Ces finales avant la lettre en Coupe du Monde
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Ces finales avant la lettre en Coupe du Monde

Certains matches en Coupe du Monde font parfois figure de finale avant la lettre, opposant deux des meilleures équipes du tournoi.

1934, demi-finale Italie / Autriche à Milan (1-0)

L’oriundo Luis Monti (champion du monde en 1930 sous les couleurs de l’Argentine) s’occupe du genou du virtuose meneur de jeu autrichien Matthias Sindelar tandis que l’arbitre suédois Ivan Eklind valide un but italien d’Enrique Guaita pourtant marqué via un hors-jeu flagrant. Le Wunderteam autrichien, lui, se voit refuser plusieurs buts valables malgré le traitement infligé par Monti à l’Homme de Papier.Et la meilleure équipe de l’avant-guerre n’en déplaise aux doubles champions olympiques uruguayens et double champions du monde italiens, rate le Graal aux portes de la finale. Le Duce Mussolini et le comte Ciano, eux, jubilent, la victoire finale de la Squadra Azzurra dans cette Coupe du Monde 1934 va servir la propagande du régime fasciste qui concentre tous les pouvoirs en Italie depuis 1922.

 

1938, demi-finale Italie / Brésil à Marseille (2-1)

Contrairement à 1934 où il avait envoyé une équipe B en Italie, le Brésil vient avec ses meilleurs joueurs en France. Le prodige auriverde Leonidas compense l’absence de Matthias Sindelar, dont la Coupe du Monde 1938 est orpheline, le Mozart du football refusant d’endosser les couleurs de l’Allemagne nazie suite à l’Anschluss décidée par Adolf Hitler. Révélé par un triplé de légende contre la Pologne à Strasbourg, Leonidas est ménagé par le sélectionneur brésilien au stade Vélodrome de Marseille. Dans la cité phocéenne, l’expérience de l’Italie, championne du monde 1934 et championne olympique 1936, fait la différence. Gino Colaussi ouvre le score après la mi-temps, tandis que Giuseppe Meazza double la mise sur penalty malgré une mésaventure sur le short du capitaine italien, contraint de tenir l’élastique de son short lors de sa course d’élan face au gardien de la Seleçao.

 

1954, quart de finale, Hongrie / Brésil à Berne (4-2)

Battus à domicile en 1950 par l’Uruguay, les Brésiliens ont l’ambition de gagner leur première Coupe du Monde lors de l’édition 1954 en Suisse. Mais la Seleçao tombe en quart de finale sur un os, le onze d’or hongrois alias l’Aranycsapat. Avec des virtuoses comme Puskas, Hidegkuti ou Kocsis, le match promet. Mais c’est surtout la violence de cette rencontre, qui restera dans l’Histoire comme la bataille de Berne, qui va marquer les esprits au Wankdorf. Invaincus depuis 1950, les Magyars ont battu l’Angleterre 6-3 à Wembley en novembre 1953, ce que même le génial Wunderteam autrichien n’avait pu réussir deux décennies plus tôt (défaite 3-2 à Stamford Bridge en 1934). Après sept minutes de jeu, l’implacable Hongrie mène déjà 2-0 avec des buts de Nandor Hidegkuti et Sandor Kocsis, justifiant son rang de favorite suprême du tournoi helvète. Mais avec l’Uruguay de Schiaffino, ce Brésil de 1954 est le principal outsider des Hongrois, avec trois joueurs qui seront sacrés champions du monde en Suède en 1958 : les défenseurs Djalma Santos et Nilton Santos, et surtout le milieu de terrain Didi.  Les Magyars fêtent ostentatoirement leurs buts devant des supporteurs brésiliens échauffés. En fin de match, l’arbitre est contraint d’expulser plusieurs joueurs, dont Nílton Santos et le capitaine hongrois József Bozsik, ce qui ne suffit pas à réduire la tension sur le terrain. À l’issue du match remporté par les Hongrois, les supporteurs brésiliens envahissent le terrain tandis que les joueurs se dirigent vers les vestiaires. Une bagarre générale éclate, entraînant plusieurs blessures. L’entraîneur Gusztáv Sebes reçoit une bouteille au visage. La Hongrie continuera toutefois son parcours jusqu’en finale.

 

1958, demi-finale, Brésil / France  à Stockholm (5-2)

Méprisés par les Européens en Suède, les joueurs du Brésil vont pourtant se révéler les meilleurs du tournoi. Après un deuxième match fébrile au premier tour contre l’Angleterre, les Auriverde lancent deux pépites qui vont martyriser les défenses … Pelé et Garrincha sont titulaires contre l’Union Soviétique de Lev Yachine, mais vont véritablement exploser à partir des quarts de finale, formant un explosif trident offensif avec Didi, roi de la feuille morte. Aux yeux de beaucoup, le Prince d’EthiopieMané et O Rey seront avec les attaquants français les meilleurs joueurs de la compétition, puisqu’Alfredo Di Stefano n’est pas de la partie en Scandinavie. En effet les Bleus, eux, ne cessent de faire parler la poudre en Suède, via Raymond Kopa, Roger Piantoni et surtout Just Fontaine : 7-3 contre le Paraguay, 2-3 contre la Yougoslavie, 2-1 contre l’Ecosse et 4-0 contre l’Irlande du Nord. Telle la Hongrie de 1954, la France de 1958 marque beaucoup. Mais comme Puskas et ses coéquipiers quatre ans plus tôt, les Français vont chuter contre plus forts qu’eux. Pelé, alias Edson Arantes do Nascimento, jeune adolescent de 17 ans et 8 mois qui a inscrit son premier but en Coupe du Monde en quart de finale face au Pays de Galles, va être le bourreau d’une demi-finale où l’équipe de France perd trop vite son défenseur Robert Jonquet. A l’époque, les remplacements sont interdits même en cas de blessure. A dix contre onze, le combat est inégal sur la pelouse de Stockholm, et le Brésil prend l’avantage de façon irrésistible sur les Français : 5-2. Ce score fleuve sera aussi celui de la finale où les joueurs venus de Rio de Janeiro et Sao Paulo surclassent le pays organisateur, malgré le talent du Milanais Nils Liedholm côté suédois. C’est le premier titre mondial du Brésil, et la naissance du jogo bonito aux yeux du monde entier.

 

1966, demi-finale Angleterre / Portugal à Londres (2-1)

La demi-finale Angleterre / Portugal de Wembley oppose deux des meilleurs joueurs d’Europe, l’Anglais Charlton et le Portugais Eusebio. Ballon d’Or en 1956, la Panthère du Mozambique vient d’inscrire un quadruplé qui a permis au onze lusitanien de sortir du piège tendu par la Corée du Nord à Liverpool (le Portugal passant de 0-3 à 5-3 face aux tombeurs de l’Italie). Quatre mois après la victoire de Manchester United face au Benfica Lisbonne, la Perle Noire s’incline de nouveau face au Divin Chauve, qui cette fois n’a pas entouré de George Best. Leader des Three Lions avec Gordon Banks et Bobby Moore, le cadet des frères Charlton assume ses responsabilités avec un doublé qui ouvre à la Perfide Albion les ports de la grande finale de Wembley. Le Portugal, lui, finira troisième de cette World Cup anglaise, tandis qu’Eusebio sera privé d’un deuxième Ballon d’Or de rang par Bobby Charlton … pour un seul point. Loin du plébiscite, les deux hommes s’étaient partagés les suffrages des jurés européens de France Football.

