Magny-Cours 2004, double désaveu pour Briatore
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Magny-Cours 2004, double désaveu pour Briatore

A première vue, l’épilogue du Grand Prix de France 2004 était suffisamment cruel chez Renault pour comprendre la déception de Flavio Briatore : Alonso exceptionnel mais dauphin de Schumacher au final, Trulli quatrième et privé de podium par Barrichello dans le dernier virage de l’ultime tour sur le circuit nivernais. Mais les raisons profondes de ce double échec seraient encore plus terribles pour le patron italien du Losange.

Lorsque le paddock débarque dans la Nièvre pour le dixième Grand Prix de la saison 2004, les mines sont déjà déconfites.

Le Kaiser Schumacher impose sa férule à ses outsiders prétendus (Alonso, Räikkönen, Montoya) avec une rare violence.
L’hégémonie de Ferrari s’imprime avec un sceau indélébile …

Vaincu en Principauté de Monaco, le pilote allemand a gagné les huit autres courses, rendant utopique les espoirs de couronne pour l’Espagnol Fernando Alonso (Renault), le Colombien Juan Pablo Montoya (Williams BMW) ou le Finlandais Kimi Raikkonen (McLaren-Mercedes). La pilule est très dure à avaler, après une saison 2003 où la Scuderia Ferrari et l’ogre allemand avaient semblé prenables. Sextuple champion du monde depuis fin 2003 à Suzuka, Schumi fonce tout droit vers un septième titre … Avec ses bottes de sept lieues, le Baron Rouge semble sans rival. La virtuosité d’Iceman, la hargne d’Alonso ou le panache de Montoya n’y peuvent rien.

Alors que Woking et Grove déçoivent en 2004, BAR Honda émerge du chaos avec Jenson Button, qui s’abonne aux podiums.

Lauréat à l’Albert Park de Melbourne, à Sepang, à Sakhir, à Imola, à Barcelone, au Nürburgring, à Montréal et à Indianapolis, Michael Schumacher caracole en tête du championnat du monde.

L’exception du canon 2004 est Jarno Trulli. Le pilote italien de Renault a remporté le Grand Prix de Monaco devant Jenson Button. Alors que McLaren et Williams, rivaux de Ferrari depuis le début de la décennie, tombent de Charybde en Scylla, le Losange monte en puissance en cette année 2004, galvanisée par la victoire d’Alonso en 2003 à Budapest.

L’écurie française, dirigée par Flavio Briatore, est divisée en deux poles : Enstone pour les châssis, Viry-Châtillon pour les moteurs. Ayant phagocyté Benetton en 2001, Renault a récupéré les installations d’Enstone, en Angleterre. Quant à Viry-Châtillon, fief inoxydable de Renault Sport, il est la clé de voûte de la réussite du Losange en F1.

Avec Fernando Alonso, jeune gladiateur aux dents longues, Renault dispose du plus grand espoir de la discipline (avec Kimi Raikkonen). L’Espagnol représente le futur. Vainqueur en Hongrie à 22 ans en 2003, le pilote d’Oviedo apprend comme une éponge, avec une insolente supériorité.
Pourtant, début 2004, le pilote espagnol subit la domination de son coéquipier Trulli. Tenant la dragée haute à Alonso, Trulli prend l’ascendant psychologique avec sa victoire monégasque.

Mais Alonso réagit à Magny-Cours, Grand Prix ô combien important pour Renault, en signant la pole position sur le circuit nivernais.

Dauphin de l’Espagnol en qualifications, Michael Schumacher guette sa proie en vue de la course du dimanche. Le leader du championnat n’a aucune pression. Avec déjà 80 points au compteur, l’Allemand peut se payer le luxe d’un accessit, là où Alonso et Renault doivent concrétiser leur pole position à tout prix …

Une telle occasion de victoire ne se représentera peut être pas de sitôt dans cette campagne 2004 où le soleil ne brille que pour les bolides écarlates de Maranello, en particulier celui frappé du numéro 1, piloté avec maestria par le sextuple champion du monde, Michael Schumacher.

