Le top 25 des grands moments du Giro – Partie 1
Photo Panoramic

Le top 25 des grands moments du Giro – Partie 1

Le Tour d’Italie, né en 1909, a connu bien des grands moments au cours de son histoire plus que centenaire. Flash-back...

25e - Arezzo – Montecatini Terme 2003 (vainqueur d’étape Mario Cipollini, maillot rose Stefano Garzelli)

Cette étape arrivée dans la station thermale de Montecatini Terme n’a rien d’important excepté sa portée historique car ce fut la 42eet dernière victoire d’étape du Roi Lion sur le Giro. Ironie du destin, Cipollini atteignit son Graal dans sa région natale de Toscane. Ceint du maillot irisé de champion du monde conquis en octobre 2002 à Zolder, Mario Cipollini battait le vieux record d’étape d’Alfredo Binda, égalé la veille avec un 41e bouquet. Ce record que ni Learco Guerra (31 vitoires), ni Eddy Merckx (24 victoires), ni Fausto Coppi (24 victoires) n’avaient pu égaler. Cette victoire de Cipo, plus grand sprinter de sa génération malgré Abdoujaparov, Steels, Zabel ou McEwen, est un peu comme si Mark Cavendish parvenait à briser le totem Eddy Merckx sur le Tour de France, avec 34 victoires d’étape entre 1969 et 1975 pour le Cannibale.

24e - Rome – Orvieto 1929 (vainqueur d’étape Alfredo Binda, maillot rose Alfredo Binda)

Sur la seule édition 1929, Alfredo Binda, la star de l’équipe Legnano glane 12 étapes (record absolu) dont 8 consécutivement (autre record), la dernière entre Rome et Orvieto, petite ville située dans la partie occidentale de l’Ombrie, province dont le chef-lieu est Pérouse. La domination d’Alfredo Binda était telle qu’en 1930, alors qu’il reste sur trois succès de rang, les organisateurs lui offrent un pont d’or pour… ne pas venir, craignant qu’il ne tue l’intérêt de l’épreuve en la survolant à nouveau. L’Italien participera à son seul Tour de France en 1930, avant de gagner un deuxième titre de champion du monde sur le circuit de Liège, trois ans après avoir inauguré le palmarès en 1927 au Nürburgring. L’immense Binda demeure le plus grand grimpeur de la première moitié du siècle. On le surnommait le grimpeur assis, tant il était rectiligne sur sa machine même en plein effort. Ce qui fit dire à René Vietto que même si on lui avait posé un verre d’eau sur la tête dans un col, il n’en aurait pas fait tomber une goutte.

23e - Guillestre- Vinadio 2016 (vainqueur d’étape Rein Taramae , maillot rose Vincenzo Nibali)

Durant ce Giro 2016 dont il était le favori devant l’Espagnol Alejandro Valverde, le Requin de Messine sera bien loin de tutoyer la perfection et de s’attirer tous les superlatifs.  Jugé battu de façon irrémédiable après le chrono en altitude de Alpe di Siusi, le Sicilien effectue un travail de sape durant la troisième semaine, celle qui sépare le bon grain de l’ivraie. Le premier étage de la fusée est l’éjection du maillot rose du surprenant outsider néerlandais Steven Kruisjwick, sur la route de Risoul. Vainquer de cette étape Pignerol – Risoul, Nibali reprend espoir au classement général, derrière le nouveau leader, le surprenant Colombien Esteban Chaves. Ce dernier va exploser sur la route de Vinadio. In extremis, Nibali se pare de rose à la veille de l’arrivée à Turin. Après 2013, c’est sa deuxième apothéose sur les routes italiennes …

22e - Parme – Savonne 1969 (vainqueur d’étape Roberto Ballini, maillot rose Feliec Gimondi)