 

1970, demi-finale Italie / RFA à Mexico (4-3 après prolongation)

Quelques jours avant de retrouver la Squadra Azzurra (championne d’Europe en titre), la RFA a réussi le prodige d’une remontada face à l’Angleterre.  Mais la Mannschaft a profité de deux éléments pour renverser la table face aux Three Lions d’Alf Ramsey, champions du monde en titre et intrinsèquement meilleurs en 1970 qu’en 1966 à domicile. Primo, cette revanche de la finale 1966 gagné par l’Angleterre se joue sans son gardien de but fétiche, Gordon Banks, clé de voûte de la défense d’Albion. Banks of England est remplacé par le portier de Chelsea, Peter Bonetti, lequel ne dégage pas la même sérénité que celui qui vient d’arrêter, quelques jours plus tôt au stade de Jalisco, un but tout fait de la part du roi Pelé. Mais Banks étant victime d’une intoxication alimentaire, Ramsey n’a d’autre choix que de titulariser Bonetti face à la RFA. Autre figure de proue anglaise qui va manquer (en deuxième mi-temps), Bobby Charlton, ménagé par son sélectionneur sous la canicule du Mexique. Le fait de jouer en pleine journée pour garantir aux télévisions européennes la diffusion des matches en prime time contraint à économiser les joueurs les plus âgés du tournoi, dont Charlton (33 ans) … De 0-2, la RFA de Gerd Müller et Franz Beckenbauer passe 3-2, avec deux banderilles de Seeler et Beckenbauer suivies de l’estocade de Der Bomber en prolongation ! Quand les Allemands de l’Ouest retrouvent les Italiens pour une autre finale avant la lettre à Mexico, ces derniers ouvrent le score très tôt dans le match, à la 8e minute. S’en suit une rencontre quelconque, excepté le fait que le Kaiser Franz Beckenbauer la joue malgré un bras en écharpe. Indispensable à son équipe, le libero allemand a quand même été titularisé par Helmut Schön. Dans le temps additionnel de la deuxième mi-temps, Karl-Heinz Schnellinger (1-1). La prolongation va offrir aux spectateurs mexicains une joute d’anthologie, des montagnes russes d’adrénaline. L’Italie marque un deuxième but par (2-1), Gerd Müller égalise (2-2), Luigi Riva marque le troisième but (3-2). Müller marque son deuxième but du Mondial pour faire de nouveau égaliser la RFA (3-3). Mais Gianni Rivera, le Ballon d’Or 1969, terrasse l’Allemagne de l’Ouest en inscrivant le quatrième but italien (4-3). Mais c’est une victoire à la Pyrrhus pour la Squadra Azzurra, tant l’intensité physique et mentale de la prolongation leur a fait repousser les limites. Les Transalpins paieront cette terrible débauche d’énergie en finale face au Brésil de Pelé et Jairzinho, tandis que la nuit mexicaine débute en Italie du 17 au 18 juin 1970.  Onze mois après la nuit blanche de juillet 1969 pour voir Neil Armstrong et la mission Apollo 11 alunir, le peuple de la Botte envahit les fontaines publiques après ce match euphorique.

 

1974, deuxième tour, Pays-Bas / Brésil à Dortmund (2-0)

Champions du monde en 1970, les Brésiliens défendent leur troisième titre sans le roi Pelé, qui a pris sa retraite internationale. Seul Rivelino est le témoin de la glorieuse équipe titrée quatre ans plus tôt au Mexique. Face aux Auriverde qui ne sont que l’ombre d’eux-mêmes, les Oranje peuvent compter sur le meilleur joueur du monde en la personne de Johan  Cruyff, qui a métamorphosé le Barça en une saison (1973-1974), tout en devenant le premier joueur européen depuis Alfredo Di Stefano en 1959 à être élu deux fois Ballon d’Or  (1971 et 1973). Face au football total implacable des joueurs de Rinus Michels, les Sud-Américains vont capituler et abandonner leurs dernières illusions au Westfalenstadion de Dortmund, dans une Ruhr aussi grise que leur manque d’imagination. Le jogo bonito de 1970 est bien loin.

 

1978, deuxième tour, Argentine / Brésil à Rosario (0-0)

Entre les deux géants d’Amérique du Sud, ce match du deuxième tour de l’édition 1978 apparaît comme une finale avant la lettre. Mais les coéquipiers de Kempes et ceux de Zico se quitteront dos à dos après une morne 0-0 sur la pelouse de Rosario. Ce sera indirectement par leurs performances contre l’équipe la plus faible du groupe, le Pérou, que la qualification de l’Albiceleste pour la grande finale de Buenos Aires se fera au détriment de la Seleçao. Le Brésil vient à bout du Pérou 3-0, mais l’Argentine éparpille la sélection andine sur le score fleuve de 6-0 et un déluge de papelitos. La presse brésilienne se déchaîne sur le gardien péruvien Ramon Quiroga, argentin de naissance et naturalisé péruvien peu de temps avant la Coupe du Monde 1978. La proximité entre la junte militaire argentine et la FIFA alimente aussi les spéculations de match truqué. Mais si le Brésil avait battu l’Argentine à Rosario, ce débat sans fin n’aurait pas eu lieu.

 

1982, deuxième tour, Brésil / Argentine à Barcelone – Sarria (3-1)

Quatre ans après leur bras de fer de Rosario, les deux meilleures équipes de la zone CONMEBOL se retrouvent pour une nouvelle explication de niveau mondial, cette fois en Espagne. Favori du tournoi avec son milieu de terrain Zico / Socrates / Falcao (peut être le meilleur de tous les temps), le Brésil de Tele Santana a survolé son groupe au premier tour, imposant son hégémonie à l’URSS, l’Ecosse et à la Nouvelle-Zélande, tous dépassés par tant d’insolente facilité. Football à la fois offensif, efficace et emprunt de panache, le jeu produit par cette Seleçao 1982 est sublime. Face à un tel Brésil, sorte de bulldozer à la fois implacable et romantique, l’Argentine n’a que le talent de son diamant brut Diego Maradona à opposer. Pas encore poli, El Pibe del Oro sera dominé par Zico, autre OVNI du ballon rond, dans ce match, le Pelé Blanc marquant deux des trois buts du grand Brésil, sorte de concours Lépine permanent de plus beaux gestes techniques vus sur un terrain de foot, comme une ode au beau jeu, au jogo bonito inscrit dans son ADN.

 

1982, deuxième tour, Italie / Brésil à Barcelone – Sarria (3-2)

