montagnes. En 1991, ceint du maillot tricolore de champion d’Italie et pourvu du dossard 51, Bugno avait caressé l’espoir de gagner le Tour de France. Dès 1992, son coéquipier chez Gatorade, Laurent Fignon, était convaincu qu’il n’y parviendrait pas, tant le coureur italien était fragile mentalement, tel Alex Zülle par la suite. Sur le Tour de France, Bugno avait concrétisé le principe de Peter, atteignant son seuil d’incompétence et mettant au grand jour un complexe Indurain qu’il parviendrait cependant à conjurer pour gagner deux fois le maillot irisé de champion du monde, comme deux arc-en-ciel dans un horizon bien grisâtre face au Goliath de Pampelune : premier titre mondial en 1991 à Stuttgart, second en 1992 à Benidorm en Espagne, fief du roi Miguel pour qui le maillot arc-en-ciel restera toujours utopique.
    Tandis que Siegfried Indurain voyait apparaître sur sa route un suisse qui ne portait pas la consonne K de Kubler ou de Koblet, mais avait tel le cheval d’Odin, Sleipnir et ses huit pattes, en l’occurrence le natif du Danemark Tony Rominger, de passeport suisse et citoyen du canton de Zoug, le plus secret des 26 cantons suisses. Rominger cheval octopode tant il donnait l’impression d’écraser les pédales, comme s’il voulait fendre l’asphalte avec l’épée sacrée d’Odin ou le marteau de Thor.
    Sur les routes de France et de Navarre, mais aussi du Piémont, l’escalade des watts allait bon train. Claudio Chiappucci ne fut pas en reste dans sa chevauchée fantastique vers Sestrières, digne de Merckx vers Mourenx en 1969, de Coppi vers la même Sestrières ou de Gaul.
    Dans son fief piémontais, Giovanni Agnelli aurait pu rebaptiser une de ses FIAT en l’honneur d’El Diablo, sans doute plus puissant que les voitures issues du Larvotto à Turin, par des ouvriers n’attendant que la prochaine victoire de la Juventus orpheline de Michel Platini.
    Mais si le football pleurait un magicien en la personne de Michel Platini, il en retrouva d’autres avec Diego Maradona et Marco Van Basten, bien avant Romario, Ronaldo, Zinédine Zidane, Luis Figo, Ronaldinho, Lionel Messi et Cristiano Ronaldo, presque tous nourris à la Corne d’Abondance du Ballon d’Or. Le cyclisme, lui, trouva pléthore de titans capables de reproduire les performances de fuoriclasse, comme disent les Italiens, de maillots jaunes du plus grand éclat tels Bernard Hinault ou Greg LeMond.
    Suivant les pas d’un éclaireur navarrais appelé Indurain, les imposteurs allaient envahir en masse les cols des Alpes et des Pyrénées entre 1991 et 2017, se reproduisant à la vitesse foudroyante de lapins.
    Erik Breukink, Zenon Jaskula, Claudio Chiappucci, Alvaro Mejia, Gianni Bugno, Tony Rominger, Richard Virenque, Marco Pantani, Bjarne Riis, Alex Zülle, Jan Ullrich, Jose Maria Jimenez, Laurent Dufaux, Bobby Julich, Michael Boogerd, Luc Leblanc, Evgueni Berzin, Fernando Escartin, Abraham Olano, Lance Armstrong, Joseba Beloki, Ivan Basso, Raimondas Rumsas, Christophe Moreau, Andreas Klöden, Carlos Sastre, Alexandre Vinokourov, Floyd Landis, Michael Rasmussen, Alberto Contador, Cadel Evans, Andy Schleck, Francisco Mancebo, Alejandro Valverde, Bradley Wiggins, Thomas Voeckler, Frank Schleck, Vincenzo Nibali, Christopher Froome, Nairo Quintana, Joaquin Rodriguez, Roman Kreuziger, Bauke Mollema, Adam Yates, Romain Bardet, Fabio Aru, Richie Porte, Tom Dumoulin …
    Un vrai almanach du cyclisme, deux décennies de poudre aux yeux, deux décennies de gladiateurs rebelles. Comme si Spartacus, à Capoue, avait pris le sceptre fort d’une puissance incommensurable.
    En 1993, Tony Rominger prouva qu’il avait acquis une puissance terrifiante. Indurain le comprit vers Isola 2000, restant sagement blotti dans la roue du Zougois dans le col de la Bonette Restefond, toit de l’Europe cycliste.
    Faute de pouvoir priver Miguel Indurain de son bien le plus cher, le maillot jaune, le Suisse allait terrasser l’Espagnol dans la course au record de l’heure. Dix ans après les premières impostures signées Moser, quatre cobayes de l’EPO allaient porter le record vers le pays de l’Utopie : Graeme Obree, Chris Boardman, Miguel Indurain et Tony Rominger.
    En 1994, Piotr Ugrumov battait la performance colossale réussie par Hinault en 1979 à Avoriaz. Festival du film fantastique, la station savoyarde vit ce jour-là une performance de fiction dépassant la réalité : Ugrumov écrasant le peloton pour la troisième journée consécutive, sans que Pantani ou Indurain n’y purent quelque chose.
    Oubliés les westerns spaghetti à l’italienne où les protagonistes se regardent en chiens de faïence dans les déserts d’Andalousie, place au fantastique, place à l’action, place à Ugrumov et à ses effets spéciaux bien meilleurs que ceux d’Hollywood.
    Gewiss se chargera d’envoyer ses condoléances à ILM et Digital Domain.
    Dès 1995, Indurain remettait les pendules à l’heure après une fin de Tour de France 1994 décevante, exception faite de sa démonstration de force du Ventoux, défense implacable face aux vélleités de Leblanc et Virenque.
    Tombant du Capitole à la Roche Tarpéienne en seulement un an, Evgueni Berzin ne put jouer le rôle du contradicteur en chef du Pantagruel espagnol, dont l’appétit colossal de victoires n’était toujours pas rassasié.
    Outsider en chef, Tony Rominger fut également décevant, mais tout suspense avait déjà disparu au soir de l’étape de la Plagne. Se dressant sur ses pédales à la poursuite d’Alex Zülle, Indurain avait sorti la guillotine.
    Tel un volcan en éruption faisant osciller les sismographes au pinacle de l’échelle de Richter, l’Espagnol inventa sa propre échelle, Utopia, et se propulsa directement au zénith de cette nouvelle dimension cycliste.
    Aucune montagne n’aurait pu résister ce jour-là au Navarrais, qu’elle eut pour nom Ventoux, Stelvio, Angliru, Alpe d’Huez, Mortirolo ou même Everest.
