Le top 25 des grands moments du Giro – Partie 2
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Le top 25 des grands moments du Giro – Partie 2

Le Tour d’Italie, né en 1909, a connu bien des grands moments au cours de son histoire plus que centenaire. Flash-back...

10e – Racconigi – Santuario di Oropa 1999 (vainqueur d’étape Marco Pantani, maillot rose Marco Pantani)

Le sanctuaire d’Oropa, situé dans le Piémont, est dédié à la Vierge noire. Bâti à 1 159 mètres au-dessus du niveau de la mer, le sanctuaire comprend le Mont Sacré, la vieille basilique, construit autour de l’ancienne chapelle qui conserve la statue de la Vierge, la nouvelle basilique et toutes les structures pour l’accueil et le logement des pèlerins. En mars 1957, le pape Pie XII a honoré l’église d’Oropa du titre de basilique mineure. Faisant partie du système des Sacri Monti du Piémont et de Lombardie, le Mont Sacré d’Oropa a été déclaré Patrimoine mondial de l’UNESCO en 2003. A Oropa en 1999, Marco Pantani va consolider son avance sur Paolo Savoldelli et sur Laurent Jalabert, qui a perdu la veille son maillot rose conquis en première semaine et seulement abandonné au sommet de Gran Sasso, avant d’être repris dès le lendemain au chrono d’Ancône. Vers Oropa, Laurent Jalabert a de bonnes sensations, le champion de France 1998 s’échappant avec le jeune grimpeur espagnol Roberto Heras, qu’il finit par le lâcher. Victime d’un saut de chaîne, Marco Pantani ne panique pas et répare lui-même son vélo, avant d’entamer une remontée fantastique vers le sanctuaire d’Oropa, montée où Miguel Indurain avait souffert le martyr en 1993, concédant 36 secondes à son dauphin Piotr Ugrumov, pourtant battu la veille dans le chrono en altitude de Sestrières. Face aux multiples tentatives du coureur letton, le maillot rose espagnol avait cédé un mètre, puis deux, et laissé partir Ugrumov, d’autres coureurs comme Chiappucci ou Roche s’engouffrant dans la brèche. Rien de tel pour Pantani qui revient comme un avion sur Laurent Jalabert, la jonction étant opérée à 3 kilomètres du sommet, où le tenant du titre s’impose avec une marge de 21 secondes, un gouffre si l’on tient compte du contexte de cette étape dantesque. Stratosphérique ce jour là à Oropa, Marco Pantani va ensuite s’élever à des hauteurs stellaires, pour continuer à cannibaliser ce Giro 1999 en montagne en gagnant à Alpe di Pampeago puis à Madonna di Campiglio, écoeurant le reste du peloton asphyxié. Mais l’épée de Damoclès qui planait sur le champion italien va tomber, il est exclu le 5 juin 1999 du Giro, au matin de l’étape reine vers Aprica, via le Mortirolo, col qui avait révélé le Pirate en 1994 face à Berzin et Indurain. Les théories du complot sont nombreuses au sujet de l’exclusion de Marco Pantani sur le Giro 1999, le samedi 5 juin au départ de Madonna di Campiglio. L’ultime étape des Dolomites aurait dû permettre au champion italien de porter au pinacle l’art de l’escalade, lui qui imposait sa férule à un peloton résigné, et pérennisait des exploits devenus chaque jour un peu plus banaux. Le doute subsiste d’abord sur son contrôle et la fiabilité du taux hématocrite. Si Pantani était assis comme le veut la pratique lors du contrôle, il ne portait pas le garrot hémostatique, bien que les versions des inspecteurs de l’UCI diffèrent. Personne ne sait qui à étalonné la Coulter Act 8, machine à mesurer l’hématocrite. Était-elle étalonnée à la baisse comme le voulait la procédure, afin de donner au coureur une marge de tolérance ? L’éprouvette a-t-elle gardée à la bonne température ? Contenait-elle la bonne dose d’anticoagulant ? De trop nombreuses zones d’ombre et les rares témoignages, loin de converger, divergent pour entretenir le doute. Si Pantani n’a jamais caché avoir triché ni avoir pris de l’EPO, il ne trichait ni plus ni moins que les autres. Beaucoup d’évènements plus ou moins connexes entretiennent le mystère. Tout d’abord, la nomination de Francesco Coccioni, inspecteur des contrôles hématiques de l’UCI, à la présidence de la Cour Fédérale de la Fédération Italienne de cyclisme. Egalement, suite à son accident tragique en octobre 1995 sur Milan – Turin, dans la descente de la maudite colline de Superga, Pantani avait traîné en justice la ville de Turin. Cette décision du champion italien avait fortement déplu au clan Agnelli. Les propriétaires de la FIAT et de la Juventus avaient également subi un veto de Pantani pour s’associer à des campagnes publicitaires de FIAT. Le champion avait finalement signé un contrat avec Citroën, vécu comme une trahison par les Agnelli. Faut-il rappeler l’étendue du pouvoir de la famille Agnelli ? Avant que Silvio Berlusconi ne rajoute à son empire industriel, financier et médiatique un pouvoir politique sans limites dans les années 2000, l’Avvocato Giovanni Agnelli était le roi d’Italie : propriétaire de FIAT et donc de Maserati, Lancia, Ferrari et autres Alfa Romeo, de la Juventus de Turin, de la station de Sestrières. Malgré les pressions réitérées du clan Agnelli, Pantani et ses avocats n’avaient jamais retiré leur plainte, demandant des milliards de lires en dommage et intérêts. Ironie du destin, Pantani tifoso du Milan AC s’opposait donc aux puissants patrons de la Juventus. L’autobiographie de Renato Vallanzasca, ancien boss d’une cellule mafieuse de la région de Côme, révèle que Pantani était condamné à perdre le Giro 1999 par la faute des sommes colossales engagées dans les paris clandestins. Certains parlent de 200 millions de dollars, somme invérifiable. Pendant ce même Tour d’Italie, Vallanzasca fut lui-même contacté dans un restaurant par un jeune garçon lui affirmant qu’il pourrait gagner des milliards de lire en pariant sur Ivan Gotti car Pantani n’arriverait jamais à Milan, apothéose espérée du champion romagnol dans ce Tour d’Italie 1999. Les liens consanguins entre Hein Verbruggen et Lance Armstrong avaient bien permis au Texan de conquérir son premier maillot jaune 1999 en antidatant une ordonnance, afin de contrer un contrôle positif à l’EPO du leader de l’US Postal. La boîte de Pandore était ouverte depuis juillet 1998 et l’affaire Festina, le cyclisme pouvait encore se permettre un scandale, même sur un champion d’envergure tel que Marco Pantani. Certes, c’était un secret de polichinelle que Pantani voulait faire l’impasse sur le Tour de France 1999, ce qui ouvrait théoriquement un boulevard à l’Allemand Jan Ullrich. Mais briser la carrière du Pirate était tentant, surtout quand on dispose du cheval de Troie idéal à l’UCI, son président, Hein Verbruggen. Préparé à l’EPO par le docteur Ferrari, meilleur élève de Conconi, le célèbre fossoyeur du col du Stelvio en 1993, Lance Armstrong a-t-il paniqué envoyant Marco Pantani cannibaliser le Giro 1999 et ses diverses étapes de montagne, tuant dans l’œuf tout suspense ? A quoi servait-il de battre les records de Tony Rominger sur les cols de la Madone et du Turrini sur la Riviera française où le champion du monde 1993 vivait alors, avant d’émigrer en 2001 à Gérone ? Quel intérêt pour Johan Bruyneel et Lance Armstrong de monter un système aussi perfectionné pour battre Jan Ullrich mais pour n’être que le dauphin de Marco Pantani sur le Tour de France 1999 ? Hein Verbruggen, en dehors d’une demande explicite de Lance Armstrong et Johan Bruyneel, aurait pu faire de Marco Pantani son paria pour se venger des propos de l’Italien au départ du Giro 1999. S’opposant aux caciques, Pantani dérangeait l’UCI et sa tour d’ivoire, mais plus encore le CONI. Le Pirate proposait le boycott des contrôles du CONI, qu’il jugeait démagogiques : Nous sommes déjà contrôlés par l’UCI, pourquoi en rajouter ? Ennuie-t-on Ronaldo dans son vestiaire ? Schumacher au matin d’un Grand Prix ? La décision prise la veille du prologue d’Agrigente rend Pantani furieux, alors que les coureurs se regardent tous en chiens de faïence, attendant qu’une figure du peloton ne prenne la parole face aux instances du cyclisme. Son directeur sportif redoute l’amalgame manichéen entre le rôle de porte-parole du peloton joué par le charismatique Pantani, et le fait qu’il s’oppose aux contrôles, ce qui renforce la suspicion à son égard. Ayant tenté de défendre le peloton et de garder des contrôles démocratiques, Pantani allait subir l’effet boomerang : l’épée de Damoclès s’abattrait sur lui dans les Dolomites, sans que personne ne vienne prendre sa défense après son exclusion. Le groupe Mapei fit dissidence, acceptant de se soumettre aux contrôles du CONI. La réaction d’Andrea Tafi le lendemain aux propos de Pantani lui avait valu des remontrances de l’intéressé, ainsi que de Mario Cipollini. Pantani et Cipollini accusaient Tafi de trahir le peloton. Plus qu’à Tafi, c’est au puissant docteur Squinzi, personnage cynique, que Marco Pantani s’oppose. Aux yeux de Squinzi, Pantani a franchi le Rubicon. Patron de la puissante équipe Mapei, mécène de la Fédération italienne de cyclisme, homme aux réseaux redoutables, Giorgio Squinzi avait essayé en vain de recruter Marco Pantani fin 1998 après son exploit, le doublé Giro – Tour. Malgré le pont d’or, rien n’y avait fait, Pantani restait fidèle à Mercatone Uno. Squinzi s’était-il vexé de ce refus, lui qui avait attiré Tonkov, Bartoli, Museeuw, Rominger, Olano ou encore Bettini dans sa Dream Team du peloton ? Pantani, par la répétition de ses victoires trop faciles, de sa remontée implacable à Oropa ou de son cavalier seul impressionnant à Madonna di Campiglio, s’était-il mis à dos l’ensemble du peloton ? Ces victoires ont-elles été pour lui des victoires à la Pyrrhus ? Avait-il commis le péché d’orgueil en prolongeant l’euphorie de ses victoires montagneuses ? Personne ne le sait, mais la violence de sa chute et son isolement crescendo après sa trop courte rédemption sportive de l’an 2000 ont de quoi interpeller.