Au Brésil, il existe un débat pour savoir laquelle de sélections de 1970 ou 1982 est la plus belle de l’histoire et vous ne choqueriez pas un Brésilien en choisissant la deuxième. C’est dire, sachant que l’une a survolé son tournoi pour être sacrée championne du monde, quand l’autre n’a même pas atteint les demi-finales. Mais ici comme dans le reste du monde, la Seleçao de 1982 est considérée comme un monument du jeu, un totem auquel beaucoup s’identifient en lui vouant un culte sans fin. Parce son sélectionneur d’alors, Tele Santana, ne jurait que par la technique et l’esthétisme. Il voyait le football comme une forme d’expression artistique et la fin (le résultat) ne pouvait en aucun cas justifier les moyens. Au musée du football de Sao Paulo, l’équipe de 1982 est d’ailleurs présentée comme l’égale de celle de 1970. On la définit comme un hommage à l’art du football. Zico était au sommet. Socrates aussi. Puis il y avait Falcao, Cerezo, Junior ou Eder, le merveilleux ailier gauche. Probablement le plus extraordinaire milieu de terrain jamais vu en Coupe du monde. Pendant quatre matches, le récital auriverde confine au chef d’œuvre, avec des buts d’anthologie comme celui de Socrates contre l’Union Soviétique ou le coup franc de Zico contre l’Ecosse. Puis ce sera le brutal retour sur terre avec la défaite contre l’Italie (3-2), à Sarria, le 5 juillet 1982. Pour beaucoup, le football est mort ce jour-là. Une certaine idée du football, en tout cas. Le Brésil n’avait pourtant besoin que d’un match nul, sa différence de buts étant meilleure que l’Italie dans ce deuxième tour mortel (le Brésil avait battu l’Argentine 3-1, tandis que l’Italie avait vaincu l’Albiceleste 2-1). Mais pas question de gagner sans panache, le jogo bonito est de sortie dans l’antre de l’Espanyol Barcelone. Côté italien, Enzo Bearzot maintient sa confiance au paria Paolo Rossi, suspendu deux ans après le scandale du Totonero. Revenu in extremis au printemps 1982 avec la Juventus, Rossi est  resté muet lors du premier tour. Lassé des critiques de la presse et de l’opprobre jetée par la presse italienne, Bearzot décrète un silenzio stampa, qui sera bénéfique. En huis clos, l’Italie se soude autour de ses joueurs cadres, Zoff le gardien, Scirea le libero,  Gentile le stoppeur, Tardelli et Antognoni les milieux de terrain, Conti et Rossi les attaquants. Dès la cinquième minute de jeu à Sarria, un premier coup de tonnerre résonne : Paolo Rossi ouvre le score et trompe Waldir Perez (01-0). Mais sept minutes plus tard, le Brésil remet les pendules à l’heure, Socrates trompe Dino Zoff mal placé (1-1). A la 24e minute, Rossi voit double et refait passer l’Italie devant (2-1). En deuxième mi-temps, Falcao trouve la faille (2-2) à la 68e minute. Virtuellement qualifiés, les favoris du tournoi déchantent quand le phénix Rossi trouve une troisième fois le chemin des filets. A 3-2, le Brésil ne reviendra pas, il est KO cette fois après cette ultime banderille italienne. Tele Santana, Zico et consorts, malgré leur pyrotechnie offensive, repartent bredouille à Rio de Janeiro, alors que le monde entier se consumait d’impatience de les voir jouer en demi-finale puis en finale de ce Mundial espagnol de 1982 … Douze ans après la raclée de Mexico (1-4), l’Italie a pris sa revanche face au Brésil, et contrairement à 1938 où Leonidas avait été mis au repos, la Seleçao n’avait pas ménagé ses meilleurs éléments … Et comme tous les perdants magnifiques, le Brésil de 1982 avait beaucoup gagné avant de trébucher ce 5 juillet 1982 contre l’Italie. Union Soviétique (et quelle URSS !), Écosse, Nouvelle-Zélande et Argentine, la Seleção danse sur le corps de ses adversaires jetés à terre. 13 buts en 4 matchs pour les chiffres. Eder, Junior, Sócrates, Zico, Falcao et les autres pour les noms et les magiciens. Telê Santana pour guide, penseur et sélectionneur. Au premier tour, l’Italie a fait ce qu’elle sait faire le mieux : spéculer. Trois matchs nuls contre la Pologne, le Pérou et le Cameroun et une qualification au nombre de buts marqués aux dépens des Lions Indomptables, privés d’un but valable de Roger Milla contre le Pérou par l’arbitre autrichien Franz Wöhrer. Le format de la compétition propose un drôle de plan à trois au deuxième tour pour désigner son carré final. Quand la France couche avec l’Irlande du Nord et l’Autriche, que la Belgique se coltine l’URSS et la Pologne, et que la RFA doit affronter l’Angleterre et l’Espagne, le Brésil cohabite avec l’Argentine de Maradona et cette Nazionale dont on ne sait trop quoi penser. Ce Brésil-Italie ressemble donc à un faux quart de finale. Faux, car le Brésil peut se contenter d’un match nul pour se qualifier ; au bénéfice de sa victoire 3-1 face à l’Argentine, quand l’Italie ne s’est de son côté imposée que 2-1. Un détail qui a son importance, sauf pour Tele Santana et les siens. Le drame de Sarria, c’est d’abord celui d’une équipe qui ne sait pas, ou refuse de calculer. Tactiquement, on a eu tout faux. On n’a même pas pensé que ce résultat nous qualifiait, reconnaît aujourd’hui volontiers le défenseur Luizinho. Alors le Brésil va chercher à gagner à tout prix, un match où il va toujours faire la course derrière. Parce que l’Italie est telle qu’on aime se la représenter : faussement attentiste et génialement opportuniste. Comme face à l’Argentine de Maradona, elle a décidé d’évoluer à dix. Cerbère de génie élevé à l’air du Calcio, Claudio Gentile ignore la présence du ballon et ne voit que le numéro 10 floqué dans le dos de Zico. Le défenseur italien fait partie de cette race de gagneurs-nés qui font passer l’efficacité avant le style. À la Juve s’acquiert une habitude mentale de sacrifice qu’il n’y a nulle part ailleurs. À la Juve, ils t’enseignent que le match le plus important est toujours celui à venir. À la Juve, ils t’enseignent à avoir toujours « faim » de victoires, à ne jamais t’en contenter. Ce n’est pas un hasard si les chances de la Nazionale ont toujours coïncidé avec la large présence de bianconeri en azzurro. L’époque tolère encore le marquage individuel et Gentile réduit sa proie au silence. En deuxième mi-temps, j’ai comme été exclu du match, souffle Zico. Gentile m’avais pris d’une telle façon au marquage que mes partenaires ne pouvaient plus m’atteindre. En première période, le Pelé Blanc a profité d’une demi-seconde de liberté pour permettre à Sócrates d’égaliser dans un angle que lui seul avait discerné. En bon capitaine et philosophe, Sócrates a tiré une vision du football mais aussi du monde de cet après-midi de défaite à Barcelone. Il existe une tendance à valoriser le succès et les résultats plutôt que l’art et la beauté. La victoire est trompeuse, celui qui gagne croit qu’il sera aimé comme un demi-dieu. C’est donc logique de vouloir gagner, mais moi je vois la défaite d’un point de vue positif, d’un point de vue humaniste. Un point de vue définitivement obsolète après l’élimination sublime face aux Bleus en 1986. Le Brésil va réapprendre à gagner tout en ravivant ses fantômes de 1982 et 1986 pour regretter les victoires trop européennes des Seleçao de Parreira en 1994 et Scolari en 2002. Le Brésil est condamné et cela fait bientôt 34 ans que cela dure.

 

1986, quart de finale, France / Brésil à Guadalajara – Jalisco (1-1 après prolongation, 4-3 tirs aux buts)

France-Brésil 1986, c’est d’abord le match, quatre ans plus tard, des deux vainqueurs moraux d’España 1982, les Brésiliens d’Europe (champions d’Europe à domicile en 1984) contre les Brésiliens d’Amérique du Sud, les vrais : le Brésil esthétique de Santana assassiné par Paolo Rossi, et les Bleus idéalistes de Michel Hidalgo tombés à Séville.  60 000 personnes, un soleil écrasant, le jour de l’été : France-Brésil 86, quart de finale, est un mythe en place avant même que l’arbitre roumain Ioan Igna ne donne le coup d’envoi. Comme si les 22 joueurs en étaient conscients, ils offriront 120 minutes de toute beauté. En vrac ? Des séquences de passes qui n’en finissent pas. Des gestes fous. Ce but de Careca inscrit dès la 17e minute de jeu, au bout d’un mouvement latéral digne du plus bel essai de rugby du monde. Le penalty manqué de Zico. Le tir au but dans les nuages de Platini. Celui tiré sans élan et bloqué par Bats de Sócrates. Celui de Bruno Bellone qui rebondit sur le poteau et la nuque de Carlos avant de rentrer. Par ailleurs, ce match de légende, considéré comme le plus beau de tous les temps en Coupe du Monde sur le seul plan footballistique, place deux rois maudits face à face, Zico et Michel Platini. Ni l’un ni l’autre ne rejoindra Meazza, Garrincha, Charlton, Pelé, Beckenbauer ou Zoff dans le gotha des champions du monde. Zico, alias le Pelé Blanc, est rentré en cours de jeu. Lancé par Tele Santana, l’ancienne star de Flamengo va rater une balle de match sur penalty devant Joël Bats, le gardien français étant en état de grâce ce jour là. Quant au triple Ballon d’Or Michel Platini (1983, 1984, 1985), diminué physiquement durant ce Mundial mexicain, il inscrit son 41e et dernier but en bleu durant ce France – Brésil, répondant à l’ouverture du score de Careca. Durant la séance de tirs aux buts, Platini manque son tir au but, tirant au-dessus de la transversale tel un autre génie de la Vecchia Signora, Roberto Baggio en 1994 contre le même Brésil. Mais Socrates et Julio Cesar ont aussi raté leur tentative. C’est Luis Fernandez, le gamin des Minguettes, qui efface la raté de son numéro 10 et envoie la France en demi-finale de la Coupe du Monde, quatre ans après l’épopée de 1982. Au moment de s’élancer pour son tir au but, le joueur du PSG reçoit une invocation du commentateur Thierry Roland, qui restera gravée : Allez Luis, allez mon petit bonhomme !  En ce samedi 21 juin 1986, la France pleure Coluche décédé à Opio le 19 juin d’un accident de moto. Le Brésil, lui, pleure cette génération maudite des Zico et Socrates qui ne gagnera jamais le titre suprême. Les tricampeaos devront attendre Romario en 1994 pour gagner leur quatrième étoile. Au lendemain de cette élimination, Ayrton Senna gagne le Grand Prix des Etats-Unis de Formule 1 à Detroit, devant deux pilotes français . Le surdoué de Sao Paulo brandit le drapeau brésilien pour la première fois, et prend la tête du championnat du monde. Huit ans plus tard, les coéquipiers du capitaine Dunga, sacrés champions du monde à Los Angeles, dédieront leur titre au pilote brésilien, décédé sur l’autodrome Enzo e Dino Ferrari d’Imola le 1er mai 1994, son casque ayant été transpercée par un élément de suspension après un effroyable choc sur sa Williams Renault. Comme la Seleçao, Ayrton Senna était à la quête de son quatrième titre mondial en 1994.