    Les chiffres du grand Indurain donnent le vertige. Fibonacci eut sa suite, celle-là même qui converge vers le nombre d’or. Indurain a aussi la sienne, une suite de watts qui converge vers un chiffre omniprésent : cinq. Cinq victoires consécutives, cinq dauphins différents ….
    478 watts à l’Alpe d’Huez en 1991 dans le sillage de Gianni Bugno, 489 watts en 1993 au Pla d’Adet dans l’ombre de Zenon Jaskula, 490 watts en 1994 vers Avoriaz comme figurant derrière un premier rôle du nom de Piotr Ugrumov, 512 watts en 1995 à la Plagne pour l’ultime récital du maillot jaune espagnol.
    Son maillot jaune avait l’effet d’une tunique de Nessus inversée, avec un venin EPO venant de la nouvelle Hydre de Lerne : l’hydre des sorciers. Mais à chaque tête coupée, celles de Ferrari ou Padilla, d’autres repoussaient dans l’ombre …
    Et Indurain put fendre les étoiles, accomplissant le treizième travail d’Hercule, gagner cinq Tours de France consécutifs.
    Le treizième travail d’Hercule, celui qu’Atlas avait failli lui donner à l’occasion du onzième, cueillir les pommes
    d’Hespérides. Laissant un instant le poids de la voûte céleste à Hercule, Atlas se proposa de remplacer son honorable visiteur pour cueillir les pommes.
    Mais si le demi-dieu Hercule ne pouvait soutenir un tel poids, le dieu Miguel Indurain, lui, put le faire. Forts de ces watts démultipliés, l’Espagnol fut le premier à pouvoir remplacer Atlas aux colonnes d’Hercule.
    Contrairement à Indurain, qui avait droit via l’EPO au nectar et à l’ambroisie, Hercule n’y avait pas droit. Entre la force d’Hercule et l’EPO, devinez qui a gagné ?
    Ce fut la seule limite d’Hercule. Les maillots jaunes ayant suivi Greg LeMond, eux, n’en eurent aucune. Plus de limites, tous les exploits devenaient possibles. Le nectar et l’ambroisie semblaient couler à foison du tonneau des Danaïdes …
    Il serait dès lors plus logique de voir le maillot jaune s’investir de son titre non plus à Paris mais à Gibraltar, là où Atlas avait encore la charge de la voûte céleste avant que le roi Miguel et ses watts ne prenne le relais, offrant une retraite bien méritée au père des Hespérides.
    Avec la complicité de tous, le Tour termine toujours à Paris, les passations de pouvoir se font incognito à Gibraltar, terre de tant de controverses entre Britanniques et Espagnols. Les compatriotes de Wiggins et Contador y trouveraient au moins un point de convergence, à voir leurs idoles factices sacrées à l’ombre du rocher de Gibraltar. Mieux vaut éviter le feu des projecteurs quand on est investi d’une telle puissance, elle semblerait suspecte.
    Parachevant son oeuvre usurpatrice au Lac de Vassivière par une performance irréelle, l’Espagnol avait donc dominé toute une génération de coureurs, prenant le relais de Greg LeMond au palmarès. Mais entre LeMond et Indurain, la victoire n’avait plus le même goût.
    Plus vite, plus haut, plus loin, le dicton olympique n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Sur les rives du Lac Léman, le silence de l’UCI est plus que coupable. Dans sa tour d’ivoire, l’Union Cycliste Internationale a donc vu sa cécité confiner au paroxysme.
    Hein Verbruggen, chef d’orchestre de cette omerta internationale du peloton, n’a aucun intérêt à voir s’ouvrir la boîte de Pandore. Comme l’or des nazis gardé par les banques suisses, le secret des watts volés des maillots jaunes du Tour de France est jalousement gardé par l’UCI. La poule aux œufs d’or, celle qui pond sans cesse des contrats publicitaires et télévisés de plus en plus juteux, doit être satisfaite.
    En 1996, Bjarne Riis mit un terme à l’hégémonie du champion espagnol. L’usure du pouvoir faisant son œuvre, Indurain descendait enfin de son échelle de watts, de son échelle Utopia … Les watts du Danois avaient pour origine le cahier de Majorque, sorte de traité fondateur du travail préparatoire en montagne, co-rédigé avec Walter Godefroot. A la plume du cahier de Majorque, a succédé la plume d’Hautacam, Riis lui-même, si léger qu’il s’envola au-dessus des montagnes, échappant à la pesanteur, narguant Newton, Galilée et autres Copernic. A Lourdes Hautacam, emmenant le grand plateau, l’ancien pensionnaire de la Gewiss oubliait enfin son cruel statut de porteur d’eau de Laurent Fignon. Comme un tatouage imprimé de force, presque viscéral, Riis avait été un esclave des routes. Il devenait l’étoile de la course, un talisman céleste brillant tout à coup plus fort que les astres établis.
    Portant l’estocade à Berzin, Olano, Rominger et Indurain, Bjarne Riis signa ce jour-là l’exploit cycliste digne du plus
    grands des imposteurs.
    Des watts, des watts, encore des watts, à en pleuvoir des cordes, via le grand plateau …
    Avec 480 watts de moyenne pendant 34 minutes et la bagatelle de 536 watts au paroxysme de son effort, Riis n’est alors plus un humain, mais un mutant, pour un miracle trop beau pour être vrai au-dessus de Lourdes, qui sonne le glas des espoirs de Miguel Indurain en ce mois de juillet 1996. Pour son 32e anniversaire, dans la ville de Lourdes, au-dessus de la grotte de la Vierge où il avait fait la rencontre de Gino Bartali lors du Tour de l’Avenir 1984, le Goliath espagnol est vaincu par un David venu de Scandinavie. Le sphinx de Navarre voit les masques tomber, Indurain n’est plus le plus fort, la sélection naturelle de Charles Darwin a fait son œuvre, l’usure du pouvoir aussi.
    Après ce Tchernobyl cycliste, cet Armageddon de l’éthique sportive, tout donc était permis en terme de dopage pour l’agent spécial Bjarne Riis, nouveau James Bond, nouveau 007 du cyclisme, permis de se doper et déjà dopé, pour justifier son appartenance à la section double zéro, à la caste des intouchables, à la nomenklatura des maillots jaunes frappés du sceau EPO …
    Lourdes Hautacam 1996 est le Tchernobyl du cyclisme, l’épicentre du traumatisme d’où le nuage va se dissiper dans toute l’Europe, la radioactivité fait exploser les compteurs Geiger et les compteurs de watts, tout en contaminant à jamais le vélo comme sur l’île de Crab Key, au large de la Jamaïque, où James Bond avait eu raison du docteur No.