Tirant la quintessence de sa Renault, Fernando Alonso réalise un Grand Prix de France époustouflant. Dans cette course d’anthologie, le jeune Asturien donne l’illusion de pouvoir battre Schumacher à la régulière, exploit que personne n’a encore réussi en 2004 (l’Allemand ayant été éliminé à Monaco sur un accrochage avec Juan Pablo Montoya). Depuis son cockpit, Schumi confirme par radio à Ross Brawn que l’Espagnol est sur son nuage. Intouchable, Alonso fonce droit vers la victoire …

C’est alors que Ferrari va réagir via un incroyable coup de poker. Le stratège en chef de la Scuderia, Ross Brawn, va alors rééditer le coup de Jarnac réussi en 1998 à Budapest face à McLaren-Mercedes.
A l’époque, bloqué derrière les flèches d’argent de Häkkinen et Coulthard sur le tourniquet magyar, Schumi avait changé de stratégie en cours de Grand Prix. Passant de 2 à 3 arrêts, le pilote allemand avait alors bénéficié de relais en étant moins chargé en essence et en pouvant utiliser ses pneus à la limite … Et l’impossible était devenu possible. Tournant à une cadence infernale, tirant la quintessence de la F300, Schumi avait fait plier les monoplaces de Woking, remportant une des plus belles victoires de sa carrière, la 32e de son somptueux palmarès.
Cerveau d’exception, disposant d’une imagination tactique hors du commun, Ross Brawn avait échafaudé cette stratégie de Budapest en écho à une idée qui avait germé, un jour de 1995, chez Flavio Briatore.
Chez Benetton-Renault, lors du Grand Prix de France 1995, Briatore avait suggéré à Brawn de faire arrêter une fois de plus que prévu Michael Schumacher pour battre la Williams-Renault de Damon Hill.
L’idée du patron italien en était restée alors au stade de la simple spéculation (sans toutefois empêcher Schumacher de cueillir sa 14e victoire en F1), pour mieux resurgir, via le talent du Diable Rouge, trois ans plus tard, en Hongrie …
Neuf ans après 1995, Ross Brawn va prendre Flavio Briatore à son propre piège. Les deux hommes sont désormais rivaux. Premier violon du chef d’orchestre Jean Todt chez Ferrari, Ross Brawn est le directeur technique de la Scuderia. Homme clé pendant l’hiver pour coordonner les études de Rory Byrne à l’usine, Brawn est le ciment indispensable à la victoire durant les week-ends de course. Sa complicité avec Schumacher, son expérience, son intelligence tactique redoutable en font un ingénieur d’exception.

Flavio Briatore, lui, après deux années passées en tant que commercial de Supertec, est revenu chez Benetton, devenu ensuite Renault.

Ross Brawn et Michael Schumacher, en ce dimanche 4 juillet 2004, vont accomplir la quadrature du cercle. Au lieu de trois arrêts, le pilote allemand passe quatre fois au stand Ferrari …

Et le miracle s’accomplit, Schumacher dépasse Alonso pour cueillir sa neuvième victoire de la saison en dix courses. Eclipsant tous les autres pilotes, l’ogre de Kerpen poursuit son festin digne de Pantagruel. Jamais rassasié, Schumacher et son colossal appétit de victoires en sont parvenus à un 79e succès, continuant de pousser le record de victoires à une altitude stratosphérique … Tous ses rivaux sont réduits en charpie, une fois encore … Les espoirs de victoire de Renault sont partis en fumée devant cette démonstration tactique de Maranello !

Pour Flavio Briatore, le coup est rude. Son champion a piloté de façon merveilleuse mais doit s’incliner face à un rival de taille. L’Espagnol, deuxième dans la Nièvre, a cependant montré qu’il était fait de l’étoffe des champions, ayant fait vaciller Schumacher comme personne ne l’avait fait en 2004, pas plus Button que Montoya ou Barrichello, le coéquipier de Schumi chez Ferrari.