2 Juin 1969, au soir de la seizième étape du Tour d’Italie. Eddy Merckx est en rose et ne peut plus être battu, il survole les débats, avec 1’41’’ d’avance sur Felice Gimondi, son dauphin qui a compris en 1968 au Tour de Catalogne que le rapport de forces avait changé en faveur de son cadet. En 1968 déjà, il avait étalé de toute sa classe la course transalpine. Sur la désormais mythique ascension des Tre Cime di Lavaredo, le Belge a réalisé un exploit dantesque, digne de son personnage. 1969 ne déroge pas à la règle, avec une véritable razzia qui lassa la concurrence, abasourdie par ce Jupiter du vélo. Après sa victoire sur Paris-Nice, il domina outrageusement la campagne des classiques. Une victoire à San Remo, une autre sur le Tour des Flandres en s’étant échappé à 70km de l’arrivée, avant même les premiers gros monts de la course (son directeur sportif Guillaume Driessens lui avait déconseillé de partir en solitaire, et lui aurait même dit C’est de la pure folie Eddy, jamais tu n’iras au bout !). Et enfin une victoire sur la Doyenne, la prestigieuse Liège-Bastogne-Liège. Avec la course au soleil et 3 monuments du printemps, 1969 est déjà une réussite pour Eddy Merckx, qui ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Le Giro allait démarrer et personne n’imagine Eddy Merckx être battu. Il démarre en effet pied au plancher la course en empochant aisément trois victoires d’étapes et s’empare du maillot rose à l’arrivée à Saint-Marin. En ce 2 juin, à Savone, sur la Riviera ligure, un scandale va bouleverser la caravane rose et changer à jamais la carrière de Merckx. Le Belge est exclu de la course après un contrôle antidopage positif ! Dans sa chambre de l’hôtel Excelsior d’Albissola, Merckx pleure ses espoirs de victoire perdus. On vient lui annoncer la nouvelle et la marche à suivre. Des traces de Fencanfamina, un stimulant, ont été retrouvé dans ses urines. Mais Merckx proteste et jure n’avoir rien pris. Le professeur Genovese, chargé de l’analyse des échantillons du coureur belge, répond navré, Écoutez, je suis certain de votre innocence, mais vous êtes positif. Ce même professeur Genovese était un proche de l’entourage de Felice Gimondi, nouveau possesseur du maillot rose suite au déclassement du Cannibale. Merckx n’a même pas été convié à la contre-expertise. Nous avons cherché à vous joindre hier soir par téléphone, mais en vain lui répond-on, alors que le Belge était resté toute la soirée à l’hôtel. Dans le peloton, c’est la stupéfaction. De nombreux coureurs italiens apportent leur soutien à Merckx. Gimondi, Taccone, Paolini et autres allaient organiser une réunion extraordinaire. Les coureurs sont scandalisés, et pour cause. Les médecins n’y connaissent rien. Avec Franchini, on a pris 12 comprimés d’un produit interdit, et nos analyses se sont toutes révélées négatives !  s’exclame Vito Taccone. Felice Gimondi, pourtant nouveau maillot rose et probable vainqueur final, exprimait lui aussi son mécontentement. Nous voulons des preuves, nous ferons grève s’il le faut ! » menaçait-il aux organisateurs, Vincenzo Torriani en tête. Premier bénéficiaire de l’exclusion de son rival bruxellois, Felice Gimondi avait été pris avec le même produit en 1968 mais n’avait bizarrement pas été sanctionné. Encore plus troublant, ce témoignage d’Eddy Merckx plus de deux décennies après le navrant épisode de Savonne, qui confirmait que Rudi Altig, équipier de Felice Gimondi à la Salvarani, lui avait proposé de lui acheter la victoire sur le Giro en échange d’une très forte somme d’argent. L’Allemand serait venu quelques jours avant le scandale de Savone dans la chambre de Merckx et lui aurait montré une valise pleine de billets. Le Belge aurait catégoriquement refusé toute corruption, déclarant à Rudi Altig : N’ouvre pas cette mallette, je préfère ne pas avoir de regrets, et puis je ne suis pas client. Cette étrange proposition était très surement liée à la mascarade du 2 juin 1969. D’autres éléments confirment la complexité de cette affaire. Le laboratoire ou le contrôle a été effectué n’était pas agréé et pire encore, les échantillons de la première analyse avaient disparu ! Plusieurs hypothèses étaient donc possibles. Une négligence de la part du Belge ou une grosse machination. Mais au vu de tous les éléments mystérieux de l’affaire, on pouvait songer à un complot, voir même à une histoire de corruption. En effet, une rumeur s’était propagée et laissait entendre qu’un soigneur de Merckx s’était laissé corrompre pour verser la substance interdite dans un bidon du coureur. Ce probable complot contre le Cannibale pouvait aussi être l’œuvre des sponsors italiens, excédés par l’outrageuse et froide domination du flamand, qui contrôlait le pouvoir des médias et monopolisait leur attention sur lui. Quoi qu’il en soit, cet épisode de Savone marquera au fer rouge Eddy Merckx, qui jugera cette affaire comme la plus grande injustice à son égard de toute sa carrière. Plein de rage suite à cette injustice, le Cannibale se présenta un mois après sur le Tour de France après avec une force décuplée. Et le mangeur d’homme reprit son incroyable moisson pour écraser la concurrence sur la messe de juillet. Cet épisode de sa carrière contribua à le rendre encore plus fort mais aussi plus imperméable, morose et solitaire. Le Cannibale allait continuer son long règne, en déplaise à ses détracteurs. après cette étape qui arrive sur la Riviera Ligure, Eddy Merckx est exclu pour dopage. L’affaire fera un tel vacarme que la Belgique menacera même de rompre ses relations diplomatiques avec l’Italie. Rappelons que la Belgique avait accueilli en 1958 la première Exposition Universelle de l’après-guerre à Bruxelles dans un esprit d’ouverture, avec le fameux Atomium, un an après avoir été membre fondateur de la C.E.E. (Communauté Economique Européenne) au même titre que l’Italie, via le traité de Rome … A Savonne, au terme d’une étape venue de Parme et sans réelle difficulté, le jeune Eddy a rendez-vous avec son destin. Brutus a fait des émules, en ces lieux chargés d’Histoire, et la mort du César Imperator du cyclisme ne bouleverse en aucune manière les états d’âmes lorsque celui-ci n’est pas un autochtone. Mis hors course pour une sombre histoire de dopage abracadabrantesque, c’est en pleurs que le Cannibale, incrédule et meurtri, s’enfermera seul dans sa chambre d’hôtel au soir de cette rocambolesque journée. Finalement, hissé par tout un peuple, auréolé du sobriquet révélateur de dieu vivant par nombres de tifosi dissidents, peu avares de superlatifs, et surtout soutenu, contre vents et marées, par des instances internationales irréprochables en la circonstance, pour qui la duperie ne faisait aucun doute, Eddy Merckx pourra laver l’affront en participant en grandes pompes à sa première Grande Boucle ! Et là, la rage au ventre, blessé au plus profond de ses entrailles, le Cannibale entamera, et pour toujours, sans plus aucune once de sentiments vis-à-vis de ses adversaires, sa boulimique vengeance, avec pour apogée du Tour de France 1969 l’odyssée vers Mourenx, climax de la carrière de Merckx, atteint dans sa chair par la suite au mois de septembre avec un terrible accident au vélodrome de Blois. Plus jamais il ne voltigerait avec une telle facilité insolente sur les cimes d’Europe !

21e - Sala Consilina – Vésuve 1990 (vainqueur d’étape Eduardo Chozas , maillot rose Gianni Bugno)