    Tous les maillots jaunes vont ensuite endosser le rôle du célèbre agent secret pour une parodie cycliste du plus mauvais goût. Se retrouvant en 1997 agent 001 et non 007 car leader de Telekom, Riis échappe à l’ordre alphabétique qui aurait dû lui désigner le dossard (00)6 théoriquement, derrière Aldag, Bolts, Henn, Heppner, Lombardi et devant Totschnig, Ullrich et Zabel. Mais le Danois va retrouver le chiffre 7 en fin de Tour de France 1997, puisque ce sera son classement final pendant qu’un enfant né de l’autre côté du Rideau de Fer nous rejoue Bons Baisers de Russie, passant à l’Ouest avec succès, Jan Ullrich. Mais au lieu de joindre Constantinople alias Istanbul à Venise via Belgrade en Orient-Express, ce dernier était surtout marqué par l’année 1997 prévue comme apocalyptique par James Cameron dans Terminator 2, le jugement dernier (1991) ou par John Carpenter dans New York 1997 (1981). Cyborg à la créole comme C18 créature du docteur Géro dans Dragon Ball Z, machine à la solde de Skynet ? En tout cas, coureur surpuissant capable de lâcher au train, dans Andorre Arcalis, deux purs grimpeurs comme Richard Virenque et Marco Pantani. Mais Ullrich est un roi fainéant, un Hercule en forme de feu de paille pour qui le maillot jaune sera comme la tunique de Nessus, au venin fatal de l’Hydre de Lerne. En 1998 et 2000, l’ogre de Rostock sort de sa Forêt-Noire de Merdingen pour conquérir deux nouveaux Graals à Paris. Mais n’est pas le nouvel Eddy Merckx qui veut, puisqu’on promettait monts et merveilles à l’héritier désigné de Miguel Indurain en 1997 après son putsch de thermidor : 5, 6 voire 7 ou 8 Tours de France à horizon 2003-2004. Cigale en hiver, l’Allemand n’est pas un stakhanoviste de l’entraînement comme Fausto Coppi jadis. Ayant pris des kilos superflus, Ullrich doit se rendre chaque printemps en clinique spécialisée, à Merano, pour perdre du poids en accéléré, ce qui coûte une énergie phénoménale. L’entraîneur du prodige, Peter Becker, disait souvent que la puissance de son poulain venait à 70 % de ses dons intrinsèques, lui qui a été nourri au nectar et à l’ambroisie par les fées du destin, et seulement à 30 % de l’entraînement. Si bien que le jeune virtuose va bâcler ses préparations en 1998 et 2000. Si l’on se réfère au célèbre principe de Pareto (économiste italien du XIXe siècle), c’est dans les 20 % utiles de l’emploi du temps que l’on résout 80 % des problèmes. Sachant que ce n’est qu’en 2004 que Jan Ullrich a découvert la valeur ajoutée des reconnaissances d’étape, on en déduit aisément qu’il perdait, sans aller jusqu’aux derniers 20 % de son temps dans les cols alpestres ou pyrénéens, la bagatelle de 80 % de l’apport de l’entraînement, soit 80 % des 30 % évoqués plus haut par Peter Becker. Autrement dit, Ullrich arriva à Dublin en 1998 et 2000 en Futuroscope de Poitiers avec 70 % + 6 % = 76 % seulement de son potentiel. Quand on sait que l’EPO améliore de 15 % les performances et que l’Allemand s’était privé de 24 % des siennes face à des coureurs aussi redoutables que Marco Pantani et Lance Armstrong, on comprend mieux ses terribles désillusions de 1998 aux Deux Alpes et de 2000 à Lourdes Hautacam. Ivan Drago à l’Est contre Rocky Balboa à l’Ouest (Rocky IV, 1986), mais le concept est inversé tant Armstrong est professionnel et Ullrich amateur, prolongement de leurs titres mondiaux de 1993 à Oslo. Par les moustaches de Plekszy-Gladz, Ullrich n’est pas Ivan Drago mais un avatar raté de Monsieur Propre avec sa créole à l’oreille gauche. En 1998 et 2000, Jan Ullrich n’était plus 007, juste délesté de son permis de tuer mais aussi de son gilet pare-balles face à deux snipers de la montagne tels que le Romagnol et le Texan !
    En 1998, Marco Pantani fait exploser Fort Knox comme dans Goldfinger, en étant le premier pur grimpeur depuis Lucien Van Impe (1976) à ceindre le maillot jaune. C’est aux Deux-Alpes, sur une pente plus roulante qu’à l’Alpe d’Huez, que Pantani réussit son opération Grand Chelem, en faisant le doublé Giro- Tour que plus personne n’a réussi depuis, pas même Alberto Contador. En plein œil du cyclone, le cyclisme 2.0 voit l’OVNI transalpin gagner un Tour de France rongé par les affaires de dopage. La boîte de Pandore du sport cycliste s’apprête à exploser, l’omerta couve et la chape de plomb ne demande qu’à s’évaporer, mais Hein Verbruggen n’a aucune intention de nettoyer les écuries d’Augias. L’exploit de Marco Pantani rappelle celui de Charly Gaul en 1958 dans la Chartreuse, sur la route détrempée d’Aix-les-Bains. Transi de froid après avoir refusé d’enfiler un imperméable en entament la descente du col du Galibier, le maillot jaune Jan Ullrich a vécu un krach boursier, un lundi noir où sa valeur s’est effondrée. Plus jamais il ne portera le maillot jaune, plus jamais il ne gagnera le Tour de France. A 24 ans, l’Allemand ne sait pas encore qu’il passera le reste de sa carrière à courir après son glorieux été 1997, comme autant de suites à ce Tour de France 1998 que Deutsche Telekom aurait pu intituler Souviens toi, l’été dernier. Le jeune Kaiser voit son empire lézardé après seulement un an de règne, lui à qui on promettait un très long bail avec le maillot jaune. Marco Pantani en 1997-1998, c’est comme Bons Baisers de Russie (1963) et Goldfinger (1964) pour les fans de James Bond, la madeleine de Proust des fans de cyclisme 2.0 : un samouraï des cols, un gladiateur romantique de l’asphalte, un chevalier solitaire de la montagne, un guerrier du chaos qui sait qu’à l’Alpe d’Huez, la course est gagnée au virage 7, puisque tous ses rivaux peuvent alors directement au petit cimetière d’Huez dans la fosse commune réservée aux simples mortels, tandis que le Pirate rejoint l’Olympe du cyclisme.
