Tarbes – Pau 95 : occasion manquée pour Riis ?
Photo Panoramic

Tarbes – Pau 95 : occasion manquée pour Riis ?

Au lendemain de la mort accidentelle de Fabio Casartelli, coéquipier italien de Motorola, dans le Portet d’Aspet, il fut décidé la neutralisation de l’étape Tarbes - Pau, dernière étape de montagne du Tour de France 1995. Un seul coureur s’était opposé à cet hommage rendu au champion olympique des Jeux de Barcelone, dans la droite lignée du bushido cycliste, le code d’honneur du peloton. Ce coureur avait pour nom Bjarne Riis. 3e du général, le Danois de la Gewiss était persuadé, via les cols des Pyrénées, de pouvoir reprendre son maillot jaune à Miguel Indurain, pourtant implacable dans ce Tour de France 1995, quelques jours avant de rejoindre dans le gotha le trio Anquetil - Merckx - Hinault.

L’étape de Cauterets, en 1995, fut tragique. Pour la troisième fois dans l’histoire du Tour de France, après l’Espagnol Francisco Cepeda en 1935(chute) et le Britannique Tom Simpson en 1967 (mort au Ventoux sous le triple effet de la canicule, du dopage et de l’alcool), un coureur allait décéder en course.

A 25 ans, Fabio Casartelli laissait une veuve et un orphelin. Médaille d’or de la course en ligne en 1992 aux Jeux Olympiques de Barcelone, le coureur italien de Motorola était un coéquipier modèle, dans le sillage de son leader américain Lance Armstrong.

Le choc fut terrible dans le peloton à la mort de Casartelli, grièvement blessé à la tête dans une chute dans la descente du Portet d’Aspet.

Chez Motorola, certains hésitaient franchement à continuer la course, tel Lance Armstrong. Mais les coureurs de Jim Ochowicz poursuivirent la Grande Boucle.

Le lendemain, entres Tarbes et Pau, l’ultime étape des Pyrénées était neutralisée par le peloton en hommage à celui qui venait de décéder. La bataille des cols était terminée prématurément, et le peloton laissa symboliquement les équipiers restants de Motorola, Lance Armstrong, Andrea Peron, Alvaro Mejia et Frankie Andreu, franchir la ligne en tête à Pau.

Trois jours plus tard, Lance Armstrong rendait un vibrant hommage à son jeune coéquipier disparu … L’Américain, champion du monde sur route en 1993 à Oslo devant Miguel Indurain, montra son panache et son courage dans l’étape Bordeaux – Limoges, cochée par Casartelli lui-même en début de Tour. L’Italien s’était promis, une fois ses tâches de coéquipier effectuées, de tenter sa chance personnelle dans cette étape de transition, à la veille du dernier grand contre-la-montre au Lac de Vassivière. Vainqueur en solitaire à Limoges, Armstrong saluait la mémoire de Casartelli.

A son arrivée dans la capitale de la porcelaine, le Texan leva deux doigts au ciel, comme un symbole. En 2001, six ans après le drame du Portet d’Aspet, parti à la conquête du maillot jaune dans l’étape du Pla d’Adet, Armstrong réédita son geste en hommage à Casartelli. Victorieux à Saint-Lary-Soulan une minute devant son rival Jan Ullrich, ayant imposé sa férule à Kivilev et Beloki, Lance Armstrong récupérait le maillot jaune et levait de nouveau les doigts au ciel …

Indirectement, l’annulation de l’étape Tarbes – Pau profitait à Miguel Indurain. Le maillot jaune espagnol, après l’étape de Cauterets, semblait dominer le Tour de façon implacable, même si l’écart sur ses challengers Alex Zülle (ONCE) et Bjarne Riis (Gewiss) n’était pas immense. Le Suisse et le Danois ne pointaient respectivement qu’à 2’46’’ et 5’59’’ du Navarrais. Le record des cinq victoires d’Anquetil, Merckx et Hinault allait bientôt être égalé par le génial coureur espagnol, qui avait dominé Bugno en 1991, Chiappucci en 1992, Rominger et Jaskula en 1993, Virenque et Pantani en 1994. Personne n’avait su interrompre son règne sur les routes de France depuis quatre ans, lui qui avait succédé à Greg LeMond comme meilleur coureur du peloton après le troisième maillot jaune de l’Américain, acquis en 1990…

Sorti de l’ombre de Pedro Delgado en 1991, Miguel Indurain avait accompli un Tour de France 1995 parfait… Prudent à Saint-Brieuc sous la pluie du prologue, Indurain n’avait pas cherché à faire un chrono, voyant à quel point le parcours breton était piégeux, provoquant la chute et l’abandon de Chris Boardman. Opportuniste à Liège par une attaque dans le Mont-Theux, haut lieu des classiques ardennaises, Miguel Indurain affichait pour la première fois du panache sur le Tour.