9e – Trente – San Pellegrino 1955 (vainqueur d’étape Fausto Coppi, maillot rose Fiorenzo Magni)

Ce jour là, les vétérans Coppi et Magni (35 ans) vont franchir le Rubicon en profitant d’une crevaison de leur jeune rival Gastone Nencini pour triompher. Le maillot rose est en effet sur les épaules de ce jeune espoir italien âgé de 25 ans. Mais le Lion du Mugello devra attendre deux ans pour ramener la maglia rosa à bon port, en 1957. Ce Giro 1955 va revenir à Fiorenzo Magni, le troisième pour le Lion des Flandres. Dans ce Tour d’Italie 1955, Fausto Coppi fait figure de pestiféré. Le quintuple vainqueur du Giro a vu le peloton ne pas recevoir la bénédiction du pape Pie XII lors du passage de Rome. L’évêque de Rome a refusé de bénir un peloton comportant en son sein un pécheur, puisque Coppi a fait scandale dans l’Italie puritaine des années 50 par son divorce étalé au grand jour, par la faute de sa liaison avec la Dame Blanche, alias Giulia Occhini. A San Pellegrino Terme, le Campionissimo remporte la 20e étape du Giro : Coppi accompagne Magni dans une échappée et collabore avec lui jusqu’à San Pellegrino Terme, où il le bat au sprint. Au classement général, Fiorenzo Magni est désormais premier et gagne le Giro le lendemain, avec 13 secondes d’avance sur Coppi. Il est reproché à ce dernier de ne pas avoir tenté de reprendre ces secondes à San Pellegrino. J’aurais pu le faire, dit Coppi, mais je considérais qu’une telle tactique eût été déloyale puisque Magni, au cours de notre échappée, avait fourni la plus grosse part du travail. Ce succès d’étape à San Pellegrino sera une sorte de victoire à la Pyrrhus pour le champion de Castellania, coupable d’avoir crucifié Gastone Nencini sans avoir eu le cran d’aller disputer les ultimes secondes le séparant d’un sixième maillot rose qui restera à jamais utopique pour le Héron, comme pour Binda avant lui et pour Merckx après lui. San Pellegrino, ville de la célèbre marque d’eau minérale pétillante, sponsor qui aurait dû être celui de l’équipe de Coppi en 1960 sous l’égide de son rival Gino Bartali (directeur sportif). Après 1955, comme s’il était marqué à la culotte par l’épée de Damoclès du jugement dernier, Fausto Angelo Coppi va en effet tomber de Charybde en Scylla : terrible défaite du Tour de Lombardie 1956 contre André Darrigade, blessures multiples, scandale de son divorce, mort tragique de la malaria le 2 janvier 1960 après une tournée en Haute-Volta avec ses amis français (Bobet, Anquetil, Geminiani et Hassenforder). Mais comment un tel renversement de situation a-t-il pu se produire ? Le Tour d’Italie 1955 met aux prises trois coureurs italiens : Fiorenzo Magni, Fausto Coppi et Gastone Nencini. Les deux premiers ont 35 ans, le dernier seulement 25 ans. C’est l’expérience contre la jeunesse. La veille de l’arrivée, il n’y a plus de montagne au programme et Nencini est en tête du classement général, avec plus d’une minute d’avance sur ses deux compatriotes. Tout le monde pense alors qu’il a course gagnée, et tout le monde fait une grosse erreur. La vingtième étape, entre Trente et San Pellegrino, va en effet bouleverser cette édition, et la faire entrer dans l’histoire. A deux jours de l’arrivée à Milan se déroula l’étape reine de ce Giro 1955, entre Cortina d’Ampezzo et Trente. Une journée terrible dans les Dolomites, au cours de laquelle Fiorenzo Magni, moins bon grimpeur des trois italiens, avait beaucoup souffert, lâchant dans les montées et revenant dans les descentes, quand Gastone Nencini faisait le nécessaire pour conserver son maillot rose. Magni, Coppi et Nencini terminèrent tous ex aequo à 2’64’’ du vainqueur d’étape, Jean Dotto, très en verve puisque le Français venait de gagner la Vuelta. Dans la soirée, tout le monde pensait alors la bataille pour la première place du Giro bel et bien terminée, et devant la presse, Fiorenzo Magni abondait dans ce sens. Personne ne misait un kopeck sur les chances de Magni de renverser la vapeur face à Nencini, qui disposait d’un confortable matelas de 1’29’’ d’avance sur son aîné (Geminiani, dauphin de Nencini, étant intercalé à 43 secondes). Avec ce cruel statu quo qu’il venait d’encaisser, personne n’imaginait encore Fiorenzo Magni en mesure de partir à l’abordage dans les ultimes étapes, dénuées de difficultés. Sauf que le Toscan, pourtant guère réputé pour son sens tactique, savait que se profilait lors de l’étape suivante une portion d’environ 15 kilomètres sur une route très abîmée, comparable à celles empruntées lors du Tour des Flandres, une épreuve qu’il avait remporté trois fois consécutivement (1949, 1950, 1951). Alors que ses mécaniciens s’affairaient pour lui monter des pneus lourds et plus résistants, Fiorenzo Magni mettait en place sa stratégie. Une bonne partie de la nuit, le lauréat des Giro 1948 et 1951 peaufina son plan avec l’aide de ses coéquipiers. Sans oublier de se mettre dans la poche une partie du peloton, sur la base de petits arrangements plus ou moins secrets. Hugo Koblet accepta par exemple d’aider Magni en échange d’une victoire d’étape assurée pour l’arrivée à Milan – ce qui se réalisera. Adepte de la météo difficile que proposent les classiques flandriennes, le natif de Vaiano fut d’autant plus rassuré le matin de cette avant-dernière étape qu’il comprit rapidement que le froid et l’humidité feraient partie de l’équation. Des conditions climatiques que n’appréciait pas Nencini, rarement au départ d’épreuves nordiques. Maillot rose durant une semaine en première partie d’épreuve, Magni avait donc tout mis en œuvre pour réussir son coup et récupérer le paletot de leader quand personne ne s’y attendait. Ne restait plus qu’à compter sur de bonnes jambes et un peu de réussite. Pour le reste, son expérience et sa roublardise feraient la différence … Lorsqu’au détour d’un virage se fit observer le secteur que Magni attendait, le bonhomme ne se fit pas prier pour attaquer. Coppi sauta dans sa roue, Nencini en fit autant. Sauf que ce dernier, sans doute par erreur de jeunesse, avait des pneus classiques, et il ne tarda pas à crever, comme 87 des 97 coureurs qui composaient encore le peloton. Sans pitié pour son jeune rival malgré le bushido du peloton, ce code d’honneurs entre samouraïs de l’asphalte qui veut que l’estocade ne se prononce pas face à un homme à terre pour cause de chute ou de crevaison, Magni accéléra la cadence, avec Coppi sur le porte-bagage. J’ai dû faire tout le travail jusqu’à Brescia, où j’ai laissé Fausto prendre un premier relais. Après ça, il a travaillé avec moi, et nous avons fait ensemble les 160 kilomètres jusqu’à San Pellegrino. Au début, sur le bord de la route, on vit des pancartes ‘’Viva Nencini !’’, puis rapidement, les gens ont changé pour ‘’Viva Coppi !’’ et ‘’Viva Magni !’’, racontera Fiorenzo Magni quelques années plus tard. Prié par Gino Bartali d’un probable succès sur le Tour de France 1950, le triple vainqueur du Ronde est en train d’écrire un grand chapitre de l’histoire du Giro, avec l’aide d’un Campionissimo qui a donc décidé de collaborer à ce coup de Jarnac invraisemblable. Nencini, lui, est pris au piège. Son directeur sportif lui conseille de se relever pour attendre le peloton, jugeant qu’il n’a aucune chance en continuant seul. Le maillot rose s’exécute, mais une fois repris, se heurte aux alliances passées la veille par le leader de l’équipe Nivea. Personne ou presque ne daigne aider le leader de la course, c’est dire l’influence psychologique, l’emprise sur le peloton qu’ont les deux vieux briscards à l’avant. Quand j’entends qu’un athlète de 35 ans est considéré comme vieux, je souris, expliquera le triple vainqueur du Giro après sa carrière. A l’arrivée, l’écart est impressionnant : le duo Magni-Coppi a repris 5’37’’ au peloton, un véritable gouffre. Magni laisse la victoire à son prestigieux compagnon d’échappée, pour le remercier de sa collaboration, et se contente du maillot rose, qu’il endosse avec 13 secondes d’avance sur Coppi. Jusqu’au cruel dénouement entre Eric Caritoux et Alberto Fernandez Blanco sur la Vuelta 1984 (6 secondes après le chrono final de Torrejon de Ardoz), ces maudites 13 secondes resteront comme le plus petit écart entre un vainqueur et son dauphin sur un grand tour. Et pour toujours, le coup de maître de Fiorenzo Magni restera dans les livres d’histoire du cyclisme.