 

1986, demi-finale, RFA / France à Guadalajara – Jalisco (2-0)

De l’équipe de France 1986, le sélectionneur allemand Franz Beckenbauer ne tarissait pas d’éloges, que ce soit sur son gardien Joël Bats, sa défense et son attaque plus compétitives que prévues, et son milieu de terrain mythique, le fameux carré magique Platini / Giresse / Tigana / Fernandez. HJistoire de mettre la pression côté français (champions d’Europe en 1984 alors que la RFA avait été sortie au premier tour), le Kaiser considère que cette équipe de France ne sera parfait que lorsqu’elle aura vaincu sa RFA. Vainqueurs aux tours précédents des deux triples champions du monde, l’Italie et le Brésil, les Bleus d’Henri Michel ont survécu à un parcours darwinien dans cette Coupe du Monde mexicaine de 1986. Le couperet va tomber dans cette revanche de Séville 1982 : Andreas Brehme ouvre le score dès la neuvième minute de jeu, sonnant le tocsin pour les Français. Les Bleus de Platini courent après le score mais les jambes sont lourdes sous le soleil de Jalisco. En fin de match, Rudi Völler sonne le glas par un deuxième but pour la Mannschaft, qui se qualifie pour sa deuxième finale mondiale consécutive. Comme en 1982 à Madrid contre l’Italie, elle sera perdue, cette fois contre l’Argentine.

 

1990, huitième de finale, RFA / Pays-Bas à Milan – San Siro (2-1)

Mis sous la pression d’une épée de Damoclès en Catalogne de la part du président Nunez, Johan Cruyff est plébiscité aux Pays-Bas pour remplacer le sélectionneur, qui n’a pas vraiment donné satisfaction avec un groupe pourtant sacré champion d’Europe en RFA en 1988. En mars 1990, plusieurs internationaux oranje se réunissent à Schiphol, l’aéroport international d’Amsterdam : Gullit, Van Basten, Rijkaard, Koeman et Van Breukelen se réunissent pour décider qui sera leur coach au Mondiale italien, trois mois plus tard. Le nom de Johan Cruyff émerge rapidement à l’unanimité, même si le triple Ballon d’Or et Frank Rijkaard s’étaient brouillés en 1987, ce qui avait conduit le milieu de terrain à quitter précipitamment l’Ajax pour rejoindre le Sporting CP à Lisbonne (Rijkaard avait finalement été prêté au Real Saragosse). Pour l’ancien numéro 14, c’était une sorte de clin d’œil du destin, près de 17 ans après son capitanat perdu au profit de Piet Keizer à l’Ajax, décision du vestiaire qui avait précipité son départ vers Barcelone … Mais à la KNVB, Rinus Michels, devenu directeur technique, a d’autres idées. L’ancien mentor de Johan Cruyff s’était brouillé avec ce dernier. Leo Beenhakker (alors entraîneur du Real Madrid) raconte l’épisode : Quelques semaines avant le début de la compétition, le sélectionneur en place, Nol de Ruiter, fut viré. Rinus Michels fut alors mis sous pression par la presse pour qu’il nomme Cruyff. Mais comme Michels était brouillé avec lui, il ne pouvait pas le nommer … Alors j’ai été nommé sélectionneur à la tête d’une équipe dont la moitié avait réclamé le retour de Cruyff. J’avais dans cet effectif le plus grand phénomène des années 90, Van Basten. Et puis Gullit, Rijkaard, Koeman … Mais je n’avais aucune chance, je le savais avant le tournoi. Après un premier tour insipide, les champions d’Europe 1988 affrontent la RFA de Franz Beckenbauer dans un match au sommet entre deux des favoris du tournoi (statut partagé par le Brésil, l’Italie et l’Argentine). Le sélectionneur de la RFA, Franz Beckenbauer, se mue en oracle : Celui qui gagnera ce match sera champion du monde. Les Oranje avaient battu la RFA en 1988 à Hambourg durant l’Euro ouest-allemand, puis avaient tenu en échec la Mannschaft en échec par deux fois durant les éliminatoires de la Coupe du Monde. Mais à San Siro, après la double expulsion de Rijkaard et Rudi Völler, ce sont les Allemands qui l’emportent 2-1. Et la prédiction de Franz Beckenbauer s’accomplit, c’est bien le vainqueur de ce match (la RFA) qui est sacrée championne du monde quelques jours plus tard à Rome ! Après ce huitième de finale milanais, le double Ballon d’Or avait en effet indiqué à Leo Beenhakker ceci : Nous avons gagné, alors nous serons champions du monde. Si vous aviez gagné, cela aurait été vous car vous avez les meilleurs joueurs. La conclusion de Beenhakker laisse place à une immense frustration, comme une nostalgie envers un âge d’or malheureusement terminé en eau de boudin, un vrai gâchis sportif : Les Pays-Bas n’auront plus jamais plus belle génération. ça a été un désastre.

 

1990, huitième de finale, Argentine / Brésil à Turin (1-0)

En 1990, le Brésil est tenant du titre de la Copa America 1989, gagnée avec le duo Romario / Bebeto. Aucun des deux ne jouera pourtant en Italie, même su le lutin du PSV Eindhoven apparaît quelques minutes contre l’Ecosse au premier tour. La Seleçao gagne ses trois matches face à la Suède, au Costa Rica et à l’Ecosse. Direction Turin donc pour l’Argentine, qui a vécu un premier tour mouvementé. Comme en 1982 à Barcelone, les champions du monde en titre s’inclinent d’entrée. Après la Belgique en 1982 au Camp Nou, c’est le Cameroun qui joue les épouvantails au stade San Siro de Milan. Poussive, l’Albiceleste s’en remet au génie de son numéro 10, Diego Armando Maradona. Marqué de près par les défenseurs brésiliens, El Pibe del Oro permet à Claudio Caniggia de se trouver démarqué pour tromper, à dix minutes de la fin, Claudio Taffarel (1-0). Le Brésil ne s’en remettra pas … Mais ce duel entre rivaux sud-américains est resté dans l’Histoire à cause de l’affaire de la bouteille droguée de Branco.

 

1990, demi-finale Argentine / Italie à Naples – San Paolo (1-1 après prolongation, 4-3 tirs aux buts)

Quoi de mieux que le champion du monde en titre contre le favori du tournoi et pays organisateur ? En 1990, Maradona et l’Argentine éliminent la Squadra Azzurra sur son sol à Naples, là où Diego, qui venait d’y remporter son deuxième Scudetto, était à lui seul plus populaire que toute l’équipe italienne rassemblée. À rebours, certains en Italie ont expliqué que les tribunes avaient soutenu l’Argentine plus que l’Italie lors de cette demi-finale. C’est faux. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que Maradona et l’Albiceleste n’y furent pas sifflés, contrairement à ce qui se passa cet été-là dans les autres stades italiens. Il faut dire que Diego, en démagogue génial, avait su chauffer son peuple napolitain en déclarant avant le match : Amis napolitains, pendant 364 jours par an, vous êtes considérés comme des étrangers dans votre propre pays. Aujourd’hui, vous devez faire ce qu’ils veulent que vous fassiez, en supportant l’équipe d’Italie. À l’inverse, moi, je suis napolitain pendant 365 jours par an

 

1994, quart de finale, Brésil / Pays-Bas à Dallas – Cotton Bowl (3-2)

C’était tout simplement Dallas. Un univers impitoyable avec un Brésil qui affronte pour la première fois du tournoi un adversaire à sa taille et les Pays-Bas n’ont enfin rien à perdre. On fantasme la confrontation d’un foot total contre un foot samba. Après une première période crispante, la seconde nous scotche. Insipide, la première mi-temps de cette joute texane se clôt sur un triste 0-0. Les 45 minutes suivantes vont enchanter les spectateurs du Cotton Bowl de Dallas. Romario marque le premier but brésilien avant que son complice Bebeto ne double la mise, les deux terreurs offensives de la Seleçao exploitant la méforme de Jan Wouters et Frank Rijkaard. Le duo Bebéto-Romario joue avec la règle du hors-jeu passif pour marquer deux fois. Il laisse surtout à la mémoire collective cette mythique célébration du berceau – jamais égalée – menée par Bebéto, Romario et Mazinho. A 2-0 pour le Brésil, le break est fait mais les Pays-Bas sont encore loin d’abdiquer. On donne les Hollandais pour morts, mais le torse haut, les feintes de corps et le plat du pied de Dennis Bergkamp réduisent la marque. Aron Winter entretient l’espoir en égalisant d’un coup de tête : 2-2 avant le money time. A quelques minutes du terme, le Brésil obtient un coup franc lointain. Les hommes de Carlos Alberto Parreira décident de laisser Branco tirer. Drogué à son insu par l’Argentine en 1990 à Turin, Branco frappe en direction du but néerlandais avec une incroyable puissance. Malgré les 35 mètres qui séparent Branco d’Ed de Goej, ce dernier est battu. 3-2, les Pays-Bas de Dick Advocaat ne s’en relèveront pas.