Souvent critiqué pour sa trop grande mansuétude (laissant gagner Bugno à l’Alpe d’Huez en 1991, Rominger à Serre-Chevalier et Isola 2000 en 1993, Leblanc à Lourdes Hautacam en 1994), Indurain avait attaqué sur la route de Liège, voyant la méforme des ses rivaux désignés Evgueni Berzin et Tony Rominger. Il enfonçait le clou dès le lendemain dans le CLM wallon entre Huy et Seraing. Dominé dans le dernier pointage intermédiaire par Bjarne Riis (pour 5 secondes), Indurain avait puisé dans ses ultimes ressources. L’orgueil avait poussé l’Espagnol à un effort terrible pour conserver son leadership dans son domaine réservé, le contre-la-montre. Meilleur rouleur de tous les temps avec Fausto Coppi et Jacques Anquetil, virtuose de l’effort solitiaire, Indurain parvenait finalement en vainqueur à Seraing, douze secondes devant le surprenant coureur danois (5e du Tour en 1993).

Sur la route de Plagne, Indurain étendait ensuite son hégémonie. A la poursuite d’Alex Zülle échappé, l’Espagnol donnait tout son éclat au maillot jaune acquis en Belgique… Imposant sa férule à Tonkov, Pantani, Riis, Jalabert, Berzin, Virenque et Jalabert, le quadruple vainqueur du Tour écrasait la concurrence, réduisant l’écart sur le Suisse Zülle, dont l’avance avait fondu comme neige au soleil dans les ultimes kilomètres vers la station alpestre.

Le lendemain, dans le redoutable col de l’Alpe d’Huez, seul l’escaladeur prodige qu’était Marco Pantani put tromper la vigilance du maillot jaune. Serein et puissant, Indurain devançait Zülle et Riis au sommet.

Sur la route de Mende, cédant à la panique avec ses Banesto devant l’offensive des ONCE orchestrée par Laurent Jalabert, Indurain sauva finalement sa toison d’or, contenant Pantani et Riis dans la montée du Causse, vers l’aéodrome de Mende, tandis que Zülle concédait 17 secondes à l’Espagnol.

Dans les cols pyrénéens, Indurain n’était guère plus inquiété, sortant sans encombre des étapes de Guzet-Neige et Cauterets…

Zülle et Riis avaient chacun subi de très lourdes pertes. 10e du CLM de Seraing, Zülle avait perdu 3’56’’ sur Miguel Indurain. Le Danois, lui, avait perdu 5’35’’ à la Plagne sur la clé de voûte de Banesto (soit 7’37’’ sur Zülle vainqueur d’étape ce jour là)… Des pertes irréversibles dans l’optique du maillot jaune, de surcroît quand l’adversaire a pour nom Miguel Indurain Larraya.

Devant la décision du peloton de neutraliser l’étape Tarbes – Pau en hommage à Fabio Casartelli, un seul coureur osa mettre son veto : Bjarne Riis.

Le Danois de la Gewiss, en grande forme dans la dernière semaine du Tour 1995, pensait avoir les moyens de reprendre à Miguel Indurain son maillot jaune. 6e à Guzet-Neige, 5e à Cauterets, Bjarne Riis espérait donc faire exploser la course entre Tarbes et Pau. La suite du Tour démontra l’inverse… Au CLM du Lac de Vassivière, l’Espagnol parachevait sa cinquième victoire dans le Tour en devançant Riis de 48 secondes. Seuls deux coureurs avaient perdu le Tour en pénétrant dans les cols pyrénéens ceint du maillot jaune : Luis Ocaña, en 1971, au profit d’Eddy Merckx, et Claudio Chiappucci, en 1990, au profit de Greg LeMond. Bjarne Riis ne serait pas le troisième, et Indurain gagnerait en 1995 son cinquième Tour de France, étant invaincu sur trois semaines depuis la Vuelta 1991 (exception faite du Giro 1994 où bien des observateurs avaient un peu trop vite annoncé son déclin …).