8e – Merano – Aprica 1994 (vainqueur d’étape Marco Pantani, maillot rose Evgueni Berzin)

Si un concours Lépine cycliste avait demandé à ses concurrents de créer l’ultime grimpeur, le lauréat aurait probablement offert un coureur moins doué que Marco Pantani, véritable phénomène à qui seuls Federico Bahamontes et Charly Gaul, dans les grands escaladeurs du passé, peut être comparé … Vainqueur du Baby Giro en 1992 (le Tour d’Italie des amateurs), Pantani est un rookie chez les grands en 1993 avec l’équipe Carrera de Claudio Chiappucci. Il revient en 1994, et gagne en solitaire l’étape de Merano. Dans le premier volet de ce diptyque des Dolomites (massif qui allait devenir un des terrains de feu favoris de Pantani), on observait un statu quo entre les favoris qui concédaient 40 secondes à l’arrivée au jeune équipier de Claudio Chiappucci, Marco Pantani, qui s’était échappé dans l’ultime ascension. Bien qu’épaulé par un Moreno Argentin des plus sereins, Berzin ne masquait pas son inquiétude vis-à-vis de ce grimpeur visiblement sans complexes. La suite des évènements allait lui donner raison… Le lendemain appartient désormais à la légende du cyclisme, et depuis ce 5 juin 1994, les tifosi ont eu les yeux de Chimène pour Pantani, comme pour aucun autre coureur depuis l’inégalable Fausto Coppi. Pas plus Nencini, Motta, Gimondi, Moser, Saronni, Visentini, Argentin que Bugno ou Chiappucci n’ont été à ce point idolâtrés dans la Botte. Dans l’étape reine, il parvient, au cours de l’ascension du Passo di Mortirolo, col terrible au pourcentage moyen de 10.3 % (avec des passages terrifiants à 19 %), à asphyxier le maillot rose, le Russe Evgueni Berzin ainsi que le double vainqueur sortant Miguel Indurain, qui tente vainement de défendre ses titres obtenus en 1992 et 1993. Vainqueur à Merano, Pantani annonçait à ses équipiers qui avalaient le plat de pâtes traditionnelles d’avant course qu’il voulait remettre ça. Son leader Chiappucci, écarté de la course à la victoire après sa défaillance dans la 4ème étape, acquiesçait et allait se dévouer pour son jeune équipier. El Diablo joignit le geste à la parole dès la descente du Stelvio, parti en contre derrière Franco Vona, Chiappucci entrainait avec lui Wladimir Belli, Udo Bölts, Massimo Ghirotto et Alvaro Mejia. Positionné ainsi, Chiappucci allait être un parfait relais pour celui que l’on désignait déjà comme son successeur. C’est dans l’ascension du terrible Mortirolo, à 64 kilomètres de l’arrivée, que Marco Pantani décidait de porter l’estocade, comme prévu Chiappucci lui servit de relais avant de le laisser s’échapper seul en tête. Derrière Marco Pantani, seul Indurain se risquait à contre attaquer. L’Espagnol sentit son rival Berzin en difficulté et se montra ainsi prêt à en découdre, au sommet du Mortirolo, Indurain passait 2 minutes après Pantani et avait 1 minute d’avance sur le tandem Bugno : De Las Cuevas. Au pied du Santa-Christina, Indurain fit la jonction avec Pantani, ce dernier en tête depuis plus de 50 kilomètres ne s’en accommodait guère et l’attaquait aussitôt, quel caractère ! Pourtant en train de renverser la vapeur, l’Espagnol, privé de la collaboration d’un Pantani déchaîné allait subir le contre coup de son panache. Pris d’une fringale il devait concéder 3 minutes dans l’ascension de la dernière difficulté sur celui qui allait tout droit vers un incroyable doublé dans les Dolomites. Il restait la descente à négocier vers Aprica, dans celle-ci Pantani nous gratifiait d’un numéro d’équilibriste en passant son fessier derrière la selle au-dessus de sa roue arrière, au grimpeur ailé s’ajoutait un sacré sens du spectacle. De la 6e place le matin, il se retrouvait à la 2ème derrière Berzin qui assura ce jour-là une défense héroïque face à ces multiples offensives. Le doute n’était plus permis, en la personne de Marco Pantani, les Dolomites avaient accouché d’un sacré phénomène. Pantani termine finalement deuxième de l’épreuve derrière Berzin mais devant Indurain. Dans cette étape reine passée par le Stelvio et le Mortirolo, les écarts sont terribles, dignes d’une époque révolue : Claudio Chiappucci 2e à 2’52’’, Miguel Indurain 5e à 3’30’’, Evgueni Berzin 6e à 4’06’’, Gianni Bugno 8e à 5’50’’, Andrew Hampsten 14e et Armand De Las Cuevas 15e tous deux à 7’02’’, Ivan Gotti 19e à 10’03’’ … Certes à l’arrivée de Giro 1994 à Milan, le maillot rose est bien sur les épaules d’Evgueni Berzin, qui a battu deux fois Indurain lors des CLM de Follonica (terrible camouflet pour le Navarrais, qui concéda la bagatelle de 2’30’’ en 44 kilomètres) et Passo del Bocco. Mais celui qui a le plus marqué les esprits, c’est bel et bien Marco Pantani, qui enfonce le clou dans le Tour de France 1994, terminant 3e derrière Miguel Indurain et Piotr Ugrumov après d’autres arabesques dans les cols pyrénéens et alpestres, sans oublier les pentes rocailleuses du Mont Ventoux …

7e – Francavilla al Mare – Blockhaus de la Majella 1972 (vainqueur d’étape José Manuel Fuente, maillot rose José Manuel Fuente)

A priori sur le papier, Fuente contre Merckx, c’est David contre Goliath, le Belge étant plébiscité depuis fin 1968 comme l’astre roi du cyclisme, l’Espagnol tirant lui la quintessence de ses dons intrinsèques en montagne … Indirectement, c’est le grimpeur ibérique qui donnera à Eddy Merckx l’occasion de prouver combien sa force mentale lui permettait de compenser sa seule lacune, la haute montagne et les forts pourcentages. Car les cols du Giro et de la Vuelta sont bien plus difficiles que ceux du Tour de France, épreuve plus prestigieuse de par la forte concurrence qui y règne chaque été … En 1972, dans le Giro, le rival national de Luis Ocaña, Jose Maria Fuente Lavandera, donna du fil à retordre à Merckx dans la montagne. Vainqueur de la Vuelta, Fuente gagna l’étape du Blockhaus de la Majella, s’emparant du maillot rose de leader, qu’il converva pendant quatre jours. Poussé dans ses retranchements, Merckx craignait les démarrages foudroyants de Fuente, plus encore que ceux de Van Impe ou d’Ocaña. Pur grimpeur, Fuente savait escalader les cols les plus pentus sans faiblir … Si bien qu’au Blockhaus de la Majella, au coeur des Abruzzes, Fuente réalisa une ascension proprement ahurissante, qui condamna une myriade de coureurs au hors délai. Merckx, lui, avait concédé 2’36’’ au grimpeur ibérique. Le Giro 1972 vacillait suite à l’étonnante démonstration du coureur asturien …

6e – Cles – Sondrio 1980 (vainqueur d’étape Jean-René Bernaudeau, maillot rose Bernard Hinault)