 

1998, quart de finale, Pays-Bas / Argentine à Marseille (2-1)

Ce quart de finale au stade Vélodrome est une affiche entre l’équipe européenne la plus impressionnante du tournoi (avec la France) et un des deux géants sud-américains, l’Argentine. Les Pays-Bas ouvrent rapidement le score par Patrick Kluivert sur un caviar de Dennis Bergkamp, avant que l’Argentine n’égalise par Claudio Lopez. Alors que l’on s’achemine vers une prolongation dans la cité phocéenne, Frank de Boer transmet un long ballon à Dennis Bergkamp, lequel effectue, après un saut, une merveille de contrôle orienté du pied droit dans la surface de réparation albiceleste. D’un extérieur du droit, il fusille Carlos Roa après s’être débarrassé de Roberto Ayala. 2-1, avec cette balle de match, Bergkamp fait d’une pierre deux coups, il rentre dans la légende tout en qualifiant les Oranje pour le dernier carré, lui l’héritier désigné de Marco Van Basten. On ne peut que remercier le destin que ce Mondial 1998 se soit déroulé en Europe, vu la phobie de l’avion développée par la vedette d’Arsenal depuis 1994. Sans cela, ce but de génie n’aurait jamais vu le jour … Honneur à l’intéressé, qui raconte le making of de ce but de légende … Quand la balle arrive sur moi, je n’ai qu’une idée en tête : créer ce petit espace qui me permettra d’aller au bout. D’abord tu récupères le ballon. Ensuite… Bon, Frank sait exactement ce qu’il va faire. On s’était vus. Juste un instant. Je le regarde, il me regarde, et je saisis qu’il va me donner le ballon. Alors je cours aussi vite que je peux. J’ai dû mettre cinq ou six mètres au défenseur sur cet appel. Ensuite le ballon arrive au-dessus de moi. Là, deux options. La première : je le laisse rebondir et je le contrôle au sol. C’est le plus facile, mais je risque de me retrouver au niveau du poteau de corner. La seconde : sauter et essayer de le récupérer en l’air. Ce qui implique aussi de contrôler la balle en l’air. La contrôler complètement. “Perfection” est sans doute le mot qui vient le plus naturellement à l’esprit quand il s’agit d’évoquer ce moment suspendu. Bergkamp, qui considère ce but comme le plus beau de sa carrière, à cause de son contexte notamment, le juge également de la sorte. C’est comme si tout ce que tu avais vécu dans ta vie t’avait conduit à ce moment précis.

 

1998, demi-finale, Brésil / Pays-Bas à Marseille (1-1 après prolongation, 4-2 tirs aux buts)

Dix centimètres, telle est la distance qui sépare la gloire du néant. Le statu quo du chaos. A dix centimètres près, Patrick Kluivert cadrait sa tête et marquait le deuxième but oranje face à Claudio Taffarel, le gardien brésilien. Ce soir là au stade Vélodrome, Dennis Bergkamp n’a pas son rayonnement habituel. Meilleur joueur de cette Coupe du Monde du premier tour aux quarts de finale, la vedette d’Arsenal ne sera pas décisive contre le Brésil, contrairement à Ronaldo, sorte de joueur bionique 2.0 qui marque un but d’extraterrestre à Edwin Van der Sar malgré la défense acharnée de Frank de Boer et de Jaap Stam. La prolongation s’éternise, et la Seleçao se qualifie pour la finale de Saint-Denis aux tirs aux buts. Vaincu par le Brésil comme en 1994, Dennis Bergkamp n’aura jamais son Ballon d’or, lui qui aurait pu rejoindre Paris en TGV en seulement 3 heures au départ de la cité phocéenne. Mario Zagallo est en larmes, mais la finale va lui réserver de terribles désillusions, de la crise d’épilepsie de Ronaldo aux trois buts encaissés face à l’équipe de France, sort de bulldozer implacable sous la houlette de Zinédine Zidane, diable venu faire passer sous ses fourches caudines toute l’équipe du Brésil.

 

2006, quart de finale, France / Brésil à Francfort (1-0)

Zidane contre Ronaldinho, les deux meilleurs joueurs du monde en valeur pure sont présents sur la pelouse de Francfort en ce samedi 1er juillet 2006. Quelques jours après avoir cloué le bec à l’Espagne, la France retrouve un autre gros calibre sur sa route. A Francfort, les joueurs de Raymond Domenech croisent le fer avec le favori du tournoi, le Brésil. Mais Ronaldinho n’évolue plus sur les hauteurs stratosphériques atteintes avec Barcelone durant deux ans. Kakà est l’arbre qui cache la forêt, mais le meilleur Brésilien aura pour nom … Zinédine Zidane ! Ce jour là, le chef d’orchestre français offre un véritable récital. Toute sa palette technique est là, et le Madrilène écœure les Auriverde par sa technique de velours … Sur un coup franc, ZZ offre la seule passe décisive de sa carrière pour Thierry Henry qui propulse la France dans le dernier carré. Monumental, Zidane justifie par ce seul quart de finale son élection comme meilleur joueur du tournoi allemand. Pour la première fois, un pays fait tomber par trois fois le grand Brésil en Coupe du Monde. Après le duel de 1986 et l’apothéose de 1998, la France élimine la Seleçao en 2006. Ce match est celui qui restera comme le plus abouti de la carrière de Zinédine Zidane, rien de moins. Non pas celui où il fut le plus décisif (finale de Coupe du monde 1998 contre le même Brésil, finale de C1 2002 avec le Real Madrid contre Leverkusen …) ou même le meilleur (même si…), mais indéniablement le plus beau. Car Zidane, comme le disait cruellement l’Avvocato Gianni Agnelli du temps où ZZ était pensionnaire de la Juventus, était effectivement un joueur plus divertissant qu’utile. Sauf que l’Avvocato avait oublié une partie de sa plaidoirie. Une partie qui change le tout. Oui, Zidane est plus divertissant qu’utile, sauf qu’il n’est pas simplement divertissant, mais LE plus divertissant car le plus beau à voir jouer.

 

2006, quart de finale, Allemagne / Argentine à Munich (1-1 après prolongation, 4-3 tirs aux buts)

A l’Allianz Arena de Munich, le match est serré mais va se dénouer sur une erreur tactique du sélectionneur argentin José Pekerman, qui fait sortir son meneur de jeu Juan Roman Riquelme. Virtuose de Villarreal, Riquelme va cruellement manquer à ses coéquipiers, lui qui avait été passeur décisif pour Roberto Ayala avant l’égalisation de Miroslav Klose. Impuissant sur le banc argentin, Riquelme voit ses coéquipiers se faire éliminer aux tirs aux buts 4-2, Jens Lehmann sortant le grand jeu avec deux arrêts.

 

2006, demi-finale, Italie / Allemagne à Dortmund (2-0 après prolongation)

L’Allemagne a dû attendre le 3 juillet 2016 à Bordeaux pour battre l’Italie en compétition officielle. Et encore, la Mannschaft a dû recourir aux tirs aux buts … Même à domicile, l’Allemagne n’a jamais pu se défaire de la Nazionale italienne, que ce soit à l’Euro 1988 ou lors de la Coupe du Monde 2006. Là où les Allemands font figure de miraculés après leur quart de finale contre l’Argentine (gagné in extremis aux tirs aux buts), les Italiens montent en puissance, après un succès 3-0 contre l’Ukraine. Les coéquipiers de Miroslav Klose sont tenus en échec par Gianluigi Buffon et sa bande jusqu’à la prolongation. Dans le money time, Fabio Grosso et Alessandro Del Piero marquent les deux buts italiens qui permettent à la Squadra Azzurra de se qualifier pour sa sixième finale mondiale. La RFA avait gagné la Coupe du Monde 1990 en Italie, la loi du talion permet à l’Italie de gagner l’édition 2006 du Mondial en Allemagne.

