Après 214 km d’ennui, 300 mètres de bonheur
Photo Panoramic

Après 214 km d’ennui, 300 mètres de bonheur

Une étape de plus de 200 km, six difficultés recensées, dont le Port de Balès classé hors catégorie, une arrivée au sommet du raidard de Peyragudes... tout semblait réuni pour une étape d'anthologie. Semblait seulement. Après une course ultra-verrouillée par l'équipe Sky, il a fallu une attaque de Fabio Aru (Astana) et une défaillance de Chris Froome pour vivre 300 derniers mètres de folie.

Comme un arrière-goût du début des années 2000, celui du train US Postal pour cadenasser la course, étouffer les adversaires et lancer sur orbite leur leader, Lance Armstrong. Une course sans mouvement, sans spectacle, sans saveur. Hier entre Pau et Peyragudes, des Pyrénées-Atlantiques aux Hautes-Pyrénées, on a longtemps cru à ce même scénario, les Sky remplaçant les US Postal.

Dès le kilomètre zéro, les premières offensives, sur le plat, sont lancées. Tim Wellens (Lotto-Soudal) est le premier à s’illustrer. Après une vingtaine de kilomètres de bataille à l’avant du peloton, un groupe de 12 coureurs parvient à se détacher. Parmi eux, seulement deux Français : Cyril Gautier pour AG2R et Julien Simon pour Cofidis. Autre invité de marque dans l’échappée, le Maillot Vert en personne, Marcel Kittel (Quick-Step), en vue du sprint intermédiaire de Loures Barousse, placé avant les cols.

Une échappée tenue en laisse

Avec Koen de Kort (Trek), Stephen Cummings (Dimension Data) ou Diego Ulissi (UAE Team Emirates), ces fuyards pouvaient prétendre aller au bout. D’une, le profil de l’étape s’y prêtait. De deux, aucun d’entre eux n’était dangereux au classement général pour Christopher Froome et son équipe. Mais ces derniers avaient d’autres idées. Si un bon de sortie a été accordé, la victoire d’étape allait se jouer entre les leaders.

Ne dépassant jamais les sept minutes, l’écart entre la tête de course et le peloton est géré par la Team Sky. Christopher Froome veut marquer les esprits, frapper un grand coup, remporter l’étape. Dans l’échappée, on s’entend jusqu’au Port de Balès où, à la pédale, les différences se créent de façon irrémédiable. A ce petit jeu, le Britannique Cummings (encore un !) est le plus fort. Lâchant un à un ses anciens compagnons d’aventure, le Belge Thomas de Gendt (Lotto-Soudal) en dernier, il se lance dans un raid solitaire vers l’arrivée… mais le double vainqueur d’étape ne compte que deux minutes d’avance.

Froome quitte la route, les leaders attendent

Derrière, Alberto Contador veut jouer les artificiers. Malheureusement pour lui, ce ne sont que des pétards mouillés et il rentre vite dans le rang face à l’implacable rouleau-compresseur de la Sky, Michal Kwiatkowski en tête. Une machine à rouler que Stephen Cummings va lui aussi goûter, dès les premières pentes de Peyresourde (1re catégorie), avant-dernière ascension du jour. Quand le Polonais, ex-champion du monde, se retire, Christopher Froome peut encore compter sur les deux Mikel, Nieve puis Landa. Une véritable armada ! Imprenable… ou presque.

Dans la descente menant à Peyresourde, le maillot jaune tire tout droit dans un virage avec un coéquipier et le champion italien Fabio Aru (Astana). Une occasion en or pour accélérer pour des leaders comme Romain Bardet (AG2R) ou Rigoberto Uran (Cannondale). Que nenni ! Tout le monde attend, se regarde. En trois coups de pédale, le leader du général revient à l’avant du groupe. Un coup pour rien.

