Mostar : ville d’un derby qui connaît le “soft-apartheid”
Photo Panoramic

Mostar : ville d’un derby qui connaît le “soft-apartheid”

Depuis la guerre d'indépendance de Bosnie-Herzégovine, ce pays est toujours instable du fait des tensions ethniques et peut-être même en voie de disparition. Dans ce pays, on connaît un seul match au sein d'une même ville où les supporters et les joueurs s'affrontent pour des raisons d'appartenances ethniques: à Mostar, 3ème ville du pays, on a une division entre les Bosniaques qui supporte le Velez et les Croates qui supportent le Zrinjski. Présentation de ce derby qui mérite toute son attention.

Zrinjski

Fondé en 1905 et portant le nom d’une famille noble de l’époque où la Croatie faisait partie de l’Empire des Habsbourg, le Zrinjski est crée par des Croates vivant à Mostar. Mais ce club, qui a aussi participé au championnat de l’Etat Indépendant de Croatie (NDH), est d’abord interdit par le régime de Tito pour son caractère nationaliste au nom de la devise du régime : “Fraternité et Unité” (Bratstvo i Jedinstvo en serbo-croate). Il est ensuite rétabli en pleine guerre d’indépendance de la Bosnie-Herzégovine, conflit que la ville de Mostar subit de plein fouet (le bombardement du Vieux Pont de Mostar par l’armée croate en témoigne), causant de nombreux dégâts sur les plans matériel que humain. Dix ans après le conflit, le Zrinjski va s’imposer comme une force montante du football bosnien en s’offrant 5 titres de champion en 2005, 2009, 2014, 2016 et 2017. Il pourrait même dépasser le plus grand club de Bosnie, le Željezničar de Sarajevo. Dans ce club, pas de joueurs connus du grand public à signaler à la seule exception d’un certain… Luka Modrić (qui y a joué en 2003-2004 en prêt alors qu’il appartenait au Dinamo Zagreb).

Velež

Crée en 1922, le Velež est le club multi-ethnique de Yougoslavie, aussi bien pendant l’entre-deux guerres que pendant le régime titiste. C’est sous ce dernier qu’il va se développer sportivement. Pendant les années 1970, après avoir connu un grand gardien dans les années 1960 en la personne de Ivan Ćurković, il termine à deux reprises à la deuxième place du championnat yougoslave malgré une génération de grands joueurs comme Dušan Bajević, Enver Marić (considéré comme le meilleur gardien de l’histoire du club), Boro Primorac et surtout Vahid Halilhodžić. Le Velež va aussi atteindre les quarts de finale de la Coupe de l’UEFA en 1975, stade où il s’incline face au FC Twente sur le score total de 2-1 (victoire 1-0 à domicile puis défaite 2-0 aux Pays-Bas). Dans les années 1980, le Velež remporte deux Coupes du Maréchal Tito (Coupe de Yougoslavie) en 1981 et 1986 avec des joueurs comme Vladimir Gudelj, Meho Kodro, Goran Jurić et Semir Tuce. Depuis la guerre de Bosnie, il a sombré dans l’anonymat et perdu son stade de Bijeli Brijeg, situé à l’Ouest. C’est d’ailleurs un objet de sa rivalité naissante dans les années 2000 avec le Zrinjski.

Un derby de “soft-apartheid”

Normalement, le football rassemble tout le monde, peu importe les origines. A Mostar c’est tout le contraire, il est vecteur de haine. Le derby de Mostar est bel et bien un cas de “soft-apartheid”. Même s’il n’y a pas de régime d’apartheid comme sur le modèle sud-africain dans la Bosnie d’aujourd’hui, la ville est toujours divisée sur le plan ethnique. Les Bosniaques et les Croates vivent séparés par la Neretva et il existe une école pour les Bosniaques et une autre pour les Croates. Même l’administration de la ville est séparée en deux. En football, deux groupes de hooligans s’affrontent en fonction de leurs appartenances ethniques : les Ultras de Zrinjski et la Red Army de Velež. L’objet du litige est le stade de Bijeli Brijeg de Mostar, construit à l’ouest de Mostar où vivent une majorité de Croates. La direction du Velez de l’époque considère cela comme un vol et veut retourner dans son stade d’origine. Comme il est occupé par le Zrinjski, le Velež a construit son nouveau stade à une trentaine de kilomètres de Mostar, appelé Vrapčići et qui peut accueillir jusqu’à 7000 personnes environ. Celui de Bijeli Brijeg faisait 25000 places et c’était le deuxième plus grand stade de Bosnie après le Koševo (ancien stade olympique de Sarajevo).

