Echappées royales sur le Tour
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Echappées royales sur le Tour

Il est rare que les deux meilleurs coureurs du Tour de France s’échappent ensemble. Retour sur ces échappées royales.

Briançon 1949, Coppi – Bartali : vainqueur du Giro, Fausto Coppi aborde le Tour en qualité de favori. Mais Gino Bartali est le co-leader de cette redoutable Squadra Azzurra dirigée par l’ancien champion, Alfredo Binda. Entre Cannes et Briançon, Ferdi Kubler s’échappe dans le col de Vars. Sur les pentes rocailleuses de l’Izoard, Coppi et Bartali rétablissent l’ordre naturel. Meilleurs grimpeurs du peloton, les deux Italiens s’abritent de la chaleur en mettant une feuille de chou sous leurs casquettes. Ils naviguent environ cinq minutes devant Kubler. Le Suisse, coureur d’exception, n’a ru pien faire contre ce duo de champions. En vue de l’arrivée vers Briançon, ville fortifiée par Vauban, Bartali sent que Coppi est le plus fort. C’est aujourd’hui mon anniversaire, dit Gino. J’ai 35 ans. Tu es le plus fort. Demain, tu gagneras le maillot jaune. Fausto accepte ce pacte, et laisse la victoire d’étape à son glorieux aîné. Le lendemain, Bartali est arrêté par une crevaison sur la route d’Aoste. Binda permet à Coppi de rompre l’entente cordiale scellée avec Bartali le 16 juin 1949, à l’hôtel Andreola de Milan. Coppi parvient dans la cite du Piémont avec cinq minutes d’avance sur son coéquipier et rival. Le maillot jaune appartient à l’ancien commis-charcutier de Novi Ligure. La gloire est proche, ainsi que le premier doublé Giro-Tour de l’Histoire du cyclisme !

Chamonix 1963, Anquetil – Bahamontes : pour favoriser la victoire en solitaire de son poulain Jacques Anquetil, Raphaël Geminiani fait appel à la ruse. Anquetil, contrairement à ce que stipule le règlement (qui interdit le changement de vélo sans justification de casse mécanique), utilisera deux vélos. Un pour l’ascension du col de la Forclaz, l’autre pour la descente vers Chamonix. A l’approche du sommet du col, Anquetil hurle : Mon dérailleur  ! Pour faire écho, Raphaël Geminiani relaie son coureur verbalement : Merde ! Son dérailleur … ! Le temps qu’un commissaire de course vienne vérifier auprès de Geminiani, un mécanicien de l’équipe St-Raphaël - Dunlop s’était déjà chargé de sectionner le câble du dérailleur du premier vélo avec une pince coupante ! Impérial, Anquetil tient tête aux grimpeurs dans ce Tour 1963, même au meilleur d’entre eux, Federico Bahamontes. L’Aigle de Tolède, dauphin du champion normand au général, ne peut rien pour empêcher la victoire d’Anquetil dans cette étape. Le directeur sportif de Bahamontes, Raoul Rémy, n’est pas dupe de la manoeuvre machiavélique de Geminiani. Dès 1964, pour éviter de tels épisodes, Jacques Goddet et Félix Lévitant autorisent le changement de vélo en pleine étape.

Chamonix 1969, Merckx – Pingeon : après la démonstration du Cannibale dans l’étape du Ballon d’Alsace, seul Roger Pingeon conserve l’optimisme. Pingeon déclare aux journalistes que la victoire de Merckx dans les Vosges a été spectaculaire car le champion belge a joué de l’effet de surprise. Toutefois, Merckx a renforcé sa suprématie par une victoire dans le contre-la-montre de Divonne-les-Bains. Peu convaincu par ce succès du Bruxellois dans la station thermale, Pingeon est persuadé de pouvoir reprendre du temps au maillot jaune. Dans l’étape alpestre courue entre Thonon-les-Bains et Chamonix, Pingeon attaque et seul Merckx, qui défend son maillot jaune, peut suivre dans le col de la Forclaz. A l’arrivée dans la station qui fait face au Mont Blanc, le Français domine le Belge au sprint. L’espoir renaît pour le vainqueur du Tour 1967, futur dauphin de cette édition 1969. Mais Pingeon ne pouvait pas savoir que Merckx s’était trompé dans le choix de ses braquets pour cette étape, et que la difficile ascension de la Forclaz avait été pour lui en calvaire, l’empêchant d’exprimer son panache habituelle et son goût de l’offensive. Quelques jours plus tard, Merckx prouvera sa virtuosité en écrasant le Tour dans la grande étape pyrénnéenne. Attaquant sans le vouloir dans le col du Tourmalet, le maillot jaune arrivera avec huit minutes d’avance à Mourenx, après 140 kilomètres d’une folle échappée solitaire, loin devant Gimondi, Pingeon, Altig ou Poulidor, poursuivants résignés par la toute-puissance du nouveau roi du cyclisme.