Près du plateau de Millevaches, là où le Danois aurait peut être pu concurrencer Indurain dans ses rêves les plus fous si jamais l’étape de Pau avait tourné en sa faveur, l’Espagnol ramenait brutalement Riis à la réalité, sortant son rival de sa douce utopie… Dans ce CLM de Vassivière, où LeMond avait pris le maillot jaune en 1990 face à Chiappucci, Indurain prouvait qu’il restait le meilleur rouleur du peloton, Riis battant quant à lui Tony Rominger.

En 1996 pourtant, Bjarne Riis serait le premier à interrompre le règne d’Indurain. La sixième victoire espérée par le leader de Banesto resterait un mirage. Scellant sa victoire sur les cimes de Lourdes Hautacam, Riis recevait l’hommage d’Indurain le lendemain à l’arrivée de l’étape de Pampelune, tandis que le roi Miguel, bien que vaincu sur la route, recevait l’ovation de son peuple.

Bjarne Riis avait compris qu’Indurain devait être attaqué bien avant le dernier col. Quittant Gewiss fin 1995, lassé des caprices à répétition d’Evgueni Berzin, le Danois rejoignait l’équipe allemande Telekom, promettant à Walter Godefroot de décrocher le maillot jaune à l’été 1996. Au Tour de Majorque, Riis faillit perdre un précieux cahier où il avait noté, durant 1995, tout ce qu’il fallait faire en vue de préparer le Tour. A son hôtel de Majorque, le Danois avait vu sa valise cambriolée… L’argent avait été volé mais le précieux cahier restait en l’état …

Ironie du destin, la défaite d’Indurain en 1996 avait lieu dans les Pyrénées, là où Riis pensait qu’il avait perdu le Tour en 1995, par la faute de l’annulation de l’étape Tarbes – Pau…

  1. avatar
    25 juillet 2014 a 13 h 28 min

    L’ignoble Riis fut finalement vainqueur en 1996 avec sa démonstration sur grand plateau vers Hautacam.

    Pour 1995, je vois mal comment il aurait pu remonter 5’59” sur Miguel Indurain avec 1 étape n’ayant pas d’arrivée ausommet.

    Sans oublier que l’Espagnol lui colla 48 secondes dans le chrono final du Lac de Vassivière, mais Riis devait se croire capable de battre le maillot jaune, qu’il avait failli surprendre dans le CLM de Seraing en début de Tour 95 (seulement 12 secondes d’écart, Indurain en remontant 17 dans la dernière partie).

  2. avatar
    25 juillet 2014 a 16 h 23 min
    Par Cullen

    Salut Axel,

    Je ne me rappelais pas de cet épisode mais vu les limites que le bonhomme a été capable d’atteindre pour arriver à ses fins ( il a absorbé tellement de saloperies que je doute qu’il vieillisse bien d’ailleurs ), ça ne m’étonne pas plus que ça qu’il ait manqué à ce point de respect à Casartelli.

    Ce qui est choquant et qui a participé à décrédibiliser un peu plus encore le Cyclisme ( malgré la lutte antidopage que certaines autres disciplines n’ont jamais osé entreprendre ), c’est qu’il soit encore à la tête d’une équipe aujourd’hui.

    A l’époque j’étais très naïf et j’avais suivi sa montée vers Hautacam avec beaucoup de passion, et c’est finalement à cause de lui ( entre autres ) qu’aujourd’hui, les performances de Nibali et consorts m’en touchent une sans faire bouger l’autre. Et tant pis s’ils sont vraiment cleans…

  3. avatar
    25 juillet 2014 a 17 h 49 min

    Salut Christian,

    L’autre jour je matais le DVD du mensonge Armstrong, à un moment sur le Tour 2009 tu vois Bruyneel et Riis discuter chacun le bras à la portière de leurs voitures, façon “on est rois du pétrole”.
    Bref, intouchables et indétectables !

    Pour Nibali à Hautacam, faut que je regarde sur youtube car j’ai entendu dire que c’était de la moto façon Froome au Ventoux 2013 …

    Mais cette montée de Lourdes Hautacam a toujours été source d’exploits trop beaux pour être vrais, des miracles comme on dit dans le coin … le phénix Leblanc en 1994 sans oublier un Indurain tellement supersonique qu’il put larguer Pantani, Riis sur le grand plateau en 1996, la fusée Armstrong larguant Zulle, Ullrich et Pantani en 2000, le trio Saunier Duval en 2008 (Cobo Acebo, Piepoli et le cobra Ricco) …

  4. avatar
    25 juillet 2014 a 20 h 58 min

    Ouais, enfin c’est jamais très marrant quand les étapes sont escamotées; ça me rappelle ce qui s’est passé en 98, peut-être qu’Ullrich aurait pu revenir sur Pantani lui aussi si la dernière étape des Alpes avait été disputée.