Très tôt, tous les inconditionnels de la petite reine n’avaient perçu chez Bugno cette classe innée dont seuls les géants de la route sont pourvus. Or depuis le Bergamasque Felice Gimondi, héros de tout un peuple, jamais un coureur italien n’avait aussi bien marié des dons de grimpeur à ses propres qualités de rouleur. L’alchimie devait un jour ou l’autre prendre, c’était une évidence et tout un peuple le ressentait comme tel. Considéré jusque fin 1989 comme un garçon anxieux et fragile mentalement, Gianni Bugno, à 26 ans, s’était enfin décidé à chasser ses vieux démons et durant l’intersaison s’était adjoint le concours du sulfureux professeur Conconi, druide de l’EPO et clé de voûte du record de l’heure de Francesco Moser en 1984, celui qui fut basculer ce monument du cyclisme dans l’irrationnel. En vérité, Bugno n’avait de cesse, en compagnie de Conconi, de tenter de se débarrasser du mal insidieux dont il souffrait et qui le rongeait depuis toujours, à savoir son vertige récalcitrant en haute montagne. Outre le fait de le handicaper sérieusement lorsque l’épreuve à laquelle il participait jonglait avec les plus hauts sommets européens, cette phobie nuisait également gravement à son équilibre physique et mental. En un peu moins d’une année et après avoir eu recours à une musicothérapie (via des ultrasons d’œuvres de Wolfgang Amadeus Mozart) ainsi qu’à un nouveau régime sans pâtes, un nouveau Gianni Bugno naissait. La chrysalide devenait papillon. Seuls quelques proches avaient été dans la confidence dont Gianluigi Stanga, directeur sportif de la Château d’Ax, et bien évidemment le professeur Conconi, le mage de Ferrare, le marabout du dopage, l’orfèvre de la pharmacologie cycliste de la fin des années 80 et du début des années 90, qui aurait pour padawan un incontrolâble élève, Michele Ferrari. Le secret sur Bugno avait été tellement bien gardé que nul ne se doutait que la première salve tirée dès la Primavera était tout excepté un pétard mouillé. Lors de ce Milan – San Remo 1990, un champion était né, mais beaucoup croyaient à l’exploit isolé, à l’inévitable feu de paille. Certains présomptueux, trop souvent victimes de leur suffisance, s’en mordront les doigts lors du Tour d’Italie 1990. Après ce Giro 1990 à marquer d’une pierre blanche, le problème de Bugno seraient devenus des problèmes de riche : combattre l’usure du pouvoir et l’inexorable érosion du temps, et défier sur le Tour de France les figures de proue du cyclisme mondial, en l’occurrence Greg LeMond, Pedro Delgado et Laurent Fignon en 1990, Miguel Indurain et Erik Breukink en 1991. Bari, 18 mai 1990, sera le théâtre de dithyrambes exacerbées. Les favoris de cette 73e édition du Giro, une fois n’est pas coutume, sont du mauvais côté des Alpes. En effet, Laurent Fignon et, à un degré moindre, Charly Mottet, font figure d’épouvantails. Côté transalpin, la presse songe plus à Marco Giovannetti, tout frais émoulu vainqueur de la Vuelta au printemps 1990 où le maillot irisé Greg LeMond traîne sa mononucléose comme un boulet. Le rescapé de la mort du lundi de Pâques 1987 à Rancho Murieta, bien loin de ses ailes de phénix de l’été 1989, finira 130e de ce Tour d’Italie 1990. Mais l’Américain, trois ans après son accident de chasse, sera prêt pour son ultime défi, gagner une troisième fois la Grande Boucle, édition du Tour de France pour laquelle Gianni Bugno sera citée parmi les favoris. Mais comment en aurait-il pû en être autrement après la démonstration de force de ce dernier sur les routes de la péninsule italienne, du 18 mai au 6 juin ? Tout d’abord, Bugno ne va pas quitter la maglia rosa, du premier au dernier jour, atteignant la quadrature du cercle. Pourtant, au départ de Bari, Bugno était bien loin du plébiscite au jeu des pronostics, son nom étant timidement prononcé comme celui d’un outsider qui avait pourtant terminé de pousser son rocher de Sisyphe … Les dithyrambes réitérées au sujet de Gianni Bugno chaque jour que dura ce Giro firent office de fil rouge à la marche triomphale d’un athlète métamorphosé et soudainement devenu implacable à défaut d’être intouchable. Cette divine mutation débutera dès le prologue à Bari, aux confins des Pouilles, dans le talon de la Botte et, miraculeusement ou non, perdurera jusqu’à Milan, la Lombarde, la fière reine de la vallée du Pô. Tout un programme. Gianni Bugno, puisque c’est de lui dont il s’agit, aura réussi l’exploit rarissime, à l’instar d’un Costente Girardengo, le premier Campionissimo en 1919, d’un Alfredo Binda, la Joconde en 1927, et d’un Cannibale nommé Eddy Merckx en 1973, excusez du peu, de s’emparer du maillot rose dès le prologue pour l’acheminer sur ses frêles épaules jusqu’au terme de l’épreuve, pérennisant l’exceptionnel jour après jour, portant au pinacle son supplément d’âme de champion sur la route du volcan surplombant Naples, le Vésuve. A Bari, sur 13 kilomètres, Gianni Bugno met Thierry Marie, le spécialiste, et le Polonais Lech Piasecki, autre surdoué du chrono à respectivement 3 et 9 secondes. Le troisième jour, ce fut un remake des Derniers jours de Pompéi. Gianni Bugno, ce jour-là, se montra intraitable envers ses adversaires. Après avoir délivré gracieusement un bon de sortie à l’Espagnol de service, Eduardo Chozas, l’Italien égrena alors méticuleusement tout le peloton dans les rampes abruptes et surchauffées du Vésuve, sonnant le tocsin et même le glas des espoirs adverses. L’opposition, représentée principalement par Fignon et Mottet, un moment ébranlée par l’audace nouvelle du maillot rose, chercha et trouva des raisons d’espérer. Le lauréat 1989 n’affichait-il pas son optimisme béat en déclarant haut et fort à qui voulait l’entendre au soir du Vésuve : Bugno marche fort ces jours-ci mais il en fait peut-être un peu trop pour un début de course. Je le connais, il coincera dans les montagnes de la dernière semaine. Il n’est pas mon adversaire principal ! D’ailleurs, même le Cecco, Francesco Moser, sur les pas duquel Bugno ferraillait de fort belle manière, appelait son jeune compatriote à la prudence. Le principal intéressé se montra d’une totale indifférence face aux émois suscités par cette entrée en matière déroutante. La confiance affichée de Laurent Fignon se heurtera à l’implacable réalité de la course, avec un cruel abandon pour le maillot rose de l’édition 1989. Oracle démenti par les faits, le Parisien, souffrant le martyr des reins, quittera la course quatre jours plus tard sans avoir un seul instant pesé sur celle-ci. L’opposition s’en trouva in extenso décapitée. A l’opposé, le maillot rose apparaissait rayonnant, sa nouvelle notoriété de nouveau fiancé de l’Italie lui collait merveilleusement bien à la peau. Fignon KO, seuls Charly Mottet, Marco Giovannetti et à un degré moindre Vladimir Poulnikov paraissaient en mesure d’entretenir l’illusion et d’élaborer une stratégie anti-Bugno. Hélas, dominateur comme rarement sur les hauteurs de Vollombrosa en Toscane, puissant en diable à Cuneo lors des 68 bornes du contre-la-montre, devancé par le seul Luca Gelfi et stratosphérique la veille de l’arrivée sur les pentes de l’abominable Sacro Monte, lors d’un chrono apocalyptique de 39 kilomètres, Gianni Bugno a élaboré, façonné et conforté sa victoire de manière chirurgicale. Dominateur dans tous les compartiments de la course, ce Gianni Bugno stellaire n’a jamais laissé planer le doute sur l’épilogue de ce Giro 1990 aux airs de cavalier seul. Le seul regret, peut-être, aura été sa défaite relative au sommet du Pordoi, terme de la seizième étape. Ce jour-là, Charly Mottet et le leader du classement général s’offrirent un mano a mano d’anthologie, une joute de très grande classe.