Puy-de-Dôme 1976, Van Impe – Zoetemelk : sur les terribles pentes du volcan auvergnat, Joop Zoetemelk abat son ultime cartouche pour tenter de battre Lucien Van Impe, maillot jaune depuis les Pyrénées. Le Hollandais ne reprend que douze petites secondes au Belge, qui devient le premier grimpeur à remporter le Tour depuis Federico Bahamontes en 1959.

Paris 1979, Hinault – Zoetemelk : écrasé par Hinault dans le contre-la-montre d’Avoriaz, Joop Zoetemelk doit se contenter du rôle de dauphin, pour la cinquième fois de sa carrière. Le Hollandais ne baisse pas les bras et attaque le maillot jaune dans l’étape des Champs-Elysées. Zoetemelk passe à l’offensive dès la vallée de Chevreuse. Hinault se joint à cette échappée royale. Les deux coureurs parviennent en tête à Paris, loin du protocole qui veut que l’étape de clôture soit une procession, une fête, où l’équipe du maillot jaune entre en tête dans la capitale. Sur les pavés de la célèbre avenue, Hinault et Zoetemelk enchaînent les tours de circuit. Finalement, le Français s’impose au sprint ! Troisième de cette étape dantesque, l’Allemand Dietrich Thurau règle le sprint du peloton, à 2’18’’ des deux protagonistes !

Alpe d’Huez 1986, LeMond – Hinault : c’est la guerre ouverte dans l’équipe La Vie Claire. La hache de guerre a été déterrée par Hinault dans les cols pyrénéens. Mais le quintuple vainqueur a du rendre son maillot jaune à Briançon. Défaillant dans l’Izoard, Hinault a du laisser filer Greg Lemond, souverain et superbement escorté par son compatriote, le grimpeur américain Andy Hampsten. Dauphin de LeMond au général, Hinault sert de joker de luxe vers l’Alpe d’Huez. S’échappant avec Zimmermann dans le col du Galibier, Hinault aurait-il des intentions offensives, des velléités de reconquête ? LeMond rejoint les deux échappés. Dans la descente, Hinault et LeMond remettent les pendules à l’heure, prouvant leur supériorité. Tout le peloton explose sous l’impulsion du duo majeur de ce Tour 1986. Urs Zimmermann, troisième du classement général, navigue au final à cinq minutes du tandem roi. Au sommet de l’Alpe, LeMond et Hinault coupent la ligne main dans la main. Une paix de façade est revenue dans l’équipe de Tapie. A Hinault l’étape reine, à LeMond le maillot jaune et la victoire finale. Mais Hinault a réussi sa sortie, et a trouvé son successeur, qui verra sa carrière interrompue au printemps 1987, conséquence d’un terrible accident de chasse à Rancho Murieta …

Isola 2000 – 1993, Indurain – Rominger : la veille, Miguel Indurain a procédé à la grande lessive dans le col du Galibier. Exit Virenque, Bugno, Chiappucci, Roche et Breukink … Seuls Rominger, Mejia, Jaskula et Hampsten ont pu résister au nettoyage intensif de l’Espagnol. Le maillot jaune tient désormais la dragée haute aux grimpeurs. Rominger, près de son domicile monégasque, est inspiré par la traversée des Alpes. Vainqueur à Serre-Chevalier, il récidive dans la station d’Isola 2000, après le franchissement du plus haut col d’Europe, la Bonette - Restefond (2802 m d’altitude, contre 2758m au Stelvio en Italie). Le coureur helvétique domine Indurain au sprint, bénéficiant de la traditionnelle mansuétude du maillot jaune espagnol en montagne … Derrière, Claudio Chiappucci est le premier poursuivant, à treize secondes seulement.