    Arrive ensuite à partir de 1999 le cycle Lance Armstrong en sept long-métrages comme autant de coups de Kärcher et de nettoyages façon OK Corral : le Texan commence par Opération Tonnerre pour désigner son double putsch lorrain de Metz puis piémontais de Sestrières en 1999 (le film de 1965 se déroulant aux Bahamas marquant le grand retour du S.P.E.C.T.R.E.) où en l’absence du tandem Pantani – Ullrich, le nouvel imposteur Lance Armstrong déchiquète la concurrence des Zülle, Olano, Dufaux, Escartin, Virenque et autres Gotti comme les requins de la villa d’Emilio Largo, sans oublier de réserver une vendetta à ses anciens employeurs de Cofidis sur cette 86e édition appelée abusivement Tour du Renouveau par Jean-Marie Leblanc. Dépassant pour la première fois les 40 km/h de vitesse moyenne, ce Tour de France 1999 terminera comme le Disco Volante du numéro 2 du S.P.E.C.T.R.E. ou le yacht Nadine de Coco Chanel racheté par le loup de Wall Street, Jordan Belfort, qui fera naufrage en Sardaigne en 1996 après avoir voulu faire le trajet Portofino – Nice sous une Méditerranée apocalyptique en pleine tempête : fracassé contre un rocher, puisque la vérité finira par éclater en août 2005 par un scoop de Damien Ressiot pour L’Equipe, sept ans avant que l’UCI ne descende de sa tour d’ivoire pour rayer Armstrong de la carte au niveau des palmarès de la période 1998-2012. Le champion du monde 1993, seul titre officiel qui lui reste, se venge sur Twitter en exhibant ses sept maillots jaunes usurpés (1999-2005) dans son salon. De gendre idéal au destin hollywoodien et à l’odyssée de héros du cancer, Armstrong a vécu la chute d’Icare, à vouloir s’approcher trop du Soleil. On imagine l’avatar d’Ernst Stavro Blofeld, alias Michele Ferrari, regarder son poulain américain pulvériser les records de watts en caressant un chat persan, devant sa télévision dans son camping-car garé quelque part entre Milan et Gênes, près du Poggio ou des villages des Cinque Terre. Sûrement pas à Portofino, trop visible sur la Riviera … Pendant qu’Agassi et Sampras se disputent le titre à Wimbledon le 4 juillet 1999, jour de la fête nationale américaine, Lance Armstrong parade avec son premier maillot jaune acquis la veille au Puy-du-Fou. Le parc de Philippe de Villiers n’imagine que le cyclisme va revenir à des mœurs « médiévales » pendant sept ans, avec un patron du peloton plus autoritaire que Merckx ou Hinault ne l’avaient jamais été envers leurs semblables. C’est la loi de la jungle, du plus fort … Et Armstrong sera impitoyable envers tous ceux qui se mettront en travers de sa route …
    C’est ensuite On ne vit que deux fois en 2000 où le cadeau empoisonné du Mont Ventoux fait figure d’effet boomerang sur le leader de l’US Postal (critiqué par Eddy Merckx et Laurent Fignon pour avoir laissé Pantani gagner au Mont Chauve), l’ancien rescapé du cancer ayant décidé de rattraper le temps perdu en chaussant des bottes de sept lieues. Sous la pluie de Lourdes-Hautacam, l’arche de Noé de l’US Postal ne sauve personne d’autre que Lance Armstrong. Tous les autres sont noyés, de Jan Ullrich à Marco Pantani en passant par Alex Zülle, Richard Virenque, Fernando Escartin, Laurent Jalabert, Abraham Olano, Laurent Dufaux ou Roberto Heras.
    Le producteur Cubby Broccoli, alias Johan Bruyneel (US Postal) enchaîne par Au Service Secret de Sa Majesté en 2001, non pas la reine Elizabeth mais le docteur Ferrari. A l’inverse de la souveraine de Buckingham Palace qui marque de son effigie tous les billets du Commonwealth, le reclus italien cultive le culte du secret, pas question d’apparaître sur une seringue …
    Viennent ensuite Les diamants sont éternels en 2002, Armstrong pensant au passage que ses mensonges le seront aussi, lui qui a toisé Joseba Beloki au Ventoux, l’Espagnol tentant de désarçonner le boss avant de se raviser envoyant le fauve du Texas sortir ses griffes … Mais l’affaire Rumsas sonne comme une piqûre de rappel, la femme du coureur lituanien étant interpellée à la frontière franco-italienne avec un coffre : tout le monde n’a pas une grand-mère hypocondriaque comme Raimondas Rumsas, mieux vaut prévoir une armoire à pharmacie conséquente. Hé oui, les douaniers existent encore malgré les accords de Schengen (1985).
    En 2003, le Texan nous sort le remake de Vivre et Laisser Mourir, puisqu’il laisse pour « morts » d’un point de vue sportif le seul coureur capable de le vaincre, Marco Pantani, puisque le sniper d’élite Jan Ullrich n’avait pas le sang-froid et le mental nécessaire pour ce travail digne d’Hercule. La musique de générique des Wings de Paul McCartney composée en 1973 pour le film de Guy Hamilton avait ensuite servi, neuf ans plus tard en 1982, de générique à l’émission politique L’Heure de Vérité, parodiée ensuite par les Inconnus dans l’Heure de la Vérité Vraie. Pour celle qui fera d’Armstrong un paria, il faudra attendre neuf ans également, jusqu’en 2012, après ce remake soporifique où l’avatar du trafiquant de drogue et maître vaudou Kananga n’est autre que le phénix Jan Ullrich, métamorphosé dans son nouveau maillot cyan Bianchi. Mais la poupée vaudou d’Armstrong n’obéit pas aux injonctions du prêtre Rudy Pévenage, malgré l’illusion de Cap Découverte, où le Texan était bien mal en point … En plein Gers, au pays du canard VIP, Armstrong alias Lance Gunderson était devenu un gibier facile, une proie agonisante, ce qui perdit Ullrich et Bianchi, qui croyaient trop vite avoir eu la peau du King.