20e - Côme – Trente  (Monte Bondone) 1957 (vainqueur d’étape Miguel Poblet, maillot rose Gastone Nencini)

Charly Gaul, le prodigieux grimpeur luxembourgeois, vainqueur du Tour de France 1958 et de deux Giro en 1956 et 1959, était surnommé l’Ange de la Montagne, en référence à son visage juvénile. Mais on ne résiste pas à évoquer un autre sobriquet qui a longtemps collé à la peau du formidable grimpeur luxembourgeois : Chéri-Pipi, en référence au célèbre roman de Gaston Leroux, Chéri-Bibi. Lors du Giro 1957, alors que Gaul s’arrête pour une pause-pipi sur les pentes du Monte Bondone, théâtre de son exploit en 1956, Geminiani fait signe à Bobet : On y va. Les deux Français attaquent et sèment Gaul qui ne reviendra jamais. Pour ajouter la provocation à leur coup un peu tordu, Gem et Louison surnomment donc Charly Chéri-pipi.

19e, Arezzo – San Sepolcro 1992 c.l.m. (vainqueur d’étape Miguel Indurain, maillot rose Miguel Indurain)

Dès le troisième jour du Giro 1992, Miguel Indurain porte l’estocade dans ce lieu au nom prémonitoire, San Sepolcro … L’Espagnol était pourtant venu sur ce Tour d’Italie sans préparation véritable. Le but du Navarrais, 3e de Paris-Nice puis 2e du Tour de Romandie avant ce Giro 1992, était de monter en puissance afin de défendre dans l’Hexagone le maillot jaune conquis en 1991 aux dépens de Greg LeMond, Gianni Bugno et Claudio Chiappucci. En 1992, le cyborg de Banesto était encore plus invulnérable que l’année précédente, où il avait échoué sur la Vuelta (2e derrière Melchior Mauri) puis au championnat du monde de Stuttgart (3e derrière Gianni Bugno et Steven Rooks). L’EPO était l’arme absolue, l’élixir de puissance délivré par Sabino Padilla à son poulain, qui va tirer la substantifique moelle de ce produit miracle dont le gène humain a été isolé en 1985. Conquistador éclaireur dans l’Eldorado du dopage, Miguel Indurain allait devenir le premier Espagnol vainqueur du Tour d’Italie, ce que ni José Maria Fuente ni Francisco Galdos n’étaient parvenus à réussir dans les années 70 face au Cannibale Eddy Merckx. Du haut de sa tour d’ivoire sur les rives du Lac Léman, Hein Verbruggen dirigerait l’UCI à la façon de Ponce Pilate, sans nettoyer ses écuries d’Augias tout en laissant proliférer les deux fléaux de l’ère Indurain / Armstrong, l’EPO et l’omerta, malgré les scandales de jeunes coureurs morts, dont celui de Johannes Draaijer en 1990, un jeune coureur néerlandais de 26 ans, ami proche de Greg LeMond … Dauphin de Thierry Marie pour 3 secondes sur le prologue de Gênes, Indurain a annoncé la couleur, il est en forme … La chape de plomb EPO permit à Miguel Indurain de dominer les grandes courses par étapes de 1991 à 1995, et c’est une certaine innocence du cyclisme, tout autant que les ambitions de maillot rose de Claudio Chiappucci et Franco Chioccioli, qui ont brutalement volé en éclats en ce 27 mai 1992 à San Sepolcro, commune de Toscane au nom prémonitoire : en 38 kilomètres, Chiappucci perdait 1’09’’, tandis que le maillot rose sortant concédait déjà près de 3 minutes ! A Milan, sur 66 kilomètres, El Diablo parti 3 minutes avant le phénomène de Pampelune sera rattrapé par le Goliath de Banesto. Mais le colosse navarrais fera encore plus de dégâts dans le Tour de France, sur les routes du Grand-Duché de Luxembourg.

18e - Asiago – Monte Generoso 1974 (vainqueur d’étape José Manuel Fuente, maillot rose Eddy Merckx)

Sur le Giro 1974, Merckx prouva aussi qu’il savait se sublimer, avec classe, avec l’énergie d’un grand champion. Dominé en montagne par le grimpeur espagnol Jose Maria Fuente, le Belge parvint à conserver le maillot rose pour conquérir un cinquième Tour d’Italie, rejoignant deux autres légendes du sport cycliste, Alfredo Binda et Fausto Coppi. A l’arrivée à Milan, Merckx ne comptait que douze secondes sur le jeune Italien Baronchelli. Fuente, avec cinq victoires d’étape en montagne, notamment aux Trois Cimes de Lavaredo, avait parfaitement joué son rôle d’épouvantail. Là encore, le grimpeur d’Oviedo a fait trembler le roi du cyclisme. Comme Gaul avant lui ou Pantani après lui, Fuente fait preuve d’une insolente supériorité dans les cols. Le public italien s’enthousiasme pour Fuente, un des seuls coureurs capables, sur les cols pentus du Giro, de faire mordre la poussière à Eddy Merckx. Fuente, victime d’une fringale dans une étape de plat, a vu toutes ses chances anéanties dans ce Giro 1974, mais il va semer la zizanie face à un Merckx déterminé à pousser son courage à l’extrême limite … Au Trois Cimes de Lavaredo, là même où Merckx avait écrasé le Giro en 1968, Fuente réalise un véritable numéro et reprend 2 minutes à Giambattista Baronchelli, dauphin de Merckx au classement général … Fuente aura poussé le Belge dans ses ultimes retranchements, car à l’inverse de bien des grimpeurs espagnols, le génie d’Oviedo ne recherchait que la victoire finale dans les classements généraux de la Vuelta ou du Giro.

17e - Asiago – Selva di Val Gardena 1998 (vainqueur d’étape Giuseppe Guerini, maillot rose Marco Pantani)

Dans cette étape des Dolomites, Marco Pantani porte l’estocade fatale à Alex Zülle. Vaincre le coureur suisse semblait utopique, tant le nouveau leader de Festina avait impressionné, gagnant le prologue de Nice avant d’imposer sa férule sur le chrono de Trieste, rejoignant Marco Pantani parti 2 minutes avant lui. Avant cette étape de Val Gardena, l’épouvantail suisse possédait une avance confortable de 2’02’’ sur Pavel Tonkov et de 3’48’’ sur Marco Pantani. Mais l’ADN offensif du Pirateallait faire basculer le Giro en sa faveur. Répondant à une offensive de Tonkov dans  la Marmolada, Pantani faussait compagnie à Zülle, le maillot rose coinçant au pire moment, étant également distancé par Giuseppe Guerini, vainqueur de l’étape devant Marco Pantani, puisque Pavel Tonkov avait coincé avant le sommet de la Marmolada. Repoussé à 1’01’’ de Pantani au classement général, Alex Zülle cédait la maglia rosa au leader de Mercatone Uno, qui allait le consolider en suivant son nouveau dauphin Tonkov comme son ombre vers Alpe di Pampeago. Le surlendemain de sa prise de pouvoir, Marco Pantani allait, par de nouvelles fulgurances vers Plan di Montecampione, renforcer son avance sur le Russe, qu’il battrait même de 5 secondes dans le chrono final entre Mendrisio et Lugano.