5 juin 1980, vingtième étape du Giro, Cles – Sondrio. Pantagruel du cyclisme, ogre à l’insatiable appétit de victoires, Bernard Hinault a perdu ce Tour d’Italie, c’est un fait objectif, une vérité incontestable, le maillot rose étant solidement installé sur les épaules du coureur italien Wladimiro Panizza. Face à une coalition d’équipes italiennes, les chances d’Hinault apparaissent bien minces … Mais le directeur sportif de l’équipe Renault, Cyrille Guimard, est un fin tacticien, capable d’échafauder les plans les plus audacieux, les plus ingénieux et les plus machiavéliques qui soient pour gagner une course. Afin de rendre réalité ce qui n’est alors qu’utopie, à savoir la victoire finale d’Hinault à Milan, Guimard utilise un de ses atouts maîtres. En 1980, Hinault dispose d’un coéquipier de premier plan avec Jean-René Bernaudeau. 3e de la Vuelta en 1978, 5e du Tour en 1979, Bernaudeau est vu comme un grand espoir du cyclisme international. A San Sebastian, au terme du Tour d’Espagne 1978, Bernaudeau n’avait concédé que 3’47’’ à Hinault, un sacré exploit. Lancé par Guimard dans une offensive légendaire, Bernaudeau déploie avec panache ses ailes sur les routes des Dolomites. Devant lui culmine le terrible col du Stelvio, 27 km d’ascension et d’interminables lacets, avec des passages à 16 % et un sommet culminant à 2757 mètres d’altitude. Ce Stelvio, qui est un des plus hauts cols routiers d’Europe, avait sonné le glas des espoirs du divin Hugo Koblet en 1953. L’Apollon du vélo avait cédé sous les assauts répétés de Fausto Coppi. Mais en ce jour de 1980, c’est Jean-René Bernaudeau qui dompte le Stelvio. Rejoint par son leader Hinault en tête de course, le Vendéen ouvre la voie à un triomphe de l’équipe Renault. L’attaque d’Hinault surprend d’autant plus qu’elle intervient l’étape d’un contre-la-montre où tout le monde attend le coureur Français. Avant le départ, le public italien, hostile envers le Breton, découvre avec stupéfaction le personnage d’Hinault, qui vient se recueillir dans le Piémont sur la tombe de Coppi. Héritier de Coppi, Anquetil et Merckx dans la légende du sport cycliste, nourri par les fées du destin au nectar et à l’ambroisie, l’enfant d’Yffiniac gagne le respect de la Botte, avant de vaincre ses fils un par un sur les routes de la péninsule. L’attaque du Blaireau intervient au lacet numéro 34 du Stelvio. Panizza ne peut pas contrer et mesure son impuissance, loin de la cime majestueuse de ce col craint de tous. La neige qui borde l’asphalte du col du Stelvio accroît encore le sentiment de peur qu’inspire le géant des Dolomites … donnant un air d’Annapurna, d’Everest à ce col terrifiant. Rejoignant donc son coéquipier Bernaudeau dans la descente du col du Stelvio, Hinault avait passé le sommet 45 secondes derrière son coéquipier. Mais après ce morceau d’anthologie, il reste encore 85 kilomètres à parcourir pour rejoindre Sondrio, qui se décomposent en descente de col et en plaine. Viscéralement attaché à la victoire, Hinault se bat avec l’énergie implacable des champions … Les deux coureurs de l’équipe Renault proposent alors une sorte de contre-la-montre en tandem, un trophée Baracchi improvisé parfaitement exécuté, qui permet de creuser l’écart sur un groupe de chasse de six coureurs parmi lesquels se trouve le maillot rose Wladimiro Panizza. La complicité des deux coéquipiers du Losange était manifeste. Quelques semaines avant ce Tour d’Italie, le frère cadet de Jean-René Bernaudeau avait eu un grave accident de canoë dans un lac proche de leur domicile, à Saint-Maurice-le-Girard en Vendée. Hinault avait décidé de l’emmener au Giro pour aider son coéquipier à oublier cette tragédie. Les routes italiennes avaient constitué pour Bernaudeau un excellent antidote. Sur la ligne, à Sondrio, Bernaudeau triomphe en grand vainqueur du jour, ivre de joie. Mais son leader Hinault, deuxième de cette étape dantesque, se trahit par un regard complice. Le maillot rose est sien, Panizza doit abdiquer, après avoir perdu 4’22’’ ce jour là face au champion breton, déjà double vainqueur du Tour (1978 et 1979) … L’Italie retient son souffle pour Panizza, qui court alors le Giro pour la treizième fois … Le coureur italien, qui a découvert l’épreuve en 1967, à l’époque où Merckx et Gimondi se disputaient encore la place d’héritier de Jacques Anquetil, rate une occasion unique de ramener le maillot rose à Milan. C’est donc Hinault, l’intouchable champion, qui gagne ce Tour d’Italie 1980. Mais Hinault, qui entre en triomphateur à Milan ceint du maillot rose, comme jadis les généraux à Rome après une campagne victorieuse, devra attendre 1982 pour réussir le prestigieux doublé Giro – Tour, exploit seulement atteint par Coppi, Anquetil et Merckx avant lui. En effet, Hinault, victime d’une tendinite au genou, abandonne dans le Tour de France 1980. C’est à Pau que la reddition du champion breton a lieu, ouvrant les portes du maillot jaune à son dauphin désigné, Joop Zoetemelk.

5e – Chiesa in Valmalenco – Bormio 1988 (vainqueur d’étape Erik Breukink, maillot rose Andrew Hampsten)

Le 5 juin 1988 fut le plus grand jour de la carrière d’Andrew Hampsten, surnommé Snow Rabbit, le lapin des neiges et premier coureur non européen à gagner le Giro (rejoint par le Canadien Ryder Hesjedal en 2012 puis par le Colombien Nairo Quintana en 2014) … Une tempête de neige à partir de la moitié de l’ascension du Passo di Gavia (que le Giro n’avait pas emprunté depuis 1960), -5°C au sommet et des coureurs frigorifiés dans la descente vers Bormio. Echappé, le coureur néerlandais Johan Van der Velde pensait avoir fait le plus dur en conservant une minute d’avance au sommet… Il finira à 47 minutes du vainqueur, son compatriote Erik Breukink. Le pionnier américain Andy Hampsten, qui n’aurait probablement jamais remporté le Giro sans cette tempête, y gagnera le surnom de Snow Rabbit … Max Testa, le médecin de la formation américaine 7-Eleven dirigée par Jim Ochowicz, était un familier de la région des Dolomites pour y avoir passé des vacances en famille. Il connaissait les routes et était parfaitement au fait des conditions météo difficiles qui pouvaient parfois sévir. Hampsten avait également un avantage psychologique sur les Européens puisqu’il était né dans le Dakota du Nord et avait grandi dans le Colorado, des Etats très montagneux et souvent tourmentés par le mauvais temps. Assurance, force de conviction mais aussi organisation étaient les maîtres-mots de 7-Eleven. Hampsten et ses équipiers étaient très bien couverts pour résister au froid : plusieurs couches de vêtements pour tenir le corps à bonne température, t-shirt en polypropylène utilisé par les triathlètes, lunettes de skieur, bonnets en laine, vaseline enduite du visage aux pieds et gants en néoprène pour tenir dans l’ascension et surtout la descente du Gavia, plus largement exposée par la tempête de neige. Le reste du peloton, lui, ne se prévalait pas de toutes ces précautions et restait inquiété, d’une part, par la violence des éléments qui les attendait au cours de l’étape. Mais également par la confiance dégagée par Hampsten. Tu ne vas quand même pas attaquer aujourd’hui ?, demandaient même certains coureurs dans la vallée précédant l’ascension finale. La peur de la neige, de la pluie, de la boue mais aussi de la défaite avaient muri chez les adversaires du grimpeur américain. Après un tempo opéré par les Del Tongo de Chioccioli, le leader des 7-Eleven porte un démarrage à l’endroit prévu, dans les pentes les plus difficiles du Gavia. Hampsten créé vite des écarts, creuse des sillons sur une route devenue boueuse mais doit aussi se prémunir de la neige poussée par le vent de côté. Préserver ses forces pour aller le plus loin possible, une question de survie mais aussi la stratégie la plus efficace pour faire basculer le Giro. Derrière, c’était l’hécatombe : les coureurs mal protégés étaient transis de froid et devaient s’arrêter à plusieurs reprises sans pouvoir bénéficier de l’aide de leurs directeurs sportifs bloqués par l’étroitesse de la route, certains coureurs ne pouvaient plus passer de vitesse, les pignons gelaient, les patins de freins étaient parfois usés jusqu’à l’acier. Dans ce sommet d’épouvante, Hampsten pouvait encore compter sur la présence de Jim Ochowicz, le patron des 7-Eleven, ou encore Testa, présents à des points importants du Gavia pour le ravitailler en boissons chaudes. A six kilomètres du sommet, mon esprit est entré dans un brouillard. Je roulais fort mais sans avoir l’impression de vraiment faire mal. Breukink était le plus proche, à une minute. C’est là que j’ai commencé à me demander à quel point j’avais et j’aurai froid dans la descente, et le doute s’est installé en moi, la panique….. Est-ce que les voitures vont pouvoir me rejoindre ? Est-ce que le docteur sera là aux quatre kilomètres à m’attendre avec du thé chaud ? Est-ce que Och (Ochowicz) sera là à un kilomètre du sommet pour me filer un vêtement ? Qu’est-ce que je vais faire avec ? J’ai réalisé que si je m’arrêtais en plein chemin, je ne pourrais plus repartir, témoignera Hampsten. Frigorifié, le vainqueur d’étape de Paris-Nice, cette saison-là, était rejoint par Breukink au sommet. Après la tempête de neige, le Néerlandais et l’Américain affrontaient une pluie glaciale dans la descente vers Bormio, que Johan van der Velde garda longtemps en mémoire. Echappé dans le Gavia et longtemps pressenti pour la victoire d’étape, le Néerlandais dût s’arrêter à deux reprises pour reprendre ses esprits, boire du thé, un peu de cognac et concéder 47 minutes sur la ligne d’arrivée !