    En 2004, Armstrong est confronté à celui qu’on considère comme le phénix, l’Homme au Pistolet d’Or, Jan Ullrich de retour sous son maillot rose fuschia T-Mobile. Mais comme le tueur espagnol Francisco Scaramanga, l’Allemand, bien que plus doué que son rival, va perdre par arrogance. Le décor, comme celui de Phuket dans le film, est somptueux, grandiose, ayant pour cadre les Pyrénées. Mais au soleil implacable de la Thaïlande pour l’original répondra une pluie apocalyptique pour le remake à la Mongie, sur les pentes du Tourmalet. Le nom du col prend tout son sens pour l’ogre de Rostock, mauvais détour, tandis qu’Armstrong bluffe aussi bien que Roger Moore mimant une statue. Le caméléon texan change de couleur pour donner un éclat doré à son maillot jaune dans l’ultime rampe, celle de Luz-Ardiden …
    2005 voit le remake de l’Espion qui m’aimait. Ce n’est plus Barbara Bach (par ailleurs épouse de Ringo Starr, le batteur des Beatles) mais Emma O’Reilly qui a fourni un an plus tôt de précieuses informations aux auteurs du pamphlet L.A. Confidential, Pierre Ballester et David Walsh. A Courchevel, Armstrong prend définitivement le maillot jaune alors qu’Alejandro Valverde se révèle sur le Tour de France. Une fois de plus, Jan Ullrich a échoué. Tel un colonel anglais de retour des Indes, avec la pipe au bec, il pourra raconter à ses petits-enfants au coin du feu qu’il avait été snipé par le 007 texan dès le pré-générique : à Noirmoutier, en seulement 19 kilomètres, le Tour de France 2005 était fini avant même d’avoir commencé. Loin d’un millésime exceptionnel, le Jan Ullrich 2005 sentait la piquette à plein nez, loin du millésime exceptionnel de 1997 qui ne s’est reproduit qu’en 2003. Auteur d’un départ de dragster à Noirmoutier, Armstrong rejoignait son triple dauphin en lui reprenant une minute pleine, suprême humiliation qui acheva de détruire Ullrich mentalement. Comment se relever d’un tel camouflet ?
    En 2006, le Texan prend sa retraite mais la saga continue avec Floyd Landis, qui rêvait d’aller dans l’espace comme Hugo Drax dans Moonraker¸ après nous avoir emmené en Californie pour tester James Bond dans une centrifugeuse, voir les gondoles à Venise et dans le carnaval de Rio de Janeiro. Le remake de 2006 est plus pragmatique : à Strasbourg, la ville des cigognes, c’est un véritable tir au pigeon qui décime le peloton la veille du prologue : Ullrich, Basso, Mancebo et Vinokourov quittent la course, tous impliqué dans l’affaire Puerto. Un certain Alberto Contador devra suivre le mouvement, ce qui laisse les seconds couteaux Andreas Klöden, Cadel Evans, Michael Rasmussen, Carlos Sastre et Denis Menchov face à Floyd Landis dans une nouvelle parodie de Tour du Renouveau. Tel Requin (Richard Kiel) dans le film, Landis s’est émancipé de son maître Lance Armstrong en 2005, quittant l’US Postal pour Phonak, lui qui avait dû garder le frigo du despote texan dans l’appartement de Gérone. Landis réussit son pari vers Morzine mais l’atterrissage sera douloureux après l’arrivée à Paris : convaincu de dopage quatre jours après l’arrivée à Paris, déclassé par la suite au profit d’Oscar Pereiro.
    En 2007, Alberto Contador est la star de Rien que pour vos yeux, et l’emporte au sommet d’une montagne impossible à gravir, le Plateau de Beille, comme le Monastère Saint-Cyril dans le film. Alors que Bjarne Riis avait avoué avant cette 94e édition son dopage lors de sa victoire en 1996, il aurait été malvenu de voir un autre Danois, Michael Rasmussen, triompher à Paris en 2007. Mais le vilain petit canard de Rabobank, aperçu dans les Dolomites, avait menti car il était censé se trouver au Mexique, alibi conjugal pour pouvoir tromper sa femme en Italie …
    2008 voit la sortie du remake d’Octopussy, et de la pieuvre CSC aux tentacules multiples, c’est l’Espagnol Carlos Sastre qui émerge plutôt que le Luxembourgeois Frank Schleck. C’est dans les 21 virages de l’Alpe d’Huez que Sastre, beau-frère de feu José Maria Jimenez, construit sa victoire dans le Tour de France, brisant l’exception voulant que seuls des mythes du cyclisme l’avaient emporté en partant de Bretagne : Fausto Coppi en 1952 au départ de Brest, Jacques Anquetil en 1964 au départ de Rennes, Eddy Merckx en 1974 en partant de Brest, Bernard Hinault en 1985 en s’élançant de Plumelec et enfin Miguel Indurain en 1995 en partant de Saint-Brieuc. Sans faire injure à Carlos Sastre, il n’appartient pas à cette catégorie de surdoués de la petite reine.
    En 2009, dans Dangereusement Vôtre, Alberto Contador se défait du fou génial à l’intelligence machiavélique, éleveur de chevaux dopés et protégé d’un médecin italien (allemand dans l’original), Lance Armstrong bien sûr, au sein de la grande machine Astana, venu des steppes de Kazakhstan … Le zeppelin de Max Zorin a été remplacée par la fusée venu tout droit du cosmodrome de Baïkonour, tant la puissance du pistolero madrilène est démentielle sur la route de Verbiers. Armstrong, lui, a fait le Tour de trop même si à 37 ans passés, bientôt 38, il finit sur le podium. Mais à la différence de Roger Moore qui finit au champagne avec une James Bond girl pour son ultime long-métrage en 1985, le vétéran du Texas tire la tronche sous sa casquette Astana sur les Champs-Elysées à Paris : il faut dire que Frankie Andreu, son ancien colocataire du Lac de Côme (1993-1995) dont Armstrong a fait vivre un enfer ainsi qu’à son épouse Betty (témoins des aveux de dopage de L.A. en 1996 à l’hôpital d’Indianapolis), lui a infligé le supplice chinois d’une interview quotidienne pour la télévision américaine.

    En 2010, Tuer n’est pas jouer, Contador croit avoir la peau d’Andy Schleck mais le dauphin sera sacré roi sur tapis vert. Le James Bond madrilène a vaincu tous ses ennemis, mais pas une vache enragée. Le passé, tel Lance Armstrong qui fut le Roger Moore du cyclisme, part aux oubliettes, place à de nouveaux acteurs : Timothy Dalton devance Pierce Brosnan pour le casting, tel Andy Schleck qui devra attendre le tapis vert pour l’emporter.
    En 2011, James Bond alias Cadel Evans se rebelle dans Permis de Tuer et gagne sans permis de se doper, les puissances revenant à des seuils moins inhumains que d’habitude. Le kangourou australien gagne le Tour de la patience, à 34 ans et après la dernière étape de montagne où Andy Schleck avait repris le maillot jaune à Thomas Voeckler, grand animateur de cette 98e édition pour l’équipe Europcar.