16e - Lido di Jesolo - Sappada 1987 (vainqueur d’étape Johan Van der Velde, maillot rose Stephen Roche)

Le cyclisme est un sport individuel couru par équipes, délicieux paradoxe. La cohabitation entre équipiers est parfois difficile, comme entre Coppi et Bartali en équipe nationale d’Italie (Tour de France 1949), entre Merckx et Maertens en équipe nationale de Belgique (Championnat du Monde 1973 de Barcelone), entre Hinault et LeMond chez La Vie Claire (Tour de France 1986), entre Bartoli et Bettini en équipe d’Italie (Championnat du Monde 2001 de Lisbonne) ou encore entre Contador et Armstrong chez Astana (Tour de France 2009). Mais jamais le paradoxe du sport cycliste n’a aussi violemment apposé son sceau à une compétition sportive que sur le Giro 1987. L’équipe Carrera fut frappée par une guerre terrible entre ses deux meilleurs coureurs, Roberto Visentini et Stephen Roche. Ce dernier a été recruté fin 1985 par Carrera pour gagner le Tour de France … En 1986, Stephen Roche a subi les conséquences d’une blessure au genou. L’Irlandais n’a pas su convaincre l’équipe Carrera qu’il pouvait incarner le leader attendu. N’ayant plus confiance en la médecine traditionnelle, Roche fait le tour des guérisseurs pour mettre un terme à sa convalescence. 3e du Tour de France 1985 derrière Hinault et LeMond, Roche avait convaincu en gagnant une étape dans les Pyrénées. Vainqueur au sommet du col d’Aubisque, Roche ne confirme pas en 1986 ces belles promesses. Au terme de sa saison 1986, bien terne, beaucoup d’observateurs craignent alors que Roche ne soit qu’un espoir sans lendemain, un feu de paille … Vainqueur du Tour de Valence au printemps 1987, dauphin de son compatriote Sean Kelly sur Paris-Nice ainsi que sur le Critérium International, Stephen Roche est dans une forme étincelante … Il a même raté de peu la victoire dans Liège-Bastogne-Liège, après le fiasco d’une échappée royale formée avec Claude Criquelion. Finalement, Moreno Argentin a conservé son titre sur la Doyenne mais c’est bel et bien Roche qui a fait la plus grosse impression. L’Irlandais confirme son état de grâce par une victoire au Tour de Romandie. Après son succès en terre espagnole, cette victoire suisse conforte Roche dans ses certitudes : 1987 sera pour lui la saison de la rédemption. Avant le départ du Tour d’Italie, à San Remo, le tenant du titre, Roberto Visentini, déclare que Stephen Roche doit se mettre à son service au sein de l’équipe Carrera. Visentini, malicieux, ajoute qu’il prendra des vacances en juillet. Autrement dit, sur le Tour de France, Roche devra se débrouiller sans son coéquipier italien … Le sponsor italien Carrera pense que la victoire d’un coureur transalpin dans le Giro aura un impact commercial supérieur à celle d’un coureur étranger. Cela répond à une certaine logique du point de vue financier. Mais sportivement, rien ne justifie que Roche soit le porteur d’eau de Visentini. L’aide demandée par Visentini à Roche, sans contrepartie, n’est pas du goût du coureur irlandais. Du haut de sa tour d’ivoire, aveuglé par son maillot rose acquis en 1986, Visentini a oublié qu’il ne pourrait gagner sans le soutien d’une équipe Carrera unie … Le directeur sportif de la Carrera, Davide Boifava, doit donc gérer une ambiance volcanique entre deux personnalités ambitieuses. Visentini et Roche ont chacun pour objectif le maillot rose. Fils d’un riche industriel en pompes funèbres, Visentini gagne la première manche. Le tenant du titre ouvre son Giro par une victoire dans le prologue de San Remo. Face à un rouleur d’exception tel que Roche, la performance de Visentini est significative … Mais la vérité de la côte ligure, le 21 mai, ne sera pas forcément celle du dernier jour à Saint-Vincent-d’Aoste, le 13 juin … Les Carrera remportent ensuite le chrono par équipes entre le Poggio et San Remo, ce qui offre le maillot rose à Stephen Roche. Dans la treizième étape, un contre-la-montre de 46 kilomètres entre Rimini et la république de Saint-Marin, Visentini impose sa férule à Roche. L’Italien domine ce chrono entre la côté adriatique et Saint-Marin … Visentini devance Tony Rominger de 1’11’’, Lech Piasecki de 1’20’’, Stephen Roche de 2’47’’ et Robert Millar de 2’52’’. Roche, qui est passé à côté de son contre-la-montre, ne devance le grimpeur écossais que de 5 secondes. Voilà Stephen Roche repoussé à 2’42’’ de son coéquipier italien, qui récupère le maillot rose. C’est dans la quinzième étape, Lido di Jesolo – Sappada, que le volcan Carrera entre en éruption. Une échappée se forme, dans laquelle se glisse Stephen Roche. L’Irlandais a profité d’une descente pour combler l’écart entre les échappés et le peloton. Prisonnier de la course d’équipe, Roche ne prend logiquement aucun relais dans l’échappée, qui comprend aussi Steve Bauer et Robert Millar. Les Carrera roulent pour Visentini, afin de préserver l’écart en faveur du maillot rose. Davide Boifava ordonne à Roche d’abdiquer, de quitter l’échappée mais l’Irlandais oppose un veto irrévocable à son directeur sportif. Ce dernier parle alors de trahison à Roche envers son coéquipier italien. Le sang de Roche ne fait qu’un tour. Le schisme entre Roche et Visentini est irréversible … L’Irlandais participe alors au développement de l’échappée … A l’arrière, Visentini et les autres coéquipiers de Carrera intensifient la poursuite. Le maillot rose explose dans une côte située à proximité de l’arrivée … Epuisé physiquement et nerveusement, Roberto Visentini a disputé le combat de trop ce jour là … Terminant à 6’50’’ du vainqueur de l’étape ce jour là dans les Dolomites, Visentini cède surtout 3’12″ à Roche. Le voilà à 30’’ de son coéquipier irlandais au classement général … L’ambiance sent le soufre … La joute interne aux Carrera tourne donc en faveur de Stephen Roche, qui récupère le maillot rose. Mais le plus dur commence pour l’Irlandais. Considéré comme un renégat, il ne bénéficie que de deux soutiens dans l’équipe, celui du coureur suisse Eddy Scheppers et du mécanicien Patrick Valcke. Plus isolé que jamais, Roche craint que la Carrera n’orchestre sa vengeance par une exclusion forcée. Le boss de l’équipe, Tito Tachella, doit intervenir en personne pour régler l’affaire. Tachella interdit à tout membre de l’équipe de communiquer avec la presse. Quant à Roche, s’il conserve sa place, il n’apprend qu’à une heure du matin, à quelques heures de la deuxième étape des Dolomites, qu’il peut poursuivre ce Giro 1987 … Roberto Visentini jette de l’huile sur le feu dans la presse italienne, qui descend Stephen Roche en flammes. Sur les routes du Giro, les tifosi invectivent le coureur irlandais, tandis que Visentini promet à Roche de se venger. La seizième étape, première étape de Roche en rose est un calvaire. Alors que les supporters italiens aident Visentini en le poussant dans les cols, d’autres crachent sur le maillot rose et l’insultent ! Mais Roche tient bon. La dix-septième étape voit les deux frères ennemis observer une trêve. La paix des braves intervient donc dans l’étape qui emmène le peloton du Giro à Riva del Garda, sur les rives du Lac de Garde, au Nord de l’Italie. Le lendemain, Visentini déclare qu’il attend de la part de son employeur, Carrera, des sanctions exemplaires envers les coureurs qu’il estime être des félons, à savoir Stephen Roche et Eddy Scheppers. Dans l’étape de la Marmolada, Stephen Roche est tellement isolé que le soutien du seul fidèle gregario Eddy Scheppers ne suffit pas … Isolé par ses propres coéquipiers, le désarroi du malheureux Stephen Roche trouve écho chez ses rivaux ! Anciens équipiers de Roche à l’ACBB (Athletic Club de Boulogne-Billancourt) en 1980 chez les amateurs, les deux coureurs de Panasonic que sont Phil Anderson et Robert Millar protègent le maillot rose de leur ami irlandais ! Incroyable destin que celui de ce Giro 87 où le leader du classement général trouve du soutien chez l’adversaire et ne reçoit que de sa propre équipe que jalousie, haine et ressentiment … A s’y méprendre, on pourrait confondre la Carrera avec un parti politique et le Giro avec une séance parlementaire … Les étapes de montagne suivantes ne perturbent pas la hiérarchie entre Roche et Visentini. Le maillot rose contrôle à distance Erik Breukink et Robert Millar, en attendant le contre-la-montre final du Piémont. Mais pour Visentini, la Roche Tarpéienne est proche, il finit par abandonner … Les jours suivants, voyant que la victoire de Roche est inéluctable face à Robert Millar et Erik Breukink, les coéquipiers de Carrera se rangent derrière leur leader, qui ramène le maillot rose dans le Piémont. Virtuose du contre-la-montre, grimpeur plus que correct, Stephen Roche a en tout cas prouvé son exceptionnelle solidité psychologique dans ce Giro 1987. Par la suite, Roche ramènera le maillot jaune du Tour de France et le maillot irisé du championnat du monde sur route à Villach … Cette année 1987, apothéose de sa carrière, sera donc pour lui l’occasion de signer un historique triplé Giro – Tour – Mondial, exploit colossal seulement réussi jusqu’alors par le Belge Eddy Merckx, en 1974.