4e – Merano – Monte Bondone 1956 (vainqueur d’étape Charly Gaul, maillot rose Charly Gaul)

Largement distancé au général au soir de la 18e étape (24e du classement général à plus de 16 minutes), le Luxembourgeois Charly Gaul passe à l’attaque lors de l’étape suivante entre Merano et le Monte Bondone disputée dans des conditions apocalyptiques. En effet, après un départ sous la pluie, c’est la neige qui fait son apparition accompagnée de température approchant les -10 °C. Plus de 40 coureurs vont abandonner, dont le maillot rose Pasquale Fornara. Gaul l’emporte au Monte Bondone avec plus de 8 minutes d’avance sur le second et reprend le maillot rose qu’il conservera jusqu’à Milan. L’exploit accompli par le Luxembourgeois durant cette étape est considéré par certains comme l’un des plus grands de l’histoire du cyclisme. Montagnard dans l’âme et escaladeur hors norme, Charly Gaul, de par ses dons innés d’alpiniste du macadam, pourrait prétendre à tous les honneurs dus à sa classe, en vain. Pourtant, en 1956, Charly Gaul participe pour la première fois au Giro. Comme à son habitude, le jeune homme, alors âgé de 24 printemps, se contente de réaliser son numéro favori lors des étapes montagneuses sans se soucier outre mesure de sa position dans la hiérarchie du peloton. Ainsi, à la veille de la grande étape des Dolomites, l’enfant du Grand Duché accuse un retard rédhibitoire de l’ordre de seize minutes sur le leader de l’épreuve transalpine, l’autochtone Pasquale Fornara. Pour conforter sa philosophie de course, le dilettante luxembourgeois confie, en cette veillée d’armes, à son fidèle équipier Marcel Ernzer : Demain, je gagne l’étape et j’abandonne… Au matin de ce 8 juin 1956, les conditions climatiques sont exécrables. Le froid et la pluie mêlés laissent augurer une journée dantesque. Dès la deuxième ascension, le col de Rolle, Charly Gaul débute son one-man-show accompagné du seul Italien Bruno Monti. Il bascule en tête de la difficulté et possède déjà une avance conséquente de 2’35″ sur un autre monstre des cimes, l’Aigle de Tolède à savoir, l’Espagnol Federico Bahamontès. Hélas, des freins récalcitrants le pénaliseront sévèrement lors de la descente. En effet, tout au long de ce périlleux exercice, Charly est contraint d’user de ses seuls pieds pour ralentir, un temps soit peu, sa progression vertigineuse. A ce petit jeu, tous les efforts entrepris auparavant sont réduits à néant. Qu’on en juge. Au bas du Paso di Broccone, Gaul possède un débours de plus de six minutes sur la colonie italienne représentée par le Romain Monti, donc, Fornara, le Maillot Rose, Nino De Filippis et Arrigo Padovan. Le temps, en ce milieu d’étape, est toujours aussi abominable et de la neige fondue se déverse maintenant sur des coursiers transis de froid. Par voie de conséquence, les premières défaillances (nous sommes à deux jours de l’arrivée et les organismes sont passablement affaiblis) apparaissent. Padovan, le premier, tente un baroud d’honneur en attaquant sèchement mais s’effondre quelques hectomètres plus loin, ayant trop présumé de ses forces du moment. Il abandonnera la course, anéanti, dans la foulée. Puis ce sera au tour de Monti, surpris quelques lacets plus loin au fond d’un ravin, paralysé par la froidure du blizzard. Nous sommes, à cet instant de la course, au pied de la montée finale vers Monte Bondone. Dans les premières rampes de la montée, De Filippis, alors leader virtuel du Tour d’Italie, est victime d’une terrible défaillance. Le malheureux transalpin, ivre de fatigue, tremblant de tous ses membres, s’affale de tout son poids sur le capot d’un véhicule suiveur tel un pantin désarticulé. C’est l’abandon inexorable. L’hécatombe est invraisemblable dans le peloton des rescapés de cette terrible journée. Requinqué après sa mésaventure de funambule malgré lui, et revenu du diable vauvert, Charly Gaul, qui a une haine viscérale de la chaleur, prend les rênes de la course et se propulse en tête de la colonne des rescapés en imposant un train d’enfer. C’est maintenant une vraie tempête de neige qui s’abat sur ce Giro 1956. Faisant fi de tous ces éléments, le Luxembourgeois creuse des écarts autant inexorables que décisifs voire définitifs sur ses adversaires médusés. L’Italien Fantini, pourtant auteur d’une fin de course hallucinante, termine à huit minutes. Florenzo Magni, lui, accuse un retard de près de douze minutes sur un Ange de la Montagne déchaîné. A peine franchie la ligne au sommet du Monte Bondone, Charly Gaul sera immédiatement emmitouflé mais incapable de s’extirper de sa monture, les instances médicales le désencastreront avec une infinie délicatesse tant il était engourdi par la froidure. Conduit promptement dans une grange voisine, il recouvrera plus tard l’usage de ses membres endoloris. Au nez et à la barbe de tous les favoris et en dépit de tous les pronostics contraires à son avènement, il remportera, deux jours plus tard le premier de ses deux Tours d’Italie (le second en 1959). Son exploit n’est pas mince surtout lorsque l’on apprend que le Luxembourgeois s’est imposé sans l’aide d’un seul équipier, tous ayant abandonné chemin faisant ! Charly Gaul triomphera également lors de la Grande Boucle 1958, en procédant de la même manière. Un schéma de course quasiment identique à son épopée 1956, à savoir, en étant pratiquement hors course avant le franchissement des Alpes puis en nous gratifiant d’une étape dont il avait le secret, dans la Chartreuse, où il atomisera tous ses adversaires.

3e – Bolzano – Bormio 1953 (vainqueur d’étape Fausto Coppi, maillot rose Fausto Coppi)

Ayant battu Coppi dans le contre-la-montre de Follonica (8e étape), Hugo Koblet, alias l’Apollon du vélo revêt le maillot rose de ce Tour d’Italie 1953. Mais la partie n’est pas encore gagnée pour le virtuose coureur suisse, car l’avant-dernière étape du Giro 1953 est une terrible épreuve en haute montagne … Partant de Bolzano, longue de 125 kilomètres, cette vingtième étape passe par les Dolomites, et arrive à Bormio, en Lombardie, empruntant le juge de paix de ce Tour d’Italie, le mythique col du Stelvio, dont le sommet se trouve à une altitude de 2758 mètres. Col à la fois long et pentu, il possède les caractéristiques d’un véritable enfer montagneux … 26 kilomètres d’ascension à une pente moyenne de 7.7 % (à titre de comparaison, le Mont Ventoux, épouvantail des cols français, possède un pourcentage moyen de 7.7 %, mais sur 21 kilomètres, sur sa face la plus difficile). C’est donc une véritable épreuve qui attend Coppi et Koblet, un châtiment de Sisyphe. Le Passo di Stelvio, plus haut col routier d’Italie, désignera sans nul doute le vainqueur de ce Giro 1953. Plus encore que le Gavia, le Pordoï ou le Mortirolo, le Stelvio est le col mythique de la péninsule italienne … Dès la première visite du Giro, le Stelvio va écrire sa légende … Le panache de Koblet, excellent grimpeur, ne suffit pas à désarçonner Coppi, dans un décor épique. Les lacets (48 au total) s’enchaînent entre les deux coureurs … Sur cette route construite de 1820 à 1825, entre la Lombardie et l’Autriche, le Giro va basculer. En arbitre de ce duel de titans, le jeune Pasquale Fornara, troisième du général. Le Stelvio, véritable calvaire, va offrir un terrain magnifique pour l’ultime bras de fer entre Coppi (34 ans) et Koblet (28 ans) … Sur les pentes enneigées de ce col gigantesque, c’est le Campionissimo qui réussit l’exploit … il s’échappe avant le sommet et gagne l’étape de Bormio. Le Pédaleur de Charme n’a pas pu résister, impuissant après avoir reçu cette banderille d’un champion dont certains avaient vendu, un peu trop tôt, la peau de l’ours. Coppi, au pied du mur le matin même, a su se sublimer à l’instant décisif, comme seuls les plus grands champions peuvent le faire … En 1953 pour son baptême du feu dans le Giro, le Stelvio va bénéficier du meilleur des parrains, Fausto Coppi. Sur cette pente à 7% avec des passages à 16 %, longue de 26 kilomètres, le Campionissimo va s’envoler et signer un de ses derniers exploits sur le Giro. Hugo Koblet en rose le matin est pulvérisé, alors que la veille encore, il voltigeait. Mais Coppi a trouvé avec ce Stelvio un adversaire de sa taille. Dans les derniers lacets, j’ai cru mourir , expliquera l’ancien commis-charcutier de Novi Ligure. Le Stelvio reçoit depuis, à chaque passage du Giro entre ses murs de neige, le titre de Cima Coppi attribué (depuis 1965) au col le plus près du ciel. Le parcours de 1953 emprunte le versant le plus dur, le versant nord, en venant de Prato. La descente mène vers Bormio. Le classement de cette étape dantesque prouve que Coppi n’a pas abdiqué, et sonne surtout le glas des espoirs d’Hugo Koblet. Le Suisse, immense champion, est tombé sur plus fort que lui, sur un dieu vivant de la petite reine, Fausto Angelo Coppi, le plus grand coureur de son temps, et de tous les temps, avant que Merckx ne prenne cette place si subjective … Eddy Merckx, également quintuple vainqueur du Giro par la suite, Coppi égalant le record établi par Alfredo Binda. Ironie du destin, chacun des trois titans aurait pu faire encore mieux : Binda s’il n’avait pas été privé de participation en 1930 (les organisateurs du Giro l’avaient payé pour rester à la maison, lui qui avait cannibalisé la course entre 1927 et 1929), Coppi s’il n’y avait eu la Seconde Guerre Mondiale ou sa rupture du col du fémur en 1950, Merckx sans le regrettable épisode de Savonne en 1969 …