    En 2012, année des Jeux Olympiques de Londres où James Bond fait partie de la cérémonie d’ouverture signée Danny Boyle, Bradley Wiggins et Christopher Froome, frères ennemis du Team Sky, nous refont Goldeneye, premier James Bond post guerre froide … Le très british Wiggins est 007, vainqueur final contre Froome alias Alec Trevelyan, le traître venu non pas des montagnes du Caucase mais du Kilimandjaro, au Kenya, terre natale de ce 006 qui ne demande qu’à commettre le fratricide.
    En 2013, Chris Froome triomphe dans Demain ne meurt jamais (dont le prégénérique avait été tourné à Peyragudes là où le Kenyan Blanc avait des fourmis dans les jambes sur le Tour 2012), où Team Sky, comme Eliott Carver sont devenus des virtuoses de la désinformation. Tomorrow dans le film, Internet et les discours de façade dans le remake. L’ermite du volcan Teide écrase la concurrence dans le Plateau de Bonascre puis au Mont Ventoux avec ses mikados qui tournent aussi vite que le moulin à café de Lance Armstrong. La victoire robotisée de Froome sur les pentes rocailleuses du Géant de Provence sont aux antipodes de la souffrance de tant de champions sur le point culminant du Comtat Venaissin, sur ces antipapes du cyclisme tel Louison Bobet piégeant les grimpeurs dans la canicule de l’été 1955 alors que chaque coup de pédale était pour lui un coup de couteau (le Breton était blessé à la selle), Ferdi Kubler terminant en zig-zag la même année, Tom Simpson décédant en 1967 à l’approche du sommet, Eddy Merckx contraint de se mettre sous masque à oxygène en 1970, Lance Armstrong mis en échec par le Ventoux en 2000 lors du Critérium du Dauphiné Libéré, Marco Pantani à la peine en 2000 avant de l’emporter dans des conditions spécifiques, avec la bénédiction de l’Américain … Certes, Miguel Indurain en 1994, Lance Armstrong en 2002 à la poursuite de Richard Virenque, Andy Schleck et Alberto Contador en 2009 avaient voltigé sur le Ventoux, qui comme le record de l’heure a perdu son essence. A l’époque du grand Vigorelli de Milan, vélodrome à la piste en bois du Cameroun, on craignait le record de l’heure. Personne ne retentait cette folie qui illustre à merveille la relativité par Albert Einstein, sauf l’inclassable Jacques Anquetil (en 1967) : Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez-vous auprès d’une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C’est ça la relativité. De Fausto Coppi à Eddy Merckx, tous se sont brûlés les deux mains au troisième degré sur les vélodromes de Milan, Rome ou Mexico … En 1984, Francesco Moser est insensible à la douleur, préparé par Francesco Conconi … C’est le début de la fin pour le record, qui vient de rencontrer son iceberg comme le Titanic : le dopage sanguin. La poupe et la proue se séparent en septembre/octobre 1994, non pas dans l’Atlantique Nord mais à Bordeaux, quand Miguel Indurain et Tony Rominger viennent mettre les deux amateurs britanniques (Graeme Obree et Chris Boardman) d’accord. Malgré la performance surhumaine du Zougois en 1994, Chris Boardman n’abdique pas et le mutant anglais bat tous les records en septembre 1996 à Manchester … Avec Chris Froome en 2013, c’est la même sensation qui glace le sang : le Ventoux ne fait définitivement plus peur, il n’est plus ce col surhumain censé ramener les coureurs à l’humilité devant la pente. Mais la montagne du Vaucluse se vengera sur le Kenyan Blanc en 2016, ce crime de lèse-majesté sera puni par une séquence où Froome devra, privé de vélo, courir à pied en direction du Chalet Reynard, tel un maillot jaune orphelin de matériel, à la façon d’Eugène Christophe en 1913 dans les Pyrénées …
    2014 voit Vincenzo Nibali accéder au rôle suprême de 007 dans le Monde ne suffit pas, triomphant de deux redoutables adversaires, les jumeaux du volcan Teide, Alberto Contador et Chris Froome. En effet, malgré quatre victoires d‘étape (Sheffield, Planche des Belles Filles, Chamrousse) et Lourdes Hautacam), le Requin de Messine n’a pas convaincu après l’abandon du Pistolero et du Kenyan Blanc. Les retraits prématurés de l’Espagnol et du Britannique s’ajoutaient à l’absence de Nairo Quintana, qui visait en 2014 le doublé Giro – Vuelta.

    2015 voit Chris Froome nous offrir Meurs un autre jour, titre peu approprié car tous ses rivaux sont morts pour la quête du Graal dès la première grande étape de montagne à la Pierre Saint-Martin. C’est un gouffre qui sépare le leader du Team Sky de ses concurrents Quintana, Contador, Nibali et autres Valverde.

    2016 est un avatar de Casino Royale, avec Froome alias le Chiffre qui ire le gros lot au Mont Ventoux. L’étape est raccourcie jusqu’au Chalet Reynard par faute d’un vent trop fort, et surtout, les commissaires de course annulent les pertes du Kenyan Blanc après ses problèmes mécaniques, alors que les aléas (crevaison, chute, passage à niveau ….) font partie intégrante de la course cycliste … L’étape de Finhaut-Emosson, elle, nous vient tout droit de GoldenEye avec un barrage suisse : celui de Contra dans le film de 1995, tourné dans le canton italophone du Tessin, et celui de Finhaut-Emosson pour la 103e édition de la Grande Boucle, avec un final d’étape James Bond assumé par Christian Prud’homme en personne !
    Malgré un parcours magnifique (Planche des Belles Filles, Peyragudes, col d’Izoard, chrono de Marseille avec Notre-Dame-de-la-Garde et Arrivée au stade Vélodrome), l’édition 2017 du Tour fut aussi fade que le 22e épisode de James Bond Quantum of Solace, avec un Chris Froome vainqueur par défaut devant Rigoberto Uran et Romain Bardet
    2018 verra sans doute le remake celui de Skyfall, 2019 celui de Spectre …
    La saga héritée des romans de Ian Fleming, produite par Cubby Broccoli, peut se décliner à l’infini. Un seul maillot jaune EPO n’a pas endossé le costume du célèbre agent secret, Miguel Indurain. Recalé au casting ? Non, l’éclectique espagnol a joué d’autres rôles à effets spéciaux, Robocop en 1991, l’Extraterrestre en 1992, Terminator en 1993, Cyrano de Bergerac en 1994, le roi Arthur en 1995, fort de son épée Excalibur, alias l’Espada signée Pinarello, vélo arme absolue du CLM. Tout en jouant au condottiere invincible en 1992 et 1993 sur le Giro en Italie, avant de quitter Hollywood et Cinecitta fin 1996, le studio phare devenant Pinewood du côté de Londres … Mais contrairement à bien d’autres, Miguel Indurain n’a pas perdu ses récompenses, lui qui a cumulé Oscars, Césars et autres Goyas du meilleur acteur pendant cinq longues années …
    Orphelin du caméléon Indurain dès 1997, le Tour de France trouva rapidement d’autres ogres capables de fendre l’asphalte sous leur passage.