Giro – Tour, une digestion difficile

Nairo Quintana (Movistar) ne parvient pas à enchaîner Giro et Tour de France – comme les Français Pierre Rolland et Thibaut Pinot –. Il lâche prise et perd le contact avec les leaders. Ses adversaires vont-ils l’attendre ? Mais non, ce n’est pas Chris Froome ! Peyresourde passé, ne reste plus que Peyragudes, avec ses 2,4 km à 8,4% de moyenne, dont les derniers hectomètres à plus de 16%. Un ultime juge de paix pour sortir cette course de son train-train ? Cela ne peut être que le cas.

Pourtant, à l’aube du dernier kilomètre, rien ne bouge. Mikel Nieve s’est écarté, laissant l’autre, Landa, mener le train. Personne ne semble en mesure de porter une estocade. Et Christopher Froome semble déjà mis sur orbite pour lever les bras à l’arrivée. Mais les dieux du cyclisme en décident autrement ! Ils offrent, aux spectateurs et téléspectateurs, 300 derniers mètres de folie.

Aru attaque, Froome distancé

Après une attaque de l’étonnant George Bennett (Lotto NL-Jumbo), c’est finalement Fabio Aru qui fait tout exploser à 300 mètres de l’arrivée. L’Italien sort le téléspectateur de sa torpeur digestive de l’après-midi. Son attaque met ses adversaires en difficulté… dans un premier temps. Christopher Froome peine à répondre, avant de finalement céder au fur et à mesure des mètres. Dépassé par Dan Martin (Quick-Step) et Louis Meintjes (UAE Team Emirates), le maillot jaune est même largué par son propre coéquipier, Mikel Landa, qui choisit de jouer sa carte personnelle et d’abandonner son leader. Oui, ce genre de choses arrive à la Sky.

Alors que l’ultra-favori du jour et du Tour galère, devant c’est un Français – cocorico ! – qui réalise un énorme numéro. Romain Bardet, le leader de l’équipe de Vincent Lavenu, revient à la pédale sur Fabio Aru au plus fort de la pente, avant de lui passer devant pour lever les bras, victorieux, au sommet de ce raidard impressionnant ! Derrière, l’incroyable Colombien Rigoberto Uran est toujours dans le coup.

55 secondes d’écart entre les 4 premiers

Avec quatre secondes de bonifications empochées pour sa 3ème place et un écart de 20 secondes sur la ligne par rapport à Christopher Froome, Fabio Aru a troqué sa tenue tricolore – vert, blanc, rouge – pour celle toute jaune du leader au classement général. Une première pour le triple vainqueur du Tour (2013, 2015 et 2016). Jamais Chris Froome n’avait perdu le maillot jaune dans une étape de montagne. Serait-ce un signe ? Pour rappel, c’est aussi Aru qui s’était imposé à la Planche des Belles Filles, là où Vincenzo Nibali l’avait également emporté lors de son sacre sur le Tour en 2014. Autant de signes qui ne tromperont peut-être pas à Paris dans plus d’une semaine.

Alors qu’il reste les Pyrénées et les Alpes à franchir, les quatre premiers se tiennent en 55 secondes, de Fabio Aru à Rigoberto Uran, en passant par Christopher Froome et Romain Bardet. La suite du Tour s’annonce palpitante. Désormais, une autre physionomie de course s’offre aux différents protagonistes. Fabio Aru, avec une équipe affaiblie (abandon de Dario Cataldo, Jacob Fuglsang blessé) pourra-t-il tenir tête face aux attaques à venir ? Romain Bardet peut-il (enfin !) succéder à Bernard Hinault, dernier vainqueur français du Tour en… 1985 ? Christopher Froome va-t-il se refaire la cerise ? Rigoberto Uran peut-il piéger tout le monde ? Autant de questions qui restent en suspens… mais qui donnent envie de suivre la suite des événements. Malgré l’enchaînement d’étapes d’un ennui mortel ces derniers jours, il semblerait que la suite soit plus animée. On veut y croire à cette beauté du sport !

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