2e – Gorizia – Tre Cime de Lavaredo 1968 (vainqueur d’étape Eddy Merckx, maillot rose Eddy Merckx)

Quand le Giro 1968 se lance, le titre subjectif de meilleur coureur par étapes ne revient pas encore à Eddy Merckx, même si le potentiel du jeune phénomène belge ne laisse personne indifférent. C’est plutôt à Felice Gimondi, lauréat du Tour 19665, du Giro 1967 et de la Vuelta 1968 que les observateurs au moment de désigner le mètre étalon sur des courses de trois semaines. Pour Merckx, la montagne semble encore un Himalaya trop haut, un juge de paix en forme de plafond de verre, lui qui a failli en 1967 lors du Giro sur les cimes les plus redoutables. 1968 va marquer le début d’un septennat hégémonique, d’une insolente suprématie sur le cyclisme, où Merckx va imposer sa férule avec un sceau d’une rare violence, marquant au fer rouge toute une génération de coureurs (Ocaña, Gimondi, Poulidor, Van Impe, Zoetemelk, Fuente, Thévenet, Godefroot, Agostinho, Roger de Vlaeminck …), cannibalisant le vélo avant comme après son terrible accident de septembre 1969 à Blois, où Merckx 2.0 sera plus économe dans les cols face aux purs grimpeurs. Pantagruel de l’asphalte, Eddy Merckx avait une haine viscérale de la défaite, qu’il vivait comme un traumatisme. Son ADN était l’offensive à outrance, le panache sans limites, tandis que les calculs d’épicier ne faisaient pas partie de son vocabulaire. A courir tous les lièvres tel un boulimique jamais rassasié, le futur Cannibale va briser un totem et les dogmes de ceux qui pensaient utopique de voir un coureur cumuler autant de couronnes sur sa tête. La période juillet 1972 – juin 1973 donnera véritablement le tournis tant Merckx était pris dans l’orbite de la perfection, avec le championnat du monde sur route de Gap comme seul échec de taille : Tour de France 1972, Tour de Lombardie 1972, recorde de l’heure à Mexico, Tour de Sardaigne 1973, Gand – Wevelgem 1973, Paris – Roubaix 1973, Liège – Bastogne – Liège 1973, Amstel Gold Race 1973, Vuelta 1973, Giro 1973. L’acte de naissance de cet Eddy Merckx stellaire et stratosphérique, que seul surpassera la mission Apollo 11, un certain 21 juillet 1969 sur la Lune, est la victoire du 1er juin 1968 aux Trois Cimes de Lavaredo, sur le Giro 1968. A 22 printemps et déjà le maillot arc-en-ciel de champion du monde sur les épaules (titre conquis en 1967 à Heerlen), Eddy Merckx, ce fils d’épicier de Woluwe-Saint-Pierre, dans la banlieue de Bruxelles, semble nanti de tous les ingrédients de l’athlète hors norme. Ses prédispositions iconoclastes concernant les fluctuations météorologiques sont tout bonnement stupéfiantes. Cet atout non négligeable et pour cause, le sublime aussi bien lors des froids polaires des classiques printanières que pour le franchissement des massifs montagneux, en été, par des journées caniculaires. Despote avant l’heure dans la catégorie amateurs (champion du monde en 1964 à Sallanches), ce superbe athlète de 1.81 mètre pour 75 kg fut tout d’abord couvé par un certain Rik Van Looy, dès son passage chez les pros. L’Empereur d’Herentals, alors pierre angulaire de la modeste formation Solo Superia, lui dispensa en 1965 les premiers rudiments aptes à canaliser la débauche d’énergie du jeune belliqueux. Mais la cohabitation explosive Van Looy / Merckx fit des étincelles, et le jeune virtuose de Bruxelles fit ses bagages en vue de 1966, où son palmarès s’ouvrit avec une première victoire dans la Primavera, sur Milan – San Remo. Gaston Plaud, inénarrable et incontournable garant de la suprématie Peugeot dans l’Hexagone, fignola, cisela et tenta d’arrondir les angles encore abruptes et saillants de ce diamant à l’état brut. En vain, néanmoins, car l’impatient est désireux de mettre en oeuvre, sans attendre, son trop plein d’explosivité. Passés maîtres dans l’art de la prémonition, les transalpins de la Faema, puis plus tard de la Molteni, lui offriront avec délectation, et sans contrepartie aucune, les clés du camion. La suite leur donnera mille fois raison, telle une caverne d’Ali Baba dont ce coureur était le sésame unique. A l’orée de la douzième étape du Giro 1968 et ce premier jour de juin annonçait une rencontre mémorable et inoubliable avec l’apocalypse, le rationnel, celui qui engendre l’effroi, la frayeur et l’innommable pour l’éternité. Les questions sur ses capacités en montagne, Eddy Merckx va y répondre en écrasant les pédales avec une force divine, herculéenne, ouvrant la boîte de Pandore des démons qui vont l’aider à dominer le sport cycliste jusqu’en juin 1975, avant que l’usure du pouvoir ne le rattrapent à Pra-Loup. Mort à Pra-Loup, né aux Trois Cimes di Lavaredo le 1er juin 1968, tel est l’astre roi du cyclisme. Peu de coursiers, même aujourd’hui, ne subodorent combien ces hommes, qui ont vécu cette journée dantesque, gardent à jamais enfoui au plus profond de leurs entrailles les stigmates encore à vifs de cette étape démentielle. Cortina d’Ampezzo, ville hôte des Jeux Olympiques d’hiver de 1956 et du film la Panthère Rose en 1964, va revivre les angoisses et les liesses de sa grandeur passée. Juin en hiver. Le blizzard balaie la vallée, chemine et serpente, tel un anaconda aviné, enrobant, au passage, tout être et objet gisant inconsidérément dans les infractuosités de sa quête mortuaire. Eddy Merckx, lui, est seul, tel un éclaireur en proie à ses frasques suicidaires. Casquette vissée au crâne et gants polaires frisant le dérisoire, tentant d’épouser une fourche au touchée improbable, ce gladiateur des temps modernes tranche la route, fend le froid, rompt la glace, dompte la neige et “caramélise” ses adversaires. Au-delà de la tempête rageuse et furieuse qui paralyse membres et cerveau, au comble de la déraison, le Brabançon a, de par cette chevauchée hors du temps, ébranlé voire soumis l’adversité, à qui il porte l’estocade tel un grizzli invulnérable protégé du froid mortel des Dolomites. Ce raid insensé aux travers de ces routes inviolées, car immaculées de poudre blanche, et de ces pentes monstrueusement fantomatiques, car dénuées d’arbres et de végétations, a engendré chez les suiveurs et les coureurs l’incompréhension, l’aberration et, enfin, l’admiration. En Italie comme ailleurs, les légendes vont bon train et certaines, tenaces, laissent entendre que jamais, de mémoire d’homme, on avait vu un coursier escalader un col à une vitesse telle. Le Bergamasque Felice Gimondi, dont l’avenir de sempiternel dauphin s’ébauche cet après-midi là tel un automate s’extirpe de sa monture le visage ravagé par les meurtrissures et les larmes. Les autres, tous les autres, franchissent la ligne tels des zombies transis, gelés et écoeurés par tant d’insolence faîte homme. Plus que les écarts enregistrés aux Trois-Cimes de Lavaredo, c’est la chape de plomb majestueuse et implacable que le tout jeune Eddy Merckx a posé, promptement et inexorablement sur le peloton qui interpelle suiveurs et tifosi. Les adversaires du présomptueux, eux, n’ont pas encore évalué les dégâts insidieux causés à leurs ambitions initiales et légitimes par le scénario irréel vécu et imposé, contre toute attente, ce premier jour de juin. Ils ne s’en remettront jamais ! Le jeune espoir belge a ouvert un gouffre immuable entre lui et ses rivaux, désormais relégués à des années-lumière de celui qui allait devenir, en remportant ce Giro 1968, le cinquième étranger, à figurer au palmarès de l’épreuve reine des tifosi et du cyclisme italien. A presque 3000 mètres d’altitude et sous une vague de neige et de froid, Merckx avait écrasé la concurrence et relégué les Italiens à plus de 9 minutes sur les 12 derniers kilomètres, du jamais vu. Les écarts sur ses principaux rivaux au classement général parlent d’eux-mêmes : Gianni Motta perdit 4’08’’ dans cette étape, Felice Gimondi 6’19’’, Michele Dancelli 6’38’’, Italo Zilioli 8’30’’ et Julio Jimenez 8’36’’ … Nourri par les fées du destin au nectar et à l’ambroisie, le Cannibale écrasait déjà les classiques en 1968, il étale désormais sa dictature sur les Grands Tours, au point d’effrayer ses adversaires. Ceint, en outre, du maillot de meilleur grimpeur, gageure en forme de clin d’oeil pour un représentant du plat-pays, il n’offrira pas, pour l’heure, sa toute nouvelle notoriété, à tort, sur les routes de France et de Navarre, lors de la grand-messe de thermidor. On sait ce qu’il en advint. Son triomphe de 1968 aura des répercussions malheureuses de l’autre côté des Alpes. Las de tant d’impudence et d’insolence mêlée de la part d’un tout jeune freluquet, même pétri de talent, des escrocs sans scrupules aucun s’ingénieront à lui pourrir sa marche triomphale et inexorable vers un second sacre d’affilée lors du Giro 1969.