Courchevel 1997, Virenque – Ullrich : battu par le maillot jaune à Arcalis, dans le CLM de Saint-Etienne, devancé à l’Alpe d’Huez, Richard Virenque est atteint dans sa fierté … Le grimpeur varois va réagir avec orgueil sur la route de Courchevel. Impossible de prendre en défaut le virtuose Ullrich, en état de grâce en ce mois de juillet 1997. Le tempo démentiel des Festina fait exploser le peloton … Sans l’intervention des commissaires, 93 coureurs auraient été éliminés pour être arrivés à Courchevel hors délais ! Ayant isolé Ullrich dans la descente de la Madeleine, Virenque croit avoir fait le plus dur. Mais l’Allemand, aidé par Bolts et Riis, revient au contact du maillot à pois. Loin devant Escartin, Olano ou Pantani, Virenque et Ullrich se livrent un duel sublime. C’est en tout cas ce qui apparaît à la télévision. La réalité est plus prosaïque. Dans l’ultime rampe, Ullrich monnaie sa défaite contre la somme de 100 000 francs (environ 15 000 euros), qui sera réglée quelques jours plus tard, en cash, sur un parking, via deux intermédiaires des équipes Festina et Telekom … Sur la ligne, Virenque lève le bras droit en signe de victoire. Il signe sa troisième victoire d’étape sur la Grande Boucle, la première dans les Alpes, après Luz-Ardiden en 1994 et Cauterets en 1995.

Albertville (Col de la Madeleine) 1998, Ullrich – Pantani : dans cette étape Vizille – Albertville, la réaction d’orgueil d’Ullrich est impressionnante. Humilié la veille aux Deux-Alpes, le champion allemand avait cédé son maillot jaune à Marco Pantani, vainqueur sous une pluie apocalyptique … dans l’ascension du col de la Madeleine, Ullrich place un démarrage exceptionnel. Il quitte son habituelle posture, assis sur la selle, et se met en danseuse. L’Allemand utilise toute sa force de percussion. Seul Marco Pantani peut suivre ce démarrage. Le maillot jaune est imité par Leonardo Piepoli (Saeco) et Fernando Escartin (Kelme) qui doivent vite abdiquer. Les deux grimpeurs sont contraints de laisser Ullrich et Pantani dans leur splendide isolement. La poursuite s’organise. Le groupe Julich – Boogerd – Escartin – Piepoli ne cesse de perdre du terrain sur le duo impérial de ce Tour 1998. La cadence infernale imprimée par l’ogre de Rostock fait grimper les écarts, alors que Pantani suce tranquillement la roue de son rival. Au sommet du col, le tandem italo-allemand possède plus de deux minutes d’avance sur les autres ténors du peloton. A l’arrivée, Ullrich règle Pantani au sprint, ce qui n’est que justice compte tenu de la faible participation du maillot jaune à cette échappée royale … Julich et Escartin perdent 1’49’’ sur le tenant du titre, qui se rapproche dangereusement de la place de dauphin, à quelques jours d’un contre-la-montre décisif. Pantani, lui, a course gagnée depuis la veille, aux Deux-Alpes.

 

Col du Tourmalet 2010, A.Schleck – Contador : pour le centenaire de sa première apparition sur le Tour de France, le plus grand col pyrénéen méritait mieux qu’un duel avorté. La montagne accouche d’un souris, et Andy Schleck règle Alberto Contador dans un faux sprint sans saveur, puisque seul comptait une chose pour l’Espagnol, conserver son maillot jaune sans perdre de temps sur son rival luxembourgeois.

  1. avatar
    11 janvier 2015 a 11 h 36 min
    Par Axel Borg

    Le duel de 2010 ayant été bien décevant entre Contador et Schleck, cela fait donc déjà 16 ans (Ullrich – Pantani à Albertville en 1998) que le Tour de France n’a pas vécu de vrai mano à mano entre le maillot jaune et son challenger principal (même si Ullrich n’était plus que 4e après les Deux Alpes derrière Pantani, Julich et Escartin).

  2. avatar
    11 janvier 2015 a 15 h 14 min

    @Julien Deschamps,

    Oui mais Anquetil et Poulidor n”étaient pas en tête de l’étape au Puy-de-Dome en 1964.

    L’article relate les échappées qui se déroulent en tête de course des deux favoris, la plupart du temps maillot jaune et 2e du général (sauf Ullrich 4e après les Deux Alpes en 98, même s’il termina 2e in fine).

  3. avatar
    11 janvier 2015 a 17 h 44 min
    Par Bangs

    Toujours un plaisir de te lire Axel. Je commente peu mais ce sont des articles de qualités.

    Dommage qu’il y ait moins de débat que sur sportvox,…

  4. avatar
    12 janvier 2015 a 8 h 11 min

    Salut Bangs,

    Au plaisir de te lire, oui moins de débat que sur le Vox en effet

    @+
    Axel

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