Cependant, ce ne sera pas la seule déception de la journée pour Renault et Briatore. Car même si Alonso avait ramené la victoire à son écurie, c’eut été une victoire à la Pyrrhus … L’autre pilote Renault, Jarno Trulli, est malheureusement dans le collimateur de Flavio Briatore après l’arrivée de la course. Le tour d’honneur n’est pas encore achevé, la R24 de Trulli pas encore immobilisée au parc fermée, pneus agonisants, que le courroux de Briatore est à son pinacle … Mais qu’arrive-t-il à Flavio Briatore ?

Ce dernier, agent d’Alonso mais aussi de Trulli, espérait voir ses deux voitures sur le podium. Dans le dernier tour de course, le pilote italien occupe la troisième place, bien qu’en ligne de mire de Rubens Barrichello.
Le pilote brésilien guette sa proie et piège finalement le Toscan dans l’ultime virage du dernier tour, à quelques mètres du drapeau à damier.
Pour Flavio Briatore, bien qu’il ne soit pas un amoureux viscéral de la compétition, bien qu’il ne soit pas un racer tel que Ron Dennis, Frank Williams ou jadis le Commendatore Enzo Ferrari, la déception est terrible.
La quatrième place de Trulli est un choc. L’adrénaline est retombée, laissant place à la colère. Briatore va alors reprocher à Jarno Trulli son manque de combativité face à Barrichello, qui n’a jamais abdiqué dans l’espoir de monter sur le podium nivernais. Ce Grand Prix de France 2004 sera le chant du cygne de Trulli dans l’écurie française.

Copieusement dominé par Alonso en 2003, Trulli s’est bien repris en 2004, ouvrant son compteur de victoires en 2004. Malgré cela, le pilote italien ne vit pas une période facile. Agacé de la tutelle écrasante de Briatore, du joug de son manager et directeur sportif, Jarno Trulli veut s’émanciper.

Négociant avec d’autres équipes dans l’optique de 2004, Trulli est-il à 100 % concentré sur son pilotage ? Les reproches de Briatore seraient-ils partiellement justifiés ?

De plus, le pilote italien a déjà envisagé sa reconversion. Avec son père Enzo, Jarno Trulli possède un vignoble dans la région des Abruzzes. Le Podere Castorani, vin produit par Trulli, est donc une autre facette de la vie de Trulli.
Mais un pilote qui songe déjà à sa reconversion, à ce qu’il fera après sa carrière sportive, n’est-il pas déjà un peu mort ?

Pour des champions d’exception comme Senna et Schumacher, viscéralement attachés à la compétition, la F1 était un pain quotidien, un besoin plus encore qu’un plaisir ou une passion … Pas chez Jarno Trulli, excellent pilote mais qui n’appartient pas à la caste des immenses champions.

Après cette fausse note dans la partition du Losange, la saison 2004 de Jarno Trulli va tourner à la catastrophe. La séparation avec Renault et Briatore sera même anticipée après Monza. A Shanghaï, le pilote italien court dans le cockpit d’une Toyota, avec qui un contrat était déjà signé pour 2005.
Aux côtés de l’Espagnol Alonso, Flavio Briatore fait alors appel au champion du monde 1997, le Canadien Jacques Villeneuve. Sortant d’une année sabbatique après avoir quitté BAR Honda fin 2003, le Québécois reste un superbe coup marketing, fort d’un patronyme magnifié par la légende Gilles Villeneuve.

  1. avatar
    28 janvier 2015 a 17 h 02 min

    Cruelle défaite pour Alonso en France en 2004, mais le Losange allait prendre sa revanche dès 2005 avec les deux couronnes mondiales, tandis que Ferrari refaisait en plus grand le coup magistral de Budapest 98

    De 2 à 3 arrêts pour Schumi en 1998 en Hongrie, de 3 à 4 pit stops pour le Kaiser en 2004 en France.