Sur le plan footballistique, le Zrinjski domine ce derby, qui ne séduit pas sur le papier mais qui attire l’attention des observateurs pour ce coté “soft-apartheid”. Les hooligans des deux cotés chantent des chansons nationalistes et peuvent aller jusqu’aux insultes en fonction. Le premier derby a eu lieu en 2000 dans le cadre de la 1ère division du championnat bosnien et s’est achevé sur le score de 2-2. Il s’est joué jusqu’en 2016 pour un bilan suivant : 14 victoires pour le Zrinjski, dont 2 à l’extérieur, 4 matchs nuls, et 8 victoires pour le Velež, toutes dans son stade de Vrapčići. En Coupe de Bosnie, c’est 3 victoires, 2 nuls et 1 défaite pour le Zrinjski. Celui-ci a d’ailleurs subi sa seule défaite à domicile (Bijeli Brijeg) face au Velež sur le score de 1-0 lors des huitièmes de finale aller de la Coupe de Bosnie. Lorsque le Velež ouvre le score à l’extérieur dans les dernières secondes, les Ultras Zrinjski envahissent le terrain et partent à la chasse à l’équipe et aux supporters adverses.

Nous ignorons de quoi l’avenir sera fait, mais une chose est certaine : le football est instrumentalisé des deux cotés et cela pourrait déboucher sur une nouvelle guerre civile en Bosnie, particulièrement à Mostar où les peuples bosniaques et croates se détestent. La Bosnie-Herzégovine est un Etat voué à disparaître… n’importe quand et n’importe comment. La guerre en Bosnie va encore laisser des traces et il est difficile de se réconcilier un quart de siècle après. Mostar n’est malheureusement pas un cas isolé : c’est aussi le cas à Skopje (Vardar/Shkupi) et surtout à Tetovo, toujours en Macédoine entre le Teteks (soutenu par les Macédoniens dits de souche) et le Shkëndija (soutenu par les Albanais de Macédoine).

  1. avatar
    29 septembre 2017 a 10 h 07 min
    Par Cullen

    Très instructif, merci. Ca change en tout cas des banalités qu’on peut lire habituellement (PSG, Neymar, etc..). Le football fonctionne souvent comme un catalyseur. Alors c’est regrettable lorsque ça engendre autant de haine (le nationalisme est tellement exacerbé en Bosnie) mais c’est ce genre de confrontations qui s’appuient sur des divergences sociales, culturelles ou politiques du public qui sont devenues les plus grandes affiches du football (Boca-River, Celtic-Rangers, Fener-Galatasaray etc…http://yourzone.beinsports.fr/freres-ennemis-les-grands-derbies-du-football-47538/)

  2. avatar
  3. avatar
    29 septembre 2017 a 12 h 54 min

    Merci pour le commentaire. Eh oui, malheureusement les Balkans sont et resteront une poudrière sur tous les plans. J’ai réalisé cet article en m’étant inspiré d’un reportage de l’émission Enquêtes de Foot sur Canal+ Sport diffusé il y a quelques années qui parlait justement du derby de Mostar. Comme la situation en Bosnie ne s’améliorera pas, non seulement je ne vois pas comment peut-il y avoir réconciliation entre Serbes, Croates et Bosniaques en Bosnie (même s’il existe des exemples) ou du moins cette réconciliation peut et ne peut pas se faire car la guerre de Bosnie laisse encore des traces, mais en plus je prends les paris que si ça continue comme ça, la Bosnie est amenée à disparaître et ce n’importe quand et n’importe comment (une nouvelle guerre de Bosnie est possible mais personne ne sait quand et comment aura t elle lieu). Après il existe également deux autres cas de derby de type “soft-apartheid” dans un autre pays de l’ex-Yougoslavie: en Macédoine. A Skopje, il y a la rivalité entre le Vardar (sur lequel j’ai consacré un article (pour sa section foot)) et Shkupi (construit sur les ruines du Sloga et soutenu principalement par les Albanais de Skopje où ils représentent jusqu’à 1/5 de la population, d’ailleurs Shkupi est le nom albanais de la capitale de l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine); et l’autre c’est celui de Tetovo, situé au nord ouest du pays entre le Teteks (crée par une compagnie qui travaille dans l’industrie textile et soutenu par les Macédoniens dit de souche) et le Shkëndija (soutenu par les Albanais de Tetovo et même du nord-ouest de Macédoine et pour lequel j’attends toujours la validation de mon article que j’ai consacrée sur ce club qui s’est fait lourdement sortir par le Milan AC en barrages de la Ligue Europa)

Répondre à cullen Annuler la réponse.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Retrouvez Your Zone sur

Compatible Smartphone & Tablette

Iphone & iPad

Abonnez-vous à la Newsletter