 

2010, quart de finale, Allemagne / Argentine au Cap (4-0)

Diego Maradona sélectionneur, Lionel Messi numéro 10 et chef  d’orchestre sur le terrain, l’Albiceleste a fière allure. Mais l’Allemagne vient de marcher sur l’Angleterre (4-1) et n’a pas l’intention de se laisser impressionner par les deux métronomes argentins. De match, il n’y aura pas et la virtuosité de Messi (restée au vestiaire ce jour là au Cap) n’y changera rien : dès la troisième minute de jeu, Thomas Muller propulse la Mannschaft en position  idéale … Un doublé de Miroslav Klose et un but de Friedrich plus tard, les Allemands sonnent le glas des espoirs de troisième titre pour les Argentins, dans un Mondial dominé par les équipes européennes, légèrement avantagées par l’hiver sud-africain en ce mois de juillet 2010 …

 

2010, quart de finale, Pays-Bas / Brésil à Port Elizabeth (2-1)

Comme le voisin argentin, le Brésil rend les armes aux portes du dernier carré. Grâce à Wesley Sneijder, les Pays-Bas vengent les douloureuses éliminations de 1994 à Dallas et 1998 à Marseille. Robinho avait pourtant ouvert le score mais cette Seleçao cuvée 2010 était une imposture. Elle ne méritait pas, loin de là, d’accrocher une sixième étoile de champion du monde à son maillot auriverde.

 

2010, demi-finale, Espagne / Allemagne à Durban (1-0)

Revanche de la finale de l’Euro 2008, cette demi-finale de la Coupe du Monde sud-africaine tourne de niveau à l’avantage des Espagnols, les Allemands perdant pour la deuxième fois de rang aux portes de la finale face aux futurs champions du monde. David Villa inscrit son cinquième but du Mondial, et ouvre à l’Espagne la porte de la finale de Johannesburg. La Roja réussira quelques jours plus tard le même doublé Euro / Mondial que celui accompli par la Mannschaft entre 1972 (Euro en Belgique) et 1974 (Coupe du Monde en Allemagne de l’Ouest)

 

2014, demi-finale, Allemagne / Brésil à Belo Horizonte (7-1)

Qualifié in extremis aux tirs aux buts contre le Chili, fébrile et peu convaincant contre la Colombie, le Brésil est encore en vie dans ce Mondial 2014 où la pression est démentielle pour les joueurs de Luiz Felipe Scolari. 64 ans après le traumatisant Maracanazo, les Brésiliens doivent effacer l’échec de leurs aînés de 1950. Ce complexe d’Œdipe national hante tout le pays telle une ombre maléfique. Orphelins de Neymar et Thiago Silva, les Brésiliens vont tomber dans un gouffre sans fond pendant une demi-heure complètement irrationnelle, tant l’Allemagne aura l’air d’un bulldozer implacable face à une équipe d’amateurs, tant cette demi-finale aura des airs de partie champêtre de Coupe de France entre une équipe de Ligue 1 et le gentil Petit Poucet … Humiliés, les Brésiliens sont menés 5-0 au bout de 29 minutes de jeu. Orpheline de Thiago Silva, sa défense a affiché des lacunes parfaitement exploitées par l’Allemagne. Libre de tout marquage sur un corner de Toni Kroos, Thomas Müller a donné le ton en ouvrant le score sans difficulté (1-0, 11e). L’attaquant du Bayern Munich a eu tout son temps pour ajuster une reprise du plat du pied à bout portant, face à un Julio Cesar abandonné, pour inscrire son cinquième but dans la compétition, et déjà le dixième de sa jeune carrière en Coupe du monde. Le gardien brésilien n’allait pas trouver plus de soutien par la suite. Bien au contraire. La suite, ce sont sept minutes de cauchemar total pour le Brésil. Un laps de temps durant lequel l’attaque allemande est entrée dans la surface brésilienne comme dans du beurre, avec une simplicité déconcertante. Miroslav Klose a pu s’y reprendre à deux fois pour tromper Julio Cesar après une jolie combinaison entre Toni Kroos et Thomas Müller (2-0, 23e), Kroos a marqué du gauche sur un centre de Lahm qui a traversé toute la défense (3-0, 24e) avant de s’offrir un doublé sur un service de Sami Khedira, suite à un ballon perdu par Fernandinho (4-0, 26e). Khedira a fini d’enterrer les Brésiliens après un une-deux avec Özil, au cœur d’une défense auriverde toujours apathique (5-0, 29e). Le seizième but record de Miroslav Klose passe au second plan tant le public est abasourdi par ce qu’il voit. L’Allemagne mènera même 7-0 en deuxième mi-temps, avant que la Seleçao ne sauve l’honneur en toute fin de match. Elle ne sera pas fanny mais le traumatisme est peut être encore plus grand qu’en 1950. Le Brésil a été éparpillé comme jamais par l’Allemagne, une myriade de statistiques montre à quel point l’ampleur de la défaite est un évènement hors concours. Jamais un tel écart n’avait été vu dans le dernier carré d’un mondial. Jamais le Brésil n’avait subi une si lourde défaite à domicile. Le précédent record dans une demi-finale mondiale était déjà détenu par l’Allemagne et datait de 1954 (6-1 face à l’Autriche). C’est seulement la troisième fois que l’Allemagne marque sept buts ou plus dans la reine des compétitions (7-2 contre la Turquie en 1954 et 8-0 contre l’Arabie Saoudite en 2002), mais c’est la première fois en match à élimination directe. Avec un succès 5-2 contre la France en demi-finale de la Coupe du monde 1958, le Brésil était la dernière équipe à avoir passé au moins cinq buts à son adversaire à ce stade de la compétition. Toutefois, la Suède restait la dernière formation à avoir infligé au moins sept buts à son adversaire dans un match à élimination directe en Coupe du monde, c’était en quart de finale du Mondial 1938 contre Cuba (8-0). Un autre temps pour un football devenu ultra-médiatisé et super-professionnel depuis les années 70-80 … La dernière équipe à encaisser cinq buts en première mi-temps d’un match de Coupe du monde avant mardi était Haïti contre la Pologne en 1974. Aucune équipe n’avait toutefois encaissé cinq buts dans les 29 premières minutes d’un match de Coupe du monde avant le Brésil ce mardi soir ; il a notamment encaissé quatre buts en six minutes et 41 secondes, soit un toutes les 100 secondes. Les joueurs de Scolari pourront toujours se consoler en se disant que la Corée du Nord avait chuté plus lourdement devant la Hongrie en 1954 (9-0) et que le Zaïre n’avait pas fait mieux face à la Yougolasvie en 1974 (9-0 également). Le record de la plus lourde défaite jamais enregistrée en phase finale de Coupe du monde revient au Salvador avec son 10-1 encaissé contre la Hongrie en 1982. Avant Allemagne – Brésil en 2014, le pire revers des Auriverde en Coupe du monde remontait à la finale de 1998 (0-3 contre la France). Avant cette demi-finale, la plus large défaite du Brésil, toutes compétitions confondues, remontait à un revers 6-0 devant l’Uruguay le 18 septembre 1920. C’était il y a près de 94 ans. La plus large défaite du Brésil sur ses terres remontait à un match amical perdu 6-1 devant l’Argentine en mars 1940. Une autre époque. Le Brésil n’avait plus perdu à domicile en match compétitif depuis le 30 septembre 1975 face au Pérou (1-3 en Copa America) soit 64 rencontres. Cette rencontre s’était disputée au… Mineirão de Belo Horizonte, soit le même stade que cette demi-finale. C’est également la première fois que la Seleçao s’incline à domicile face à l’Allemagne. Ici prend fin la série de 42 matches consécutifs sans défaite du Brésil sur son sol (matches amicaux compris), son dernier revers avant mardi sur ses terres remontant à août 2002 face au Paraguay (0-1 en match amical à Fortaleza). Quelques jours après le terrible 7-1 reçu face aux Allemands de Joachim Low, cette équipe brésilienne de zombies hantés par ce Waterloo footballistique sera défaite 3-1 par les Pays-Bas de Louis Van Gaal pour la médaille de bronze. Anecdotique, mais révélateur du fait qu’un tel camouflet ne s’oublie pas en quelques jours, si tant est qu’on puisse vraiment le chasser définitivement dans les oubliettes de sa mémoire … Les Brésiliens qui ont quitté le stade de Belo Horizonte en cours de première mi-temps de la demi-finale contre l’Allemagne avaient des sanglots à étouffer. Mais ils ont fait le choix étrange (bien que compréhensible) de ne plus assister à un moment d’histoire.

  1. avatar
    15 novembre 2017 a 15 h 57 min
    Par Guga57

    Pas de France-Allemagne 1982 ??? Etonnant !!! Excellent article sinon Axel, ce serat digne d’en faire un bouquin ;)

    • avatar
      17 novembre 2017 a 9 h 53 min

      Salut Guga,

      La France n’était rien en 1982, avec pour seule reference la 3e place de 1958 de la generation Kopa Fontaine Piantoni, soit un coup d’épée dans l’eau.