15e - Caserta – Blockhaus de la Majella 1967 (vainqueur d’étape Eddy Merckx, maillot rose José Manuel Fuente)

Mercredi 31 mai 1967 … La 50e édition du Giro est dominée par l’Espagnol José Perez-Frances, maillot rose depuis la 8e étape à Cosenza. Cependant, le grand favori de ce Giro n’est autre que Felice Gimondi, le coureur de la Salvarani, vainqueur en 1965 du Tour de France devant Raymond Poulidor. Parmi les autres coureurs de prestige présents sur ce Tour d’Italie, Gianni Motta, lauréat du Giro en 1966, Vittorio Adorni, vainqueur en 1965, ou Jacques Anquetil, qu’on ne présente plus … Au crépuscule de sa carrière, le champion normand dispute le Giro, course qu’il a remporté à deux reprises, en 1960 et 1964. Autre coureur suivi de près, le jeune Belge Eddy Merckx. Champion du monde amateurs en 1964 à Sallanches, le pensionnaire de l’équipe Peugeot s’est fait un nom dans le peloton en remportant deux années consécutives (1966 et 1967) la Primavera … 1967 marque déjà une progression significative du coureur bruxellois, qui en plus de Milan – San Remo, s’offre deux autres victoires de prestige dans les classiques, Gand – Wevelgem et la Flèche Wallonne. A 22 ans, Merckx est le plus grand espoir du cyclisme mondial, et les observateurs lorgnent déjà sur le futur duel Gimondi – Merckx. Parti de Solo Superia fin 1965, Merckx avait passé la saison en conflit ouvert avec le leader, Rik Van Looy. L’aîné, Van Looy, jugeait que l’ambition dévorante du cadet, Merckx, lui serait défavorable … Comprenant que l’empereur d’Herentals n’est pas disposé à partager la place de leader, Merckx refuse de subir la férule de Van Looy et part chez Peugeot dès 1966. Sur ce Giro 1967, Merckx porte le dossard n°87, son leader est son compatriote Ferdinand Bracke, redoutable rouleur, avec qui il a remporté le trophée Baracchi en 1966 … Pour cette douzième étape, le Tour d’Italie offre aux coureurs une arrivée en altitude, au Blockhaus de la Majella, redoutable col des Abruzzes. L’appellation Blockhaus aurait été donnée par l’organisateur Vincenzo Torriani pour identifier le site dans le massif montagneux de la Majella, entre bois et alpages. Le terme Blockhaus dérive du nom des fortifications militaires allemandes érigées sur celles qui dataient de l’époque des Bourbons. Le Blockhaus lui-même n’est pas un col ni une construction mais un étroit terre-plein de deux cent mètres de long sur les contreforts de la Majella. L’ascension du col, raccourcie des 5,5 derniers kilomètres à cause de la neige, s’étire sur 18 kilomètres (à 6,9 %) pour rejoindre la ligne installée à l’altitude de 1674 mètres. 206 kilomètres d’efforts seront demandés au peloton dans cette étape de montagne. A deux kilomètres du sommet, Italio Zilioli déclenche une attaque foudroyante. Merckx se blottit dans la roue du coureur italien. A l’époque, le jeune Belge a encore tout à prouver face aux grimpeurs. Cette étape du Blockhaus est l’occasion d’un premier exploit en montagne. Un kilomètre après l’offensive de Zilioli, Merckx accélère encore et décramponne son infortuné compagnon d’échappée … Au terme de l’étape, Eddy Merckx devance Italo Zilioli de 10 secondes, Perez-Frances de 20 secondes. Quatrième de l’étape, Jacques Anquetil termine à 23 secondes du Belge, Gianni Motta étant dans sa roue. Il faut attendre 35 secondes pour voir Vittorio Adorni couper la ligne d’arrivée. Au final, Gimondi gagne facilement ce Tour d’Italie que Jacques Anquetil termine à la troisième place … Merckx, lui, arrive à Milan en neuvième position, à 11’41’’, après avoir été victime d’une défaillance aux Trois Cimes de Lavaredo, sommet qu’il vaincra en 1968 avec panache. Mais en ce dimanche 11 juin 1967, en Lombardie, Eddy Merckx sait que l’avenir lui appartient, lui, le futur Cannibale …

