Les failles de Jan Ullrich
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Les failles de Jan Ullrich

Virtuose de la petite reine, coureur surdoué, il était destiné à succéder à Miguel Indurain. Mais pour de multiples raisons, il ne joua jamais ce rôle. Son étoile pâlit lorsque la supernova Armstrong se décida à exploser dans la galaxie du Tour de France ...

Prise de poids l’hiver : la course contre la balance fut souvent la première course de la saison de Jan Ullrich, bien avant le Tour de Suisse et le Tour de France. A l’hiver 1997-1998, l’Allemand avait pris un embonpoint de douze kilos. Qu’il était loin le poids de forme de thermidor … Passant de 71 à 83 kilos, Ullrich faisait souvent une cure express pour revenir à un poids de forme. Mais cela avait le défaut d’être épuisant et de perturber sa préparation. On se rappelle d’images d’Ullrich au Tour de Suisse, hors de forme.

Dans l’histoire du Tour, un seul coureur a pu gagner le Tour avec une préparation perturbée. Greg LeMond, en 1990, vidé par une mononucléose au printemps. Fantomatique au Giro (130e), encore en rodage au Tour de Suisse (10e), à la peine en montagne pendant le Tour, mais en jaune sur les Champs-Elysées devant Chiappucci et Breukink. Que croyait donc Ullrich ?

Faiblesse tactique : la deuxième faille du virtuose allemand était la tactique. On l’a souvent surnommé le robot du cyclisme, coureur aseptisé incapable de réfléchir mais seulement d’appuyer avec force sur les pédales … Un exemple frappant est son attaque dans le col du Tourmalet en 2003 très loin de l’arrivée de l’étape à Luz Ardiden. Armstrong revient facilement, sans paniquer. Et c’est Ullrich qui manquera de punch vers Luz Ardiden. Ou encore son coup de panique dans le Tour 1998, au Plateau de Beille. Alors maillot jaune, il crève au pied de l’ultime montée. Au lieu de remonter à son rythme, sachant que les autres ténors l’attendent en vertu du code d’honneur du peloton, Ullrich remonte comme une flèche, sans son équipier Udo Bolts, et perd de l’énergie et s’expose de suite à l’attaque de Pantani. Les sangsues Escartin, Julich et Boogerd lui suceront la roue jusqu’à Beille. On pouvait mettre cette erreur sur le compte de la jeunesse.

Sans même parler de la naïveté d’Ullrich et des Telekom en 2001 entre Aix-les-Bains et l’Alpe d’Huez, bluffés par Armstrong comme des novices du poker menteur. A voir le Texan souffrir dans le col du Glandon, il suffisait d’attaquer pour justement le rejeter très loin, pourquoi pas dans l’autobus, si jamais effectivement il était dans un mauvais jour. Au lieud e ça, Telekom roula en tête, préservant les équipiers d’US Postal (dont Heras et Rubiera), emmenant sa Majesté Armstrong dans un carrosse doré. La manière dont Armstrong déposa Ullrich au pied de l’Alpe avec ce regard en forme de défi par de là ses lunettes de soleil, en dit long sur le tour joué par l’Américain à l’Allemand.

Autre image choc, la reddition d’Ullrich quelques jours plus tard dans ce Tour 2001, au sommet de Luz Ardiden.
L’erreur de l’Alpe d’Huez 2001, comme celle de 2003 témoigne d’une tactique un peu naïve, approximative, presque indigne d’une équipe professionnelle.
Idem en 2004 avec son manque d’initiative dans les étapes vallonnées du Massif Central. Une apathie sanctionnée à la Mongie. Ullrich se contentait sans doute de l’oreillette et du plan de course, mais en cyclisme la tactique n’est pas une option. C’est un paramètre décisif.

Mauvaise approche technique : Ullrich avait l’habitude de confondre force et puissance. Puissance = Force * Vélocité. La force n’est donc pas la panacée, si elle intervient au détriment de la vélocité. L’Allemand mettait toujours d’énormes braquets, que ce soit en montagne ou en CLM, toujours plus longs que ses rivaux, grimpeurs ou rouleurs. Des coureurs comme Rominger ou Greg LeMond ont reconnu avoir mis trop de braquets dans leur carrière. Aux antipodes de Lance Armstrong, dont la cadence de pédalage frénétique faisait des ravages (110 tours par minute), Ullrich avait un mal fou. Son style était d’ailleurs calqué sur cette force, assis sur sa selle et très rarement en danseuse (dans l’Angliru sur la Vuelta 1999 par exemple). Qui a raison entre le cow-boy Texan et l’ogre de Rostock ? Le but étant de réduire l’acide lactique lors de l’effort maximal. Mais il semble qu’Armstrong soit tout de même au dessus d’Ullrich. L’Américain faisait aussi des essais en soufflerie avec Trek (son fournisseur) pour améliorer son coefficient de pénétration dans l’air, en vue des CLM.