    • avatar
      30 janvier 2015 a 9 h 43 min
      Par Jayce

      Le GP de France 2004 marque surtout le début de la rupture entre Renault et Fernando Alonso. Sur le podium, là où l’ensemble du team fêtait sans retenue le podium de l’Espagnol, Alonso ne desserrait pas les dents, furieux d’avoir perdu cette course. En conférence de presse, lorsqu’il lui fut demandé ses impressions sur sa deuxième place, il repondit “Il y a des deuxièmes places dont on se satisfait. Mais pas aujourd’hui, puisqu’on a roulé en tête. On a été un peu trop naïfs face à une équipe comme Ferrari”. Durant la course, le pilote d’Oviedo s’est très vite inquiété de la stratégie de Michael Schumacher, demandant à son stand s’il devait s’arrêter au moment du troisième arrêt du Kaiser, rabrouant son ingénieur quand celui-ci lui demanda d’attaquer, demandant, presque affolé, où se trouvait la Ferrari n°1 lors du dernier passage au stand de l’Allemand.

      Et puis il y a eu l’épisode Jarno Trulli. Un Trulli héroïque en fin de course face à Rubens Barrichello, malgré des pneux arrières déchiquetés. Alonso n’a pas compris pourquoi Briatore a ainsi chargé le pilote italien. L’Espagnol, affectif, s’entendait bien avec son équipier et n’a pas vu d’un bon oeil le départ de celui-ci. Militant pour une titularisation de Franck Montagny, qui connaissait la R24, il fut contredis par Briatore qui imposa le revenant Jacques Villeneuve. Lors du GP de Chine, Alonso se fit dépasser en début de course par la BAR de Jenson Button, conccurent de Renault au Mondial. Devant l’absence de résistance offerte par l’Espagnol, Briatore a sèchement reproché au pilote son manque de combativité. Ce à quoi Alonso répondit ironiquement qu’il n’était pas champion du monde, lui (en référence à un Villeneuve incapable d’accrocher les points). Plus tard, face aux journalistes, Alonso s’expliqua en appuyant sur le fait qu’il était idiot de bouchonner un concurrent plus rapide en début de course, car il n’aurait pas pu l’empêcher de prendre l’avantage finalement.

      • avatar
        30 janvier 2015 a 10 h 48 min

        Salut Jayce,

        Le choix de Villeneuve répondait à des logiques marketing, Renault avait raté sa saison 2004 et le schisme Trulli / Briatore devenait trop grand.

        TItulariser Montagny était quand même possible, mais bon relancer un ancien champion du monde crée toujours du buzz, et en homme de communication / politique, Briatore a logiquement choisi le Québécois.

  2. avatar
    29 janvier 2015 a 18 h 33 min

    Effectivement, brillante stratégie couronnée de succès.

    Quelle en est la parade? Adopter la même stratégie?

  3. avatar
    30 janvier 2015 a 8 h 23 min

    Salut Fabrice,

    Stratégie brillante mais attention peu de pilotes pouvaient couronner de succès la stratégie de Ross Brawn.

    Car 1 arrêt de plus signifie certes des trains de pneus neufs, mais pour compenser le temps au stand, il faut aligner les tours de qualif à réservoir presque vide et pneus neufs, ce que le Kaiser Schumacher fit à merveille à Budapest en 1998 ou à Magny-Cours en 2004.

    Fernando Alonso ou Lewis Hamilton de nos jours en seraient capables aussi, Ayrton Senna eut pu le faire dans le passé.

    Se calquer sur la stratégie n’est possible que si les règlages aérodynamiques sont optimisés primo, et si l’arrêt d’Alonso (2004) ou des McLaren (1998) avait eu lieu après celui de Schumi secundo.
    Et puis tel coup de bluff que difficile d’improviser cela en pleine course, même si un Ross Brawn était un pur génie là dessus.

    Moins brillant que Newey, Forghieri, Byrne ou Chapman sur la planche à dessin, mais en course sans doute l’un des meilleurs stratèges de tous les temps (avec Gordon Murray)

    • avatar
      30 janvier 2015 a 19 h 19 min

      Merci Axel pour ces précisions très… précises.

      Merci aussi à Jayce pour les infos complémentaires sur la situation.

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