14e, Livigno – Passo di Stelvio 1972 (vainqueur d’étape José Manuel Fuente, maillot rose Eddy Merckx)

Vexé dans son orgueil de grimpeur de la défaite au Monte Jafferau, Fuente chausse ses bottes de sept lieues pour gravir le terrible Stelvio. L’Asturien n’était pas du genre à courir en épicier. El Tarangu tente de renverser la table, en bon escaladeur OVNI qu’il est, mais le Cannibale conserve la maglia rosa après avoir gravi le juge de paix des Dolomites.

13e - Messine – Etna 2011 (vainqueur d’étape Alberto Contador, maillot rose Alberto Contador)

Il fut ensuite déclassé de sa victoire sur le Giro 2011 pour la fameuse affaire de la vache enragée après un contrôle positif au clenbutérol sur le Tour de France 2010 … Mais Alberto Contador avait offert une véritable démonstration de force sur les pentes de l’Etna un certain mai 2011, attaquant à 9 kilomètres de l’arrivée puis écrasant le Giro sur le volcan sicilien afin de prendre le maillot rose. Après déclassement du Pistolero sur tapis vert, la victoire d’étape revint au Colombien José Rujano, distancé de 2 secondes par le champion madrilène.

12e, Carrare - Montalcino 2010 (vainqueur d’étape Cadel Evans, maillot rose Alexandre Vinokourov)

Ce jour là, l’Australien Cadel Evans (BMC Racing) remporte l’étape et le Kazakh Alexandre Vinokourov (Astana) récupère le maillot rose. Mais tous les coureurs du Giro sont des vainqueurs moraux d’une journée darwinienne, où la Nature dresse la guillotine sur les champions cyclistes, mettant des éléments déchaînés sur leur route. Carrare – Montalcino fait partie de ces journées où personne ne peut courir en épicier, ces épreuves de force où l’ADN du cyclisme est bouleversé par la météo, ces chemins de croix où il faut se cracher dans les mains et croire en son étoile, puiser dans ses ultimes forces physiques et mentales. Cette étape de 222 kilomètres courue le samedi 15 mai 2010 fut immédiatement considérée par les coureurs, suiveurs, organisateurs et journalistes comme l’une des plus exigeantes de l’histoire du cyclisme, similaire à celle du Gavia en 1988 ou celle du Monte Bondone en 1956, toutes deux parcourues sous la neige et qui avaient ouvert la voie aux triomphes d’Andy Hampsten et Charly Gaul, deux madeleines de Proust des suiveurs du Giro. La première différence est que l’étape de 2010 ne favorisera pas l’émergence du coureur qui ramènera le maillot rose à Vérone, en l’occurrence Ivan Basso. Cette étape a la particularité d’emprunter une partie du parcours des Strade Bianche. Créée en 2007, cette épreuve en circuit autour de Sienne est courue sur des routes blanches. Dès 2008, un grand nom honore le palmarès en remportant cette course toscane, en l’occurrence le Suisse Fabian Cancellara. Les coureurs du Giro roulent donc sur des chemins calcaires et en terre. L’étape comporte trois principales difficultés et la pluie va se mêler à l’étape, rendant les conditions dantesques. Les premières attaques surviennent après une heure de course. Un groupe d’une quinzaine de coureurs, parmi lesquels l’ancien maillot rose Gilberto Simoni, se porte en tête de la course. Le Team Katusha décide de rouler pour Filippo Pozzato et le groupe est vite repris. Rick Flens et Nicki Sørensen sortent à leur tour pour s’échapper. Cette fois-ci, le peloton ne réagit pas et laisse filer ce tandem de baroudeurs. Les deux attaquants prennent six minutes d’avance en 15 kilomètres et l’écart atteint ensuite 10 minutes. La pluie commence à tomber, rendant les conditions de course difficiles pour les coureurs qui emprunteront dans le final les routes de terre blanche de Toscane. A 50 kilomètres de l’arrivée, le peloton ne compte plus que 3 minutes de retard sur les deux hommes de tête. A 40 kilomètres de l’arrivée, alors que Dario Cioni a essayé d’attaquer, le maillot rose, Vincenzo Nibali se retrouve dans une chute. Le Requin de Messine a avec lui ses coéquipiers Valerio Agnoli et Ivan Basso et d’autres coureurs comme Michele Scarponi. Contrairement au bushido cycliste, à ce code d’honneur qui protège normalement un leader du classement général victime d’une chute, le peloton en profite pour accélérer, avec notamment Linus Gerdemann en premier de cordée, suivi d’Alexandre Vinokourov, Stefano Garzelli  ou encore Jan Bakelants. Ils sont rattrapés par un autre groupe comprenant Cadel Evans et Damiano Cunego. Ils attaquent la principale difficulté de la journée, le Poggio Civitella : une côte de 12 kilomètres, avec des pentes supérieures à 10 %, dans la boue et sous la pluie. On ne distingue plus les maillots, les coureurs sont noirs de boue. Vinokourov attaque, contré par Evans et son maillot irisé qui n’en est plus vraiment un, crotté par la boue de Toscane. Les routes blanches sont devenues les routes noires sous la force de la pluie, et l’arc-en-ciel porté par Evans ne se distingue plus aussi nettement, le fond blanc de son maillot étant désormais teinté de boue, comme si le blanc était resté à Carrare, ville célèbre pour son marbre immaculé … L’épée de Damoclès est suspendue sur ce Giro, les coureurs vont-ils trouver les  ressources pour finir cette étape surhumaine ? Ils sont rejoints par Damiano Cunego, Stefano Garzelli, John Gadret, David Arroyo et Marco Pinotti. Ces sept hommes basculent en tête au sommet et se dirigent vers la victoire. Derrière, Michele Scarponi revient à une minute, tandis que le duo de la Liquigas, Ivan Basso et Vincenzo Nibali, pointe à 1‘30’’. Le revenant kazakh Vinokourov attaque une nouvelle fois, et de nouveau le champion du monde australien Cadel Evans revient sur lui avec Pinotti, Cunego et Arroyo. Ils sont cinq hommes  à pouvoir gagner. Plusieurs attaques interviennent, sans permettre à un coureur de creuser d’écart. Cadel Evans lance le sprint de loin et résiste, en distançant ses poursuivants. L’Australien, tout juste vainqueur de la Flèche Wallonne en costaud au sommet du mur de Huy un mois plus tôt, remporte cette étape de légende, ce Paris – Roubaix à l’italienne, cet Enfer du Sud où la boue a remplacé l’asphalte que connaissent traditionnellement les forçats de la route. Comme en Belgique, Evans honore son maillot irisé de champion du monde conquis sur l’exigeant circuit de Mendrisio fin 2009, le même parcours tessinois où Eddy Merckx avait porté l’estocade à Felice Gimondi après de terribles banderilles. Ce jour là en Suisse italienne, le Cannibale voulait tuer dans l’œuf le sentiment d’usure du pouvoir qui trottait dans la tête de l’aréopage des journalistes, après l’exploit d’Ocaña à Orcières-Merlette. 38 ans après l’ogre de Bruxelles, Cadel Evans obtient son bâton de maréchal à Mendrisio, et cette étape donne un peu plus d’éclat à ce maillot irisé bien qu’inondé de la boue de Toscane. Damiano Cunego finit dauphin de Cadel Evans et Alexandre Vinokourov boucle cette étape mythique en troisième position. Vincenzo Nibali, qui arrive avec deux minutes de retard, laisse le maillot rose au coureur kazakh. Vinokourov le paria, suspendu pour dopage après son exclusion du Tour de France 2007, vient de signer un retour  fracassant en ce printemps 2010, regagnant la Doyenne à Liège, mais après avoir acheté sa victoire à son dauphin, le Russe Alexandr Kolobnev, pour 150 000 euros. Les deux hommes seront inculpés en 2014 par le parquet de Liège. En 2012 durant Paris-Nice, c’est Natalya Kivilev, la veuve de son ami Andreï, qui craque et se confie au magazine suisse L’illustré : Aujourd’hui, j’ai décidé de dire la vérité et de libérer mon âme. Depuis la mort de mon mari, Vinokourov s’approprie sa mémoire, utilise son nom. J’ai des preuves qu’il est bien un tricheur. Lors de Paris-Nice 2003, je sais qu’il a profité du décès d’Andreï en payant 3 000 euros aux coureurs pour le laisser gagner, prétextant qu’il voulait dédier sa victoire à Andreï ! Quelques mois plus tard, l’ancien lieutenant de Jan Ullrich, médaillé d’argent de la course en ligne des Jeux Olympiques de Sydney en 2000, ramène la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Londres. Devant Buckingham Palace, Vino vit son apothéose, lui qui a pourtant gagné la Vuelta en 2006. La même année, le Kazakh avait été exclu du Tour de France avec son jeune coéquipier Alberto Contador, emportés par l’affaire Puerto, tout comme Ivan Basso, lauréat du Giro 2006 qui gagnera quatre ans après un second Tour d’Italie, revenant lui aussi d’une suspension de deux ans.