Pas le charisme d’un leader : un autre frein à la domination d’Ullrich dans le Tour de France fut son charisme défaillant. Jamais vraiment roi chez Deutsche Telekom (puis T-Mobile), bien que capricieux en terme de salaire et de gestion de son calendrier envers son employeur, Ullrich fut notamment concurrencé par quatre coureurs. Bjarne Riis en 1997 et 1998, Erik Zabel de manière indirecte, car le sprinter consommait des équipiers pour le maillot vert (contrairement à l’US Postal qui était totalement dévolue à la cause de Lance Armstrong, sans se disperser entre maillots jaune et vert), puis deux autres coureurs lassés de jouer au joker de luxe pour un leader incapable de regagner le Tour de France après son triomphe en 1997, Andreas Klöden et Alexandre Vinokourov en 2004 et 2005.

Inutile de dire que cela n’a pas aidé Ullrich à vaincre Armstrong. Telekom ne mettait pas tous les moyens pour battre le Texan. Fatale erreur de direction. Mentalement, l’emprise d’Armstrong sur ses coéquipiers étaient bien supérieure, le Texan leur prouvant le bien-fondé de leur sacrifice en ramenant le maillot jaune à Paris.

Mauvais sur les changements de rythme en montagne ou CLM : incapable de suivre un brusque changement de rythme, arme favorite des grimpeurs en montagne (on pense à Pantani, Heras, Virenque, Escartin ou même Armstrong), Ullrich perdait aussi beaucoup de temps dans les CLM (sa spécialité) à cause de cela. Incapable de relancer correctement en sortie de virage, conséquence de ses choix de braquets énormes et de son bagage technique insuffisant à un tel niveau de compétition. On a vu aux championnats du monde CLM en 2001 (au parc Monsanto de Lisbonne) qu’Ullrich perdait du temps sur le Hongrois Laszlo Bodrogi (à qui il reprenait pourtant une minute) dans les virages.

Un moteur trop puissant : comme d’autres sportifs, on pense à Agassi en tennis (pour le début de carrière) ou encore Paul Gascoigne en football, Ullrich a dilapidé son talent, gâché sa virtuosité … Tombant dans une navrante facilité, le protégé de Peter Becker a plus que payé le déséquilibre vertigineux de son équation physiologique personnelle. Becker disait en effet que Jan Ullrich tenait 70 % de sa forme de son potentiel physique inné et seulement 30 % de son entraînement. Ullrich qui fut même freiné par Telekom en 1995 alors qu’il voulait déjà disputer le Tour de France à seulement 21 ans. Contrairement à un autre coureur surdoué comme Miguel Indurain, Ullrich a connu une ascension exponentielle, et non pas linéaire … Le vertige du succès l’a ensuite privé de quatre, cinq ou six Tours de France. Par deux fois, l’Allemand a tout perdu pour une seule journée ratée. En 1998 et 2003. Car en 2000, 2001, 2004 et 2005, Ullrich ne méritait pas de battre Lance Armstrong. Ullrich qui chaque année reprit son rôle d’incontournable challenger qui n’était pas sa vocation. Il suffit de voir les Tours de France 1996 et 1997 pour s’en convaincre, ou la Vuelta 1999.
L’étape des Deux Alpes en 1998, marquée par la pluie et le panache de Marco Pantani, escaladeur de génie qui attaqua le jour de la première vraie défaillance du jeune maillot jaune allemand.

L’étape du Plateau de Bonascre (Ax-les-Thermes) en 2003. Revigoré par sa victoire écrasante dans la fournaise de Cap Découverte (CLM), Ullrich surgit comme un phénix face à un Armstrong désemparé. Déshydraté, le Texan a été laminé par son rival teuton. Incapable de soutenir le regard de ses équipiers de l’US Postal au dîner ce soir là, Armstrong pense avoir perdu le Tour 2003. Dans le port de Pailhères, le soutien de Landis, Rubiera et Heras semble insuffisant. Lance n’a plus de jambes, et la tête vacille. Seul son maillot jaune indique encore qu’il est un leader. Ullrich ne profite pas de ce moment clé. Il n’attaque que dans les deux derniers kilomètres de l’ascension d’Ax, derrière Carlos Sastre qui s’offre l’étape ce jour là.

Si Ullrich avait flingué Armstrong plus tôt, il aurait enfilé le maillot jaune. Arithmétiquement, le Tour n’était pas gagné, mais psychologiquement Armstrong aurait pris un sacré coup de massue, se retrouvant alors en position inédite de challenger, lui qui était habitué à se parer de jaune dès la première étape de montagne depuis 1999, selon un scénario écrit à l’avance. Le Tour aurait pu basculer avec des rôles inversés et surtout un CLM final entre Pornic et Nantes avec une pression énorme sur Lance, dominé comme jamais CLM entre Gaillac et Cap Découverte par sa Némésis, Jan Ullrich.