1er – Cuneo – Pinerolo 1949 (vainqueur d’étape Fausto Coppi, maillot rose Fausto Coppi)

Ce jour là, à travers les Alpes italiennes et françaises, tel un symbole de son futur doublé Giro – Tour 1949, Fausto Angelo Coppi atteint la quadrature du cercle. Avant ce morceau de bravoure qu’est Cuneo – Pinerolo, sorte de madeleine de Proust des amoureux du cyclisme italien, qui connut son âge d’or dans les années 40, Gino Bartali est encore considéré par l’opinion publique italienne, avec Fausto Coppi, comme le meilleur cycliste du pays. Tout oppose ces deux champions exceptionnels qui ont pérennise les exploits, et la flèche du balancier va définitivement pencher du côté de Coppi à l’arrivée à Pinerolo. Bartali vient de Toscane, Coppi du Piémont. Bartali a passé une partie de la guerre réfugié au Vatican, via ses relations avec le pape Pie XII, mais a aussi aidé des Juifs à se cacher, transportant de façon risquée des documents au départ de Florence vers des couvents de Gênes, Rome ou Assise, dans le cadre de son vélo, risquant d’être arrêté même s’il simulait son entraînement pour un retour à la compétition sans cesse repoussé aux calendes grecques du fait de la durée du conflit. Coppi, lui, a été envoyé sur le front en Tunisie. Bartali est petit, Coppi est grand, élancé, on le surnomme l’échassier. Double vainqueur du Tour (1938 et 1948), triple lauréat du Giro (1936, 1937, 1946), Bartali va sur ses 35 ans. En face, Coppi a 29 ans. En pleine force de l’âge, le recordman de l’heure a déjà triomphé par deux fois sur les routes du Giro (1940 et 1947). Escaladeur prodigieux, rouleur d’exception, Coppi n’a aucune faille. En face, Bartali est un grimpeur de grand talent, même si ses démarrages sont moins foudroyants que par le passé. Le Giro 1949 va sceller le vainqueur de cette rivalité qui divise la Botte … Une seule certitude, il n’y aura pas de match nul, le vainqueur prendra un avantage définitif sur le vaincu … A Bolzano, dans la onzième étape, Coppi a déjà fait la démonstration de son talent exceptionnel, Gino Bartali terminant à sept minutes … Vae Victis … Sur les routes en terre battue des Alpes et des Dolomites, Coppi va faire la différence dans ce Giro 1949. L’étape Cuneo – Pinerolo, en ce 10 juin 1949, est la dix-septième de ce Tour d’Italie. Pinerolo n’est autre que le nom italien de Pignerol, ville des Alpes célèbre pour sa prison, qui fut en 1680 le tombeau de Nicolas Fouquet, ancien surintendant des Finances de Louis XIV. C’est un autre roi Soleil, Fausto Angelo Coppi, qui va illuminer cette journée de toute sa classe … Comme à son habitude, le coureur piémontais va s’échapper très loin de l’arrivée, pour un festival en solitaire. A 192 kilomètres de l’arrivée, Coppi fausse compagnie au peloton, répondant à une attaque de Primo Volpi. En état de grâce, le Héron va déployer ses ailes sur cette étape qui va rentrer dans la légende du cyclisme. L’étape est longue de 254 km, et parcourt cinq cols dans les Alpes italiennes et françaises : Maddalena (col de Larche), Vars, Izoard, Montgenèvre et Sestrières. Les cinq cols vont se muer en chemin de croix pour Gino le Pieux … Pendant ce temps, Coppi augmente son avance à chaque col. Son coup de pédale est aérien, l’ancien commis charcutier de Novi Ligure semble échapper à la pesanteur sur ces routes des Alpes. Dès le col de la Maddalena, Coppi compte 2’40’’ d’avance sur Bartali, diesel qui tarde à trouver la bonne cadence. Malgré deux crevaisons par la suite, Coppi gère parfaitement son étape, l’écart avec Bartali monte à sept minutes lorsque la cime de l’Izoard est franchie … La crevaison de Bartali dans la descente du Montgenèvre lui retire tout espoir … Alea jacta est. Avec la montagne pour seule compagne, Coppi écrit sa propre légende. Chaque tour de roue résonne comme une note parfaite dans sa symphonie en cinq actes, son chef d’oeuvre en cinq cols. Au milieu du silence des Alpes, l’écho de la montagne semble informer Bartali de l’ampleur de sa défaite … En tête, le Mozart du cyclisme, Coppi, ne faiblit pas et fonce vers sa troisième victoire finale dans le Giro, après un récital aux airs de requiem, une véritable partition de virtuose sans la moindre fausse note. Cette étape mythique est le climax de la carrière de Coppi, l’enfant de Castellania. Tel un métronome, Coppi gère parfaitement son effort, régulier mais intense. Au terme de cette étape dantesque, Coppi devance Bartali de 11’52’’. Alors que Coppi triomphe dans son Piémont natal, Bartali n’a pas su enrayer la terrible et implacable hémorragie du temps … Le troisième de cette étape mythique, Alfredo Martini, premier des “mortels”, termine à plus de vingt minutes de Coppi. Un gouffre sépare le nouveau titan du cyclisme de Martini. Au classement général final de ce Giro de légende, Coppi devance Bartali, son dauphin, de 23’47’’. Adolfo Leoni est dépossédé de son maillot rose. Leoni, leader le matin au départ de Cuneo, se retrouve le soir à plus de 26 minutes du nouveau Dieu du Giro. Le commentaire de Mario Ferretti, journaliste de la radio, est resté célèbre … Un homme seul aux commandes, son maillot est blanc et bleu, son nom est Fausto Coppi. L’impact de cette étape Cuneo – Pinerolo est telle, dans la mémoire collective du Giro, que l’édition du Centenaire en 2009, avait repris le parcours de 1949. Pour l’anecdote, l’étape de 2009 fut gagnée par Danilo Di Luca. Coppi, premier coureur 2.0 par son approche cartésienne du sport, va révolutionner le cyclisme professionnel : nouvelles méthodes d’entraînement, diététique … Le Campionissimo, dont l’aura augmentera encore après sa disparition tragique en janvier 1960 (Coppi succombera à la malaria, contractée lors d’un voyage en Haute-Volta), est considéré après sa carrière comme le meilleur coureur de tous les temps, titre subjectif qu’Eddy Merckx lui ravira deux décennies plus tard. Seul bémol dans cette victoire éclatante à Pinerolo, certaines inscriptions gravées par des tifosi sur la route de Coppi … Ce dernier a pu lire notamment Fausto, pour être un grand champion, il te manque le Maillot Jaune ! Coppi comprend que pour dépasser Bartali dans le coeur de ses compatriotes, il lui faudra lui aussi gagner le Tour de France, épreuve majeure du calendrier. Pourtant, à la fin de ce Tour d’Italie qui le couronne, l’enfant de Castellania possède déjà un somptueux palmarès : triple vainqueur du Giro (1940, 1947 et 1949), recordman de l’heure (depuis 1942), double vainqueur du Grand Prix des Nations (1946 et 1947), double champion d’Italie sur route (1942 et 1947), triple vainqueur de Milan San Remo (1946, 1948 et 1949) et triple lauréat du Tour de Lombardie (1946, 1947 et 1948), sans évoquer une consécration mondiale en poursuite, sur piste. Alors que le Tour de France 1949 se profile, l’Italie est scindée en deux. Alfredo Binda, directeur sportif de la Squadra Azzurra, va devoir trancher. Les spéculations vont bon train, les partisans de Coppi estiment qu’il mérite le leadership, compte tenu de sa démonstration sur les routes du Giro. Finalement, Bartali et Coppi parviennent à un compromis via un fameux pacte de non-agression ; dit pacte de Chiavari, après une première négociation, le 16 juin 1949, à l’hôtel Andreola de Milan, six jours après le camouflet infligé par Coppi à Bartali à Pinerolo … Plus que jamais, Coppi a tutoyé la perfection en ce jour de juin 1949, s’attirant tous les superlatifs. Maillot rose flamboyant, l’Italien va poursuivre sa trajectoire dorée en remportant quelques semaines plus tard le Tour de France. Premier homme à cumuler maillot rose et maillot jaune dans une même saison, Fausto Angelo Coppi ne réussira pas de plus grand exploit qu’entre Cuneo et Pinerolo …