11e, Savona – Monte Jafferau 1972 (vainqueur d’étape Eddy Merckx, maillot rose Eddy Merckx)

Quelques jours après avoir planté une terrible banderille au Cannibale vers le Blockhaus de la Majella, José Manuel Fuente allait récidiver dans la quatorzième étape, celle de Bardonecchia, pour porter l’estocade à Eddy Merckx. L’arrivée était jugée au Monte Jafferau, redoutable col du Piémont. Fuente a envoyé en éclaireurs deux de ses coéquipiers chez Kas, Galdos et Lopez-Carril. A l’approche de Sestrières, Fuente sème le peloton et rejoint ses coéquipiers. Très vite, le trio se transforme en duo, Fuente – Galdos. Mais le vent de face va compromettre les chances d’El Tarangu. A l’approche de Bardonnecchia, Galdos et son leader s’épuisent sur des faux plats. Ils comptent encore 1’10’’ d’avance sur Merckx. Dans la montée finale de Jafferau, Fuente paie les efforts consentis face au terrible vent du Piémont. Touché par une hypoglycémie, il ne peut que constater l’inexorable fonte de son avance. A 4 kilomètres du sommet, pourtant, le Cannibale pointe toujours à une minute. Mais sous la flamme rouge du dernier kilomètre, El Tarangu voit Merckx le rejoindre et remporter cette étape dantesque, sur les hauteurs de Bardonecchia. Copieusement dominé par Fuente et l’armada Kas, Merckx a fait preuve d’une combativité exceptionnelle, ne lâchant rien, tirant les marrons du feu pour s’offrir une victoire inespérée … Eddy Merckx reprend 47 secondes à son rival, battu sur son propre terrain. Malgré une ultime victoire au Passo di Stelvio, à l’issue d’un nouveau raid étourdissant, l’Asturien s’incline au final, terminant à 5’30’’ du Cannibale à Milan.

  1. avatar
    31 mars 2017 a 6 h 52 min

    Le nombre d’étapes mythiques du Giro montre bien que le Tour d’Italie est bien plus prestigieux historiquement que la Vuelta, où on pourrait mettre avant 1983 (Salamanque – Avila, Hinault renverse Gorospe avec Fignon), 1985 (Alcala de Henares – Ségovie, coalition des Espagnols contre Robert Millar), 1994 (Lacs de Covadonga, Jalabert se mue en grimpeur face à Rominger), 1995 (Sierra Nevada, Jalabert écrase la Vuelta), 1997 (Sierra Nevada, défaillance de Laurent Jalabert), 1998 (Ségovie – Alto de Navacerrada, panache de josé Maria Jimenez), 1999 (Leon – Alto de Angliru, première sur ce col inhumain, victoire de Jimenez), 2011 (duel Froome / Cobo) ou 2012 (Fuenté Dé, Contador piège Rodriguez)

  2. avatar
    31 mars 2017 a 9 h 56 min
    Par La Redac

    Bonjour Axel, il manquait une partie du Top dans ce que nous avons reçu (trop long pour le système peut-être), du coup nous l’avons scindé en 2 parties. Nous allons récupérer ce que vous avez posté en commentaire et en faire un second article.

  3. Pingback: Le top 25 des grands moments du Giro – Partie 1 - beIN SPORTS Your Zone - Partagez votre passion et votre expertise du sport

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Retrouvez Your Zone sur

Compatible Smartphone & Tablette

Iphone & iPad

Abonnez-vous à la Newsletter