      Mais voici un extrait d’un article sur la Coupe du Monde jamais paru sur le site sur ce match de Seville

      “Aucun film au monde, aucune pièce ne saurait transmettre autant de courants contradictoires, autant d’émotions que la demi-finale perdue de Séville”. Ainsi Michel Platini résume-t-il la fameuse élimination de 1982. Un match qui a vu les Bleus de Platini, Trésor et Giresse mener 3-1 en prolongation. Avant de se faire sortir de la compétition aux tirs au but. Karl-Heinz Rummenigge (102e) et Klaus Fischer (108e) sont passés par là. Harald Schumacher et son attentat sur Patrick Battiston aussi. Michel Hidalgo, sélectionneur français de l’époque, confiera même plus tard : Je n’ai jamais vu des vestiaires comme ça après le match. C’était presque la maternelle avec des pleurs. Il y a deux joueurs qu’on a été obligé de mettre tout habillés sous la douche, ils n’arrivaient pas à se déshabiller. Résumer ce match, c’est un travail titanesque. Pierre Littbarski ouvre le score à la 18e minute, Michel Platini réplique sur penalty à la 27e minute. 1-1 à la mi-temps, rien d’autre ne sera marqué en deuxième mi-temps où l’arbitre, le Néerlandais Charles Corver, n’expulse par Toni Schumacher pour son agression sur Patrick Battiston … Au lieu de donner un carton rouge à Schumacher et un coup-franc pour la France, il siffle la remise en jeu pour la RFA. Cette décision est régulièrement citée comme une des pires décisions arbitrales jamais prises. Le Stéphanois Battiston perd trois dents sur le coup. Les Français ne se laissent pas abattre et repartent à l’attaque durant toute la seconde mi-temps. La FIFA aurait pu choisir un arbitre d’une autre nationalité, les Pays-Bas ayant été privés de phase finale à l’automne 1981 par un coup franc mémorable de Michel Platini, sans doute le but le plus important de la carrière de Platoche. Car sans Séville en 1982, les Bleus de Michel Hidalgo n’auraient sans doute pas été sacrés champions d’Europe à domicile en 1984. Ce jour là en Andalousie, la France marque les esprits, Alain Giresse et Marius Trésor finiront dans l’équipe-type de cette Coupe du Monde 1982, aux côtés de titans comme Zico, Zbigniew Boniek ou Paolo Rossi … Sauveur de la nation sur sa ligne au premier tour contre la Tchécoslovaquie de Panenka, Manuel Amoros trouve la barre transversale de Schumacher. Le jeune défenseur de l’AS Monaco a frôlé l’exploit. Le reste est connu … L’euphorie de la volée de Trésor, le but plein d’adrénaline de Giresse. Dominique Rocheteau pour Michel Platini, Michel Platini pour Didier Six, et Jean-Michel Larqué qui hurle au micro d’Antenne 2 En retrait pour Giresse, en retrait pour Giresse ! et la frappe du petit Bordelais qui fait mouche. Le commentaire de Thierry Roland, juste après le but de Giresse, est mémorable : Les Français sont pratiquement en finale de la Coupe du monde. Tout est dans le pratiquement … 3-1, la France se croit déjà sur la route de Madrid. Mais le mental allemand, comme en 1970 face à l’Angleterre, va faire la différence. Le double Ballon d’Or Karl-Heinz Rummenigge rentré en jeu, va galvaniser la Mannschaft. Les joueurs de Jupp Derwall reviennent à 3-3 après un somptueux retourné acrobatique de Klaus Fischer. Pour la première fois, la terrible épreuve des tirs aux buts va sanctionner un match de Coupe du Monde. C’est un drame shakesparien qui se joue, une tragédie grecque avec un suspense digne d’Alfred Hitchcock. Uli Stelike manque sa tentative mais Didier Six rate aussi la sienne. A 4-4, Maxime Bossis s’élance. Le Nantais se loupe, et Horst Hrubesch s’élance pour le 5-4 face à Jean-Luc Ettori. C’est fini, et ne restent du stade Sanchez Pizjuan que le sentiment d’injustice et de regrets éternels. Ce match fut un traumatisme pour les amateurs français de football, plus qu’une simple défaite héroïque comme Glasgow 1976 pour les Verts de Saint-Etienne face au grand Bayern Munich de Beckenbauer. Ravi de la victoire française en 1998 en Coupe du Monde, kle journaliste Thierry Roland aurait aimé une cerise sur le gâteau avec un triomphe sur l’Allemagne. La Croatie de Davor Suker priva les Bleus d’Aimé Jacquet d’un bras de fer avec les joueurs de Berti Vogts en demi-finale au Stade de France. Depuis Séville, la France n’a jamais battu l’Allemagne en grande compétition, s’inclinant en 1986 (demi-finale de Coupe du Monde) et en 2014 (quart de finale de Coupe du Monde) face à son voisin d’outre Rhin. Pour reprendre les phrases de motivation que le capitaine de l’époque Rummenigge adressaient à ses joueurs : Maintenant il faut nous battre avec la mentalité allemande. Tout donner, tout mettre dans la bataille afin d’écraser l’adversaire. L’Allemand ne s’avoue jamais vaincu. Les Français, c’est le panache, la fantaisie. Cette incapacité d’arrêter le jeu et de se cantonner uniquement à la défense permet à l’Allemagne de revenir dans le match alors qu’il était quasiment gagné. Dans sa célèbre “Lettre ouverte à Michel Platini”, écrite peu après le match dans sa nuit d’insomnie du 8 au 9 juillet 1982, le comédien Francis Huster fait les louanges de ces qualités qui ont coûté cher aux joueurs français et emploie des mots très durs pour qualifier les footballeurs Outre-Rhin, renforçant ainsi inexorablement l’antagonisme franco-allemand : “Ce pourquoi Cyrano, Molière, Jean Moulin en France sont morts : le panache. Contre la brute aveugle, contre la bêtise de la force, contre la masse de muscles sans faille, vous avez jailli avec votre poésie, votre imagination, votre finesse, votre inspiration, et tu sais quoi Michel, votre humilité”. Mais plus que jamais, lors du match de 1982, les vieilles rancoeurs sont réapparues. Si de nombreux Français font ainsi le serment de ne plus jamais mettre les pieds Outre-Rhin, la haine est principalement canalisée sur le gardien allemand Harald « Toni » Schumacher. Surnommé Schumacher-SS, il devient le personnage allemand le plus détesté des Français devant Adolf Hitler ! Le magazine Paris-Match rajoute alors de l’huile sur le feu en prolongeant la comparaison avec les précédents affrontements franco-allemands : Tout est guerre. Et 1914. Et 1940. Et 1982 où, pour la troisième fois en un siècle, la France rencontrait l’Allemagne dans un match et le champ de bataille de Séville. Ce sentiment haineux d’injustice français est tel que le Président de la République François Mitterrand et le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt se voient dans l’obligation d’écrire un communiqué commun afin de ne pas mettre en péril une entente harmonieuse. Deux ans plus tard, par leur émouvante poignée de mains du 22 septembre 1984, devant la nécropole de Douaumont, François Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl offrent à l’Europe entière l’image symbole du pacte franco-allemand, garant de paix sur le Vieux Continent, donnant ainsi une belle leçon aux imbéciles qui ont voulu exploiter la défaite de Séville à des fins d’anti-germanisme primaire … Pendant cette Coupe du monde 1982, Michel Hidalgo a tenu un journal de bord. Il l’a rangé dans un coffre de retour d’Espagne. Trente ans après, il en publie les meilleurs extraits dans un livre intitulé Les Carnets de Michel Hidalgo. En voici un. “Dans ce magnifique stade de Séville, je m’aperçois très vite que le cœur des 60 000 spectateurs bat majoritairement pour la France. Sans hésiter, j’aligne la même composition que contre l’Irlande du Nord. Dans le vestiaire, silence de cathédrale. L’émotion est palpable jusque dans les regards. Entre eux, les joueurs se parlent, tranquillement, sereinement, pas de cris de guerre. Michel Platini prend la mesure de cette demi-finale. Même s’il est amoindri physiquement, il prend les choses en main. Dès notre arrivée à Sanchez-Pijuan. Quand Littbarski ouvre la marque, je ne panique pas. Les Bleus encore moins. Gigi me jette un regard. Pas d’affolement. Les garçons restent concentrés et petit à petit, ils réagissent. Ils peuvent gagner ; ils veulent gagner. Avec ce football vif, astucieux, technique et collectif, respectant la liberté individuelle. Notre jeu n’est pas enfermé dans le carcan des consignes d’un match. Sur notre égalisation, il y a tout. L’extérieur pied droit de Giresse sur le coup franc, la remise aérienne de Platini et la roublardise de Rocheteau, qui prend Stielike de vitesse. À la mi-temps, j’insiste sur un seul point : “Pratiquez un jeu de même qualité. C’est votre rôle. Moi je suis responsable d’une défaite éventuelle.” Il s’agit pour moi de faire tomber une pression éventuelle. Extraordinairement concentrés, Tigana, Trésor, Janvion arrangent leurs chaussures et boivent du thé. Au retour des vestiaires, le géant allemand vacille. Je trépigne intérieurement. Même les duels, nous les remportons. Bernard Genghini fait comprendre qu’il ne peut continuer. Il souffre d’une cuisse. Je le remplace par Patrick Battiston, placé juste devant la défense. Nous repassons à un milieu à trois offensifs. Cela n’empêche en rien Patrick de jouer les coups à fond. À l’aveugle de son pied magique, Platini l’envoie nous offrir le second but. Tout le monde voit le ballon de Patrick filer à la gauche du montant allemand. Mais personne ne voit l’incroyable, l’intolérable faute de Schumacher. Sur le banc, loin de l’action, il nous faut quelques secondes pour mesurer l’ampleur de la blessure de Patrick. Je vois la main tendue de Michel vers Patrick sans vie sur la civière. En un instant, la demi-finale s’est arrêtée nette. Battiston prend le chemin de l’hôpital. Revenu à la hâte des vestiaires, le staff médical nous rassure. Patrick est en vie. Christian Lopez entre à sa place. Je n’ai pas le choix. Mes plans sont contrariés. Plus de remplaçant. Les spectateurs de Sanchez-Pijuan sont désormais tous à l’unisson tricolore. Ils en veulent à Schumacher, qui n’a peut-être pas eu l’intention de faire mal à Battiston mais n’a rien fait pour l’éviter. La France poursuit sa marche en avant. Et c’est encore de l’arrière que le plus beau manque de nous envoyer définitivement au paradis. Le gamin Amoros décoche une frappe décroisée de plus de vingt-cinq mètres. Le ballon rebondit sur la barre transversale. Fin du temps réglementaire. Fatigués mais remontés, les joueurs sont affalés à se faire masser. Il faut récupérer. Non seulement, ils veulent remporter cette demi-finale mais désormais, ils ont un autre objectif : gagner pour Patrick. Marius nous offre l’un des plus beaux buts de sa vie. Plus tard, il avoue dans le vestiaire que ce coup franc à droite de Gigi, cela lui rappelle ceux travaillés à l’entraînement à Bordeaux. Sa reprise de volée est pourtant un geste d’attaquant, … pas de libéro ! Je souffre encore aujourd’hui de ce qu’on nous a reproché ensuite. De ne pas avoir assez bétonné à 2-1. Mais nous restons fidèles à notre idéal parce qu’il faut rester soi-même. Qui peut oublier que nous sommes finalement la meilleure attaque de ce Mundial 82 avec 16 buts ? Alain Giresse ne tarde pas à invalider ces critiques. On ne marque pas en bétonnant ! Il reste dix minutes. Dix longues minutes. Du paradis, nous découvrons l’enfer. La beauté du sport tient en la possibilité de tels renversements dramatiques même si je souffre encore de cette voie royale inachevée. 3-3 à la fin du temps réglementaire. Quand Stielike manque son tir au but, je bondis intérieurement ; quand Didier Six manque le sien dans la foulée, je serre les dents. 4 tirs au but à 4 pour la première série. Personne ne se sent pour la suite. À l’exception du grand Max. Qui n’a pas plus envie que les autres mais Maxime a toujours pris ses responsabilités. On connaît la suite. Aucun joueur international ne mérite ça. La carrière de Marius Trésor se termine sur cette nuit cauchemardesque. Lui, dont le (sou)rire est audible des kilomètres à la ronde. Ce soir-là, ses larmes inondent Madrid. Prostré dans le vestiaire, il est comme un gamin qui attend sa maman le premier jour de classe en maternelle. Inconsolable. Tout autant que Didier Six, immobile dans sa tenue trempée. C’est tout habillé que nous l’envoyons à la douche après plus d’une heure sans geste ni parole.”