    Nibali a été impressionnant en effet à Hautacam, mais bon quand même moins choquant que notre ami Froomey au Ventoux l’an dernier. Apparemment il serait quand même le seul régulièrement au-dessus de la zone fatidique des 410 W sur ce tour, donc il ne tourne certainement pas à l’eau claire. Et au final, Vino et Riis sont les 2 directeurs sportifs avec les meilleurs résultats sur ce tour, ce qui en dit long….

    PS: Si on fait le rapprochement Riis Wiggo (96 2012) (2 types sur la fin de carrière ayant un jeune coéquipier fougueux), le nouveau Ullrich serait Froome (97 2013), donc le nouveau Pantani serait Nibali (98 2014).

  5. avatar
    25 juillet 2014 a 21 h 29 min

    http://www.chronoswatts.com/watts/22/

    428 watts pour Nibali à Hautacam…

  6. avatar
    26 juillet 2014 a 11 h 40 min

    Salut Mocte,

    Oui Wiggins – Riis a du sens, même si pour moi Wiggins en 2012 a gagné façon Indurain 1992. J’écrase les chronos et je contrôle en montagne !

    Ullrich – Froome, oui deux prodiges qui explosent après une 2e place l’année d’avant. On verra si Froome s’arrête à un seul Tour de France après 2013, comme Ullrich, unique maillot jaune l’été 1997 avant de devenir le Poulidor allemand et le dauphin récurrent d’Armstrong.

    Pour Nibali, il a l’intelligence de course d’un très grand mais pas le romantisme d’un Marco Pantani, qui avait réussi le doublé Giro – Tour en 1998 ne l’oublions pas.
    Mais attention, ce n’est que le 2e maillot jaune italien en 50 ans avec Gimondi (1965), Pantani (1998) et Nibali (2014).

    Bugno, Chiappucci et Basso sont passés à côté, idem pour Moser, Saronni ou Cunego trop justes dans les courses par étapes. Saronni qui fuyait Hinault et ne vint sur le Tour qu’en 1987, édition orpheline du Breton !!!

    Pour l’étape d’Aix-les-Bains en 1998, non pour moi Ullrich n’aurait jamais pu reprendre assez de temps à Pantani. L’Italien était en feu cette semaine là, sa 3e place au CLM final le prouve.

  7. avatar
    26 juillet 2014 a 19 h 30 min

    Salut, oui les comparaisons c’était pas non plus très sérieux. En tout cas, a priori il n’y a pas de Lance qui pointe le bout de son nez donc en toute logique c’est Ullrich Froome qui devrait dominer l’an prochain. Pantani en fait je le comparerais plutôt à Quintana. Nibali n’a pas le même romantisme mais il a quand même une certaine classe.

  8. avatar
    30 juillet 2014 a 17 h 05 min

    Oui assez d’accord avec toi, Armstrong est une anomalie. Le gars qui sort de presque nulle part dans une equipe de seconde zone avec le meilleur systeme de dopage, ca n’arrivera pas deux fois.

    Froome devrait donc dominer comme Ullrich aurait donc du dominer face a Pantani si ce dernier n’avait pas vu la foudre lui tomber dessus au Giro 99 (complot de FIAT, de Mapei, de l’ÚCI ? Verbruggen ? Armstrong ?)

    Ce sera Froome contre Quintana sur le moyen terme, avec Nibali et Contador aussi a court terme, attention aussi au redoutable Uran, l’autre colombien.

    La virtuosite de Quintana en montagne en fait le plus grand grimpeur actuel, Froome etant dans un style efficace mais peu orthodoxe dans les cols.

    Quant aux Francais, ils ont oublie (sans diminuer les merites de Peraud et Pinot) que Froome, Talansky et Contador ont abandonne et surtout que Kreuziger, Uran et Quintana etaient absents. Van Garderen etait derriere mais le parcours etait fort montagneux, avec un peu plus de CLM le Yankee aurait fini 3e ou 4e du Tour.

    Bref l’espoir de voir un maillot jaune francais en 2015, soit 30 ans apres Bernard Hinault, reste bien mince, a moins que Rolland, Pinot ou Bardet n’explosent d’un coup.

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Retrouvez Your Zone sur

Compatible Smartphone & Tablette

Iphone & iPad

Abonnez-vous à la Newsletter