Préparation bâclée : contrairement à ce que le clan US Postal voulait faire croire, les reconnaissances d’étapes de montagne (dans le cadre de la préparation au Tour de France) n’ont pas été inventées par Lance Armstrong, Chris Carmichael et Johan Bruyneel, en 1999. L’équipe Festina en 1996, menée par Antoine Vayer, pratiquait déjà ce genre de stages.

Ullrich, lui, ne comprit l’importance capitale de cette partie de la préparation qu’en 2004, lorsqu’il se prépara avec Klöden dans les Alpes et les Pyrénées. Découverte qui n’aurait pas du en être une pour un coureur de trente ans, chevronné.

Le ratio 70 / 30 évoqué plus haut est évidemment à l’origine de ces problèmes de préparation. Ullrich a souvent payé cash ces erreurs de préparation, par des défaillances fatales : aux Deux Alpes en 1998 (écart de 8’57’’ sur Marco Pantani), à Hautacam en 2000 (écart de 3’19’’ au sommet avec Lance Armstrong), à la Mongie en 2004 (écart de 2’30’’ avec Lance Armstrong au sommet), à Noirmoutier en 2005 (rattrapé par Armstrong dans ce CLM d’ouverture, parti une minute derrière lui, écart de 1’06’’ à l’arrivée)

La tentation de l’argent  : comme beaucoup de footballeurs des pays de l’Est (seuls Nedved, Stoitchkov, Hagi, Savicevic, Suker et Shevchenko ont résisté au passage à l’Ouest), Ullrich, originaire de l’ex-RDA,  a sans doute perdu les pédales en basculant dans le monde de l’argent roi. Il pouvait enfin subvenir aux besoins de sa famille, lui qui a été abandonné très jeune par son père. LeMond et Fignon étaient ses idoles lorsqu’il n’était encore qu’un adolescent ambitieux de l’autre côté du mur de Berlin. Sans doute a-t-il cru être parvenu à son aboutissement personnel après sa victoire dans le Tour 1997. Mais un immense champion doit perpétuellement se remettre en question, ce que Jan Ullrich ne fit jamais. Un immense champion est un avatar de Pantagruel, jamais rassasié par la victoire, toujours en quête d’un nouveau Graal. Lui qui devait rejoindre Merckx, Hinault, Indurain et Anquetil dans la galaxie des titans rejoignit finalement … Raymond Poulidor.

Ce fut finalement Armstrong qui prit l’orbite de la perfection de 1999 à 2005. Et Ullrich devint l’ombre de Lance. Il est amusant de remarquer qu’à Oslo en 1993, Lance Armstrong devint champion du monde chez les professionnels pendant que Jan Ullrich revêtait le maillot arc-en-ciel chez les amateurs. Deux coureurs amenés à se retrouver au carrefour du millénaire pour se disputer le sceptre de meilleur coureur de leur génération, au-delà du territoire délimité par les campagnes victorieuses du Boss texan sur le Tour de France.

  1. avatar
    11 décembre 2014 a 18 h 01 min

    Ulle était le plus fort intrinsèquement de l’après LeMond, ce que rerconnut d’aillleurs en 2001 l’Américain, qui avait découvert effaré la réalité de l’US Postal lors d’un dîner en juillet 2000 en Provence avec ses anciens coéquipiers de Z pour fêter les dix ans de son 3e maillot jaune (1990) et leur participation à la course de lever du rideau de l’étape du Mont Ventoux, en disutant avec son ancien mécano Julien De Vriese, passé au service de Lance Armstrong, il comprit l’imposture texane.
    Greg LeMond a longtemps tenu en haute estime Jan Ullrich pour son fabuleux potentiel physique.

    Même Indurain ou Pantani, autres phénomènes physiologiques (également bien aidés par le dopage EPO comme l’Allemand), ne pouvaient tenir la comparaison avec l’ogre de Rostock.

    Mais la virtuosité d’Ullrich fut diluée dans tant de défauts, mauvais descendeur, tacticien médiocre, leadership inexistant, entraînement bâclé, problèmes de poids récurrents, manque de reconnaissance des étapes (comme au CLM Pornic Nantes en 2003) …

    Quel dommage, reste le souvenir de victoires flamboyantes et de sa classe pure … Cap Découverte 2003 sous la canicule, Arcalis 97 à la force des pédales, St Etienne 97 paré de jaune à l’éclat de l’or, Albertville 98 magnifique réaction d’orgueil de champion au lendemain dela Berezina des Deux Alpes, St Emilion 96 où il menaça le maillot jaune de Riis tout en privant Indurain d’une ultime victoire CLM sur le Tour de France …

  2. avatar
    28 février 2015 a 9 h 53 min
    Par DC Gauthier

    Le héros de mon enfance, j’aimais pas quand Armstrong le battait ! Si seulement Ullrich avait été sérieux dans sa préparation… Malgré cela il a déjà un sacré palmarès qui aurait dut être encore meilleur c’est certain.

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