  2. avatar
    15 novembre 2017 a 15 h 58 min
    Par Guga57

    serait*

  3. avatar
    16 novembre 2017 a 13 h 12 min
    Par Cullen

    Salut Axel,

    Gros boulot comme d’hab. Ceci-dit, j’ai l’impression que tu as confondu “finale avant la lettre” qui désigne une affiche entre 2 prétendants susceptibles de remporter une épreuve et qui, par les aléas du tirage au sort, se rencontrent malencontreusement avant la finale et “match le plus marquant d’un tournoi”, ce qui par définition ne se décrète pas avant la fin d’une compétition. On y retrouve par exemple dans ta liste le RFA-Italie de 1970, considéré par beaucoup comme le plus grand match de l’Histoire de la Coupe du Monde, mais qui n’était pas une finale avant la lettre, le Brésil étant à l’époque le grandissime favori. Ou encore le Brésil-Italie de 1982 qui a été un tournant dans la compétition mais que personne n’avait désigné comme une finale avant la lettre avant la rencontre tant les hommes de Télé Santana étaient archi favoris. Quels regrets au passage que cette équipe fabuleuse (je n’en ai jamais vu de plus belle) n’ait pas été titrée cette année-là…

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      17 novembre 2017 a 10 h 01 min

      Salut Cullen,

      Tout depend si l’on considère que le favori doit faire partie de la finale avant la lettre ou pas.
      Si c’est le cas en effet RFA / Italie de 1970 n’a rien à y faire car le favori était le grand Brésil de Pelé et Rivelino.

      Mais j’ai considéré que ce match opposant le vice-champion du monde 1966 au champion d’Europe 1968 avait fière allure, avec un affrontement entre un champion du monde (1954) et un double lauréat du trophée (1934 et 1938).

      Cela dit, j’aurais aussi pu mettre le match RFA / Angleterre de 1970, revanche de la finale de 1966 cette fois gagnée par les Allemands, remontés de 0-2 à 3-2 en profitant de l’absence de Gordon Banks (victim d’une turista que connaîtra aussi le pilote de F1 Nigel Mansell au GP du Mexique 1986) mais surtout d’une erreur tactique d’Alf Ramsey qui fit sortir Bobby Charlton, pour ménager son maître à jouer de 33 ans sous la canicule mexicaine.
      Il ne restait plus, dans le trio de stars de la Perfide Albion, que Bobby Moore pour defendre les Three Lions. Et encore, le capitaine de West Ham avait été sécoué par une affaire de diamants vole en Colombie avant le tournoi, on a connu mieux comme preparation pour une World Cup. Moore seul donc, trop peu face à Seeler, Beckenbauer et Muller.

      Voici un extrait d’un autre article sur ce match de legende

      les champions du monde anglais débutent parfaitement ce quart de finale face à l’ogre allemand. Les joueurs d’Alf Ramsey mènent 2-0 après 49 minutes de jeu quand le sélectionneur anglais, trop sûr de lui, fait sortir Bobby Charlton, le métronome de Manchester United. Sans sa boussole, la Perfide Albion est sans repères, surtout que Gordon Banks (victime d’une intoxication alimentaire) est remplacé pour ce quart de finale par le gardien Peter Bonetti. L’Angleterre de 1970 est comme le bon vin, s’améliore en vieillissant, meilleur que le cru exceptionnel de 1966. Mais pourtant, la RFA va remonter son handicap patiemment mais sûrement … Le combat est magnifique et cruel, puisqu’une seule équipe sortira vainqueur du bras de fer. C’est d’abord Franz Beckenbauer qui réduit le score à 2-1, en bon capitaine qui montre l’exemple. Le vétéran Uwe Seeler marque ensuite pour égaliser à 2-2. En prolongations, Gerd Müller crucifie Peter Bonetti et marque son huitième but du tournoi, le plus important car la RFA se qualifie pour la demi-finale, où l’attend un autre gros client issu du Vieux Continent, l’Italie et son verrou alias catenaccio. Battu en finale en 1966 par cette même Angleterre, Uwe Seeler de savourer : On avait