    Ainsi, Jan Ullrich aurait pu battre le record de l’heure de Chris Boardman réalisé en 1996 au vélodrome de Manchester avec la puissance dégagée sur les pentes d’Arcalis.
    En Andorre, cette principauté nichée entre la France et l’Espagne, Ullrich Phoebus a développé 527 watts et lâché au train, sans se lever de sa selle, deux purs grimpeurs tels que Pantani et Virenque se relayant comme deux beaux diables. Devant une telle force, même Indurain se serait avoué vaincu sur le macadam inondé de soleil.
    Et que dire de Marco Pantani en 1998 aux Deux-Alpes ? Sous la pluie et le froid, l’escaladeur virtuose, tel un cyborg
    infatigable, sprintait dans le col du Galibier puis vers la voisine de l’Alpe d’Huez. L’adrénaline du maillot jaune et des chevauchées dignes de Gaul ou Bahamontes ? Possible que quelques watts soient issus de là, mais l’essentiel vient du nectar habituel dont le roi d’Italie avait fait bon usage pour vassaliser Alex Zülle et Pavel Tonkov dans les Dolomites. Dans les Alpes françaises, le Pirate remet le couvert. L’heure n’est plus au compromis, ni tactiquement ni physiologiquement. Attaque dans le Galibier, EPO à foison, jackpot de watts pour l’Italien … 520 watts en puissance étalon.
    La martingale vertueuse de Pantani prendra fin en 1999, dans l’étape reine du Gavia et du Mortirolo. Trop de watts, mais trop d’hématies surtout …52 en taux hématocrite, Pantani devient le maillon faible, le mouton noir, le pestiféré du cyclisme, l’ange noir.
    Un mois après la chute de l’ange noir, le chevalier blanc débarque, auréole de ses liserais arc-en-ciel acquis en 1993 à Oslo. Champion du monde de cyclisme dans une première vie, champion universel de la manipulation dans sa deuxième existence, Lance Armstrong va manier aussi bien les watts que l’intimidation, la politique et le mensonge pendant sept longues années …
    Chef despotique du train bleu de l’US Postal, Armstrong et ses facteurs n’avaient rien d’un groupe à l’allure champêtre.
    En 1999, Lance Armstrong allait reprendre le rôle d’explorateur tenu trois décennies plus tôt par son homonyme Neil sur la Lune. Du 21 juillet 1969 au 13 juillet 1999, trente années d’écart, et un décor sensiblement différent. Le silence oppressant du cosmos face à la brume hostile du Piémont.
    Tel Coppi, Chiappucci ou Riis dans le passé, le champion de l’US Postal forçait la porte du destin, volant les clés à grands coups de watts non dissimulés sur la route de Sestrières : 472 watts dans la station italienne.
    En apesanteur comme Sergueï Bubka en 1994 à Sestrières (6.14 mètres sautés à la perche), Lance Armstrong échappe à la gravité et se joue des montagnes avec une facilité déconcertante.
    S’envolant avec les ailes du feu du phénix, insensible au froid du Piémont, Armstrong débutait son idylle avec le maillot jaune. La mue de la chrysalide vers le papillon se poursuivait : 502 watts à Lourdes Hautacam en 2000, 521 watts au Plateau de Bonascre en 2001.
    Et en 2001, si l’image forte reste l’Alpe d’Huez, si la performance reste le Pla d’Adet face à un Jan Ullrich de feu, n’oublions pas le chrono de Chamrousse où le Texan a pulvérisé l’opposition.
    Ce jour là, David Moncoutié établit son record personnel de watts sur la Grande Boucle. Quelques jours plus tard, le grimpeur de Cofidis passe le triptyque Aspin – Tourmalet – Luz Ardiden dans un rythme proche de celui de Gilles Delion en 1990. Moncoutié, Delion, deux coureurs propres … deux intrus dans le monde de Lance Armstrong.
    Après sa victoire à Limoges en 1995, l’Américain avait déclaré ressentir la puissance de deux corps, celui de Fabio Casartelli l’aidant à emporter la victoire. Ce ne fut pas la seule fois, et Armstrong fut sans doute aidé par l’ombre invisible de grands champions à de nombreuses reprises.
    Fausto Coppi à l’Alpe d’Huez en 2001, Armstrong semblant comme le grand échassier du Piémont tiré par un fil d’airain invisible vers les cimes.
    Jacques Anquetil, son miroir inversé, dans le chrono de Metz en 1999.
    Eddy Merckx à Luz Ardiden en 2003, pour cette rage de vaincre et ce refus viscéral de la défaite.
    Charly Gaul à Lourdes Hautacam en 2000, avec une cadence de pédalage irréelle et la puissance de Jupiter dans les cuisses et les mollets.
    Le témoignage de Laurent Jalabert après l’étape fait encore froid dans le dos, plus de quinze ans après les faits : Comme je n’ai pas eu le temps de le voir pendant l’étape, j’ai pu visionner ça à la télé. Je n’ai jamais vu ça. De tous les coureurs avec qui j’ai couru, aucun ne m’avait impressionné comme ça. Sachant qu’on parle de Laurent Jalabert, coureur aux premières loges du peloton durant l’âge d’or de l’EPO, avec Miguel Indurain, Claudio Chiappucci, Gianni Bugno, Alex Zülle, Tony Rominger, Bjarne Riis, Abraham Olano, Jan Ullrich, Marco Pantani, Johan Museeuw, Laurent Dufaux, Erik Breukink, Michele Bartoli, Evgueni Berzin, Chris Boardman et autres Richard Virenque.
    Deux corps en un seul nourri au nectar et à l’ambroisie du dopage, l’OVNI Lance Armstrong a encore refait le coup à d’autres reprises sur le Tour de France durant son règne, ce septennat d’imposture des années de plomb du cyclisme 2.0
    Miguel Indurain pour ce pédalage féroce et implacable à Mulhouse en 2000.
    Bernard Hinault pour cette force tranquille vers le Pla d’Adet en 2001.