On remarquera que la date du 5 juin fut souvent une date très importante pour le Giro :
- 5 juin 1980, victoire de Jean-René Bernaudeau à Sondrio, prise de pouvoir de Bernard Hinault dans une étape marquée par le franchissement du mythique col du Stelvio
- 5 juin 1988, victoire d’Erik Breukink et prise de pouvoir d’Andrew Hampsten dans une étape marquée par le franchissement du col du Gavia enneigé
- 5 juin 1994, victoire de Marco Pantani dans l’étape reine Merano – Aprica
- 5 juin 1999, exclusion de Marco Pantani avant l’étape reine Madonna di Campiglio – Aprica remportée par Roberto Heras, Ivan Gotti endossant le maillot rose à Aprica

Retrouvez la 1ère partie de cet article ici

 

  1. avatar
    2 avril 2017 a 18 h 23 min

    Très bel article mon ami félicitations

  2. avatar
    4 avril 2017 a 16 h 19 min

    Superbre dyptique Axel, parfait pour moi qui ne suis pas particulièrement le Giro.

    Que d’étapes de légende, surtout causées par des conditions météorologiques dantesques. Il me semble que dans les temps plus récents les organisateurs n’hésitent pas à tronquer le parcours en cas de déchaînement de Mère Nature.

    Quelles épreuves cela devait représenter, avec du matériel roulant et vestimentaire bien moins performant que de nos jours.

    Quant à Marco Pantani il est le dernier grand champion italien, sans faire injure à Nibali. Quel destin tragique. Accordes-tu beaucoup de crédibilité aux hypothèses que tu évoques ? Dans tous les cas, les bas fonds du cyclisme sont bien sombres (mais pas plus ni moins que dans d’autres sports à mon avis).

  3. avatar
    5 avril 2017 a 11 h 19 min

    Salut Fabrice,

    Ah tu es severe avec Nibali je trouve, il a quand meme gagné les 3 grands Tours ainsi qu’un monument (le Tour de Lombardie) !
    Mais Pantani avait quelque chose en plus, c’est vrai, avec ce charisme digne d’un Coppi.
    Sa mort à 34 ans en 2004 (autopsie à Bologne comme Ayrton Senna en 1994) en a fait une icône, lui qui était déjà une idole de son vivant.

    Pour les hypotheses sur le Pirate, je te renvoie à l’excellent livre de Philippe Brunel sur le grimpeur romagnol.

    En effet pour les étapes de legende, 4 d’entre elles dans le top 5 sont directement liées à la météo : Bormio 1953 (Coppi vs Koblet), Tre Cime di Lavaredo 1968 (Merckx), Monte Bondone 1956 (Gaul) et Bormio 1988 (Hampsten).

    Coppi, lui, doit sa légende à la valeur énorme de ses rivaux de 1949 à Pinerolo (Bartali) et de 1953 vers Bormio (Koblet), meme s’il y avait dans les Dolomites de la neige pour ce premier franchissement du Passo Stelvio, plus haut col routier d’Italie de surcroît.

    Mais c’est vrai aussi sur le Tour pour la météo, avec Gaul sous la pluie d’Aix les Bains en 1958 ou Pantani en 1998 vers les Deux Alpes.

  4. avatar
    5 avril 2017 a 11 h 23 min

    Sur chaque hypothèse :

    - FIAT, probabilité moyenne car la dynastie Agnelli est surtout impliquée dans le sport via la Juventus Turin pour le football et la Scuderia Ferrari pour la F1, pas trop dans le cyclisme.

    - Mapei,très plausible car Giorgio Squinzi était l’un des homes les plus influents du cyclisme italien

    - UCI Verbruggen + US Postal Armstrong, probabilité haute car le Texan savait que le danger pour 1999 viendrait d’abord de Marco Pantani et ensuite de Jan Ullrich dans un Tour de France avec certes 120.3 km de CLM (6.8 au Puy-du-Fou, 56.5 à Metz et 57 au Futuroscope de Poitiers) mais 3 arrivees au sommet difficiles (Sestrières, Alpe d’Huez, Piau Engaly). J’y crois surtout pour 2001-2002-2003, car Armstrong a vu en 2000 que meme à court de competition, Pantani pouvait mettre le feu dans les cols (Ventoux, Izoard, Courchevel, étape de Morzine). L’Américain n’a surement pas eu envie de voir l’Italien revenir sur le Tour de France à son top niveau.

  5. avatar
    5 avril 2017 a 15 h 56 min

    Merci pour les retours Axel. Pour Nibali, j’ai pris soin de le mentionner justement pour ne pas le minimiser, mais de mémoire son Tour de France a été gagné alors que les principaux favoris avaient abandonné ou étaient absents. À vaincre sans péril…

    Alors que comme tu l’illustres abondamment, Pantani avait l’aura (et les performances) d’un champion d’exception.

    Pour UCI Verbruggen + US Postal Armstrong, ce serait extrêmement décevant car c’est une chose vouloir un système de dopage plus performant que les concurrents, c’en est une autre que de volontairement mettre un concurrent hors course. Cela à mes yeux discréditerait encore plus totalement à mes yeux l’ex septuple vainqueur du Tour. Encore une fois, à vaincre sans péril…

  6. avatar
    6 avril 2017 a 11 h 14 min

    Salut Fabrice,

    Pour Nibali, le probleme est plus le fait qu’il n’a pas bien defendu sa couronne en 2015 face à Froome et Quintana, plus que sa victoire en 2014.

    Il ne faut pas oublier qu’en 2014, avant l’abandon de Froome, il gagne tout en puissance à Sheffield.

    Ensuite il enfonce le clou dans l’étape des paves (gagneé par Lars Boom à Arenberg Porte du Hainaut), le jour où le Kenyan Blanc abandonne.

    Il gagne ensuite à la Planche des Belles Filles, le jour de l’abandon de Contador.

    Mais l’Espagnol, le matin à Mulhouse, avait 2’38” de retard sur le Sicilien avant la haute montagne. Belle marge meme si rien d’irreversible dans l’absolu, surtout face à Contador (remember Fuente Dé dans la Vuelta 2012).

    Donc le Requin de Messine, qui a ensuite gagné à Chamrousse et Lourdes Hautacam, était très bien parti dans ce Tour 2014 aussi orphelin de Quintana.

    En conclusion, Nibali fait un beau maillot jaune en 2014, son avance colossale sur le quintet Péraud Pïnot Valverde Van Garderen Bardet (tous rejetés entre 7’30” et 11’30” du champion d’Astana) à Paris montre justement qu’il n’usurpe pas la tunique de leader.

    Pour Pantani, oui c’est incomparable de par le caractère dramatique de sa carriere, avant meme sa mort tragique en 2004 (accident dans Milan Turin en 1995, chute dans le Giro 1997 par la faute d’un chat noir, exclusion du Giro 1999, joutes verbales avec Armstrong après le cadeau du Ventoux en 2000 …)

    Et tant de grandes victoires mythique sur le Giro et le Tour, d’Aprica 1994 à Courchevel 2000 en passant par l’Alpe d’Huez 1995 et 1997, Montecampione 1998, Plateau de Beille 1998, les Deux Alpes 1998, Sanctuario di Oropa 1999, Madonna di Campiglio 1999 …

  7. avatar
    6 avril 2017 a 15 h 29 min

    Merci pour les précisions pour Nibali. Comme je ne suis que de loin, je n’ai pas apprécié sa performance à sa juste valeur. D’ailleurs chapeau à lui d’avoir remporté les 3 Grands Tours, je viens de voir que Froome semble se concentrer sur le TDF, comme Armstrong avant lui.

  8. avatar
    7 avril 2017 a 11 h 00 min

    Salut Fabrice,

    Non Froome veut faire le double Tour – Vuelta, exploit que personne n’a réussi depuis 1995 et le passage du Tour d’Espagne d’avril à septembre

    Anquetil (1963) et Hinault (1978) l’avaient réussi mais à l’époque où la Vuelta était au printemps.

    Cela ne vaudrait pas un double Giro – Tour, bien plus prestigieux, mais ferait du Kenyan Blanc un coureur définitivement à part.

    Mais je n’y crois pas, Quintana est trop fort pour être battu deux fois de suite par Froomey …

    Pour l’heure, place à Paris Roubaix, voir ce sublime grand format de Laurent Vergne sur Eurosport.fr sur l’historique de Wallers Arenberg !

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