    Hugo Koblet dans le Plateau de Beille en 2002, l’Américain voltigeant face à des rivaux s’évaporant à chaque lacet.
    Bref, avec double puissance sur le vélo mais simple poids, Armstrong avait trouvé la quadrature du cercle.
    En 2000, faute de rivaux à sa hauteur, Lance Armstrong s’inventa un nouvel ennemi, le Mont Ventoux.
    Ayant presque à lui seul assuré la victoire de son lieutenant Tyler Hamilton dans le Critérium du Dauphiné Libéré, le Texan terrassa l’opposition représentée par les deux anciens maillots jaunes Jan Ullrich et Marco Pantani.
    Et il eut raison du Ventoux, cette terrible montagne de Provence qui eut raison de Tom Simpson en 1967, contraignit Eddy Merckx à la modestie en 1970 …
    Malgré sa toute-puissance en l’an 2000 dans Lourdes Hautacam puis au Mont Ventoux, le Belge Lucien Van Impe (sextuple vainqueur du Grand Prix de la Montagne, record co-détenu avec Federico Bahamontes avant que Richard Virenque ne le batte en 2004) n’était pas convaincu cette année là par le style de rouleur-grimpeur Lance Armstrong version montagnard d’élite, avec ce fameux moulin à café qui fit couler tant d’encre dans les journaux de France et de Navarre : Je persiste à dire que ce n’est pas un vrai grimpeur. C’est une question de feeling, je ne le considère pas comme un pur escaladeur. Cela se perçoit à sa position. D’ailleurs, il serait intéressant de voir Armstrong confronté à un Ullrich ou à un Pantani à leur pic de forme. Ce qui pour moi n’était pas le cas. Pour moi, si Pantani est à son niveau, Armstrong peut répondre une ou deux fois à une attaque de l’Italien et c’est tout. Armstrong est capable de pousser deux très grosses accélérations, comme il l’a démontré à Hautacam. Mais il ne peut pas procéder par à-coups violents comme un grimpeur naturel.

    En 2003, si sa haine viscérale de la défaite lui permit in extremis de conserver le maillot jaune à Paris, Lance Armstrong allait de nouveau explorer des territoires inconnus en terme de watts. Jamais le Texan ne joua à l’épicier quand il s’agit de faire flamber le compteur de watts.
    Maître absolu de l’imposture, Armstrong fit des émules en la personne d’Alberto Contador et Bradley Wiggins.
    Le Pistolero espagnol a atteint son apogée personnelle au printemps 2011, humiliant le peloton du Giro sur les pentes de l’Etna et des Dolomites.
    Mais il avait fait une démonstration éblouissante de sa métamorphose de Goldorak des routes au mois de thermidor 2009. Clouant le bec de Spartacus, alias Fabian Cancellara, l’Espagnol remporta le chrono d’Annecy tel un bolide ceint de jaune.

    Deux jours seulement après le record de watts établi à Verbiers, Contador pouvait s’attirer tous les superlatifs venant des sorciers du dopage. Il était devenu leur plus beau prototype, leur Dark Vador …
    Le côté obscur de la force, le Madrilène l’avait dévoilé au pays de l’UCI, en Suisse, sur les pentes de Verbiers. Le crime parfait pour un Cluedo cycliste. Le lieu ? Verbiers. L’arme ? L’EPO, encore et toujours, bien que le criminel aime à signer ses forfaits d’un coup de pistolet sur la ligne. La victime ? Le Tour de France, toujours la même, assassinée sans pitié à chaque résurrection, chaque mois de juillet. L’auteur ? El Pistolero, bien entendu.

    490 watts pendant 21 minutes, avec une pointe à 535 watts au plus fort de son accélération diabolique, digne des meilleures impostures de Lance Armstrong ou Marco Pantani. Bref, Alberto Contador a dépassé le maître. Chez Astana, l’Espagnol a détrôné le pharmacien venu du Texas.
    Privé de son sceptre, pardon, de son caducée, Armstrong alias Gunderson a tout de même développé 450 watts dans l’ombre de son coéquipier et successeur espagnol.

    Bref, Contador était digne des puissances des meilleurs spécialistes de la poursuite sur piste. Une des étoiles de la poursuite ne va pas tarder à se reconvertir en tyran des routes hexagonales … Bradley Wiggins, poursuiteur couvert d’or olympique à Athènes puis à Pékin.

    La lycanthropie cycliste, créant une nouvelle espèce de champions garous, investis de leur nouvelle puissance non par la pleine lune frappant les loups mais par le soleil implacable dardant de ses rayons de feu les montagnes de France, allait engendrer un phénomène terrifiant en l’an 2012, avec une meute de Were Riders.
    Champions garous créés par le ciel de Phoebus, ces Were Riders étaient dignes de leur nom de Sky Team …
    Bradley Wiggins et Chris Froome furent les deux loups les plus forts de cette meute dominante, qui ne laissa que les miettes du festin. Le loup du Kenya a fini par s’imposer comme chef de meute, et sorti les crocs en 2013, allant se ressourcer au volcan Teide, dans les Canaries, imité par Alberto Contador par la suite …

    En 2014, le Requin de Messine alias Vincenzo Nibali nous refait les Dents de la Mer. Insatiable, assoiffé de sang tel un vampire, l’Italien écrase le Tour de France trop vite orphelin de Froome et Contador, seuls cyclistes capables de résister à ce prédateur venu de Sicile, près du monstre antique de Scylla.

    L’épée de Damoclès a quant à elle fini par tomber sur le chevalier noir de cet ordre machiavélique des maillots jaunes EPO.

    Etant le plus gradé de l’ordre avec sept étoiles, le général en chef Lance Armstrong fut dégradé par son complice du passé, l’honteuse UCI. Pour justifier tous ces watts semblant utopiques, Armstrong avait usé de la tactique de Shéhérazade. Mille et une histoires, mille et un mensonges, mille et un leurres pour bluffer l’auditoire.
    Mais si la princesse sauva sa tête, Armstrong perdit la sienne sur l’autel de l’hypocrisie, un jour d’octobre 2012.

    James Watt, lui, ne peut toujours pas reposer en paix (1736-1819). Le patronyme de l’ingénieur écossais sera encore continuellement utilisé pour qualifier des chiffres complètement truqués. Le pauvre Atlas, lui, ne tiendra plus longtemps si les watts continuent de grimper ainsi, il devra alors soutenir la voûte céleste non plus par les épaules, mais à bout de bras, dans un équilibre aussi fragile qu’un château de cartes … Et le ciel tombera alors sur la tête du cyclisme tout entier, dans un châtiment digne de l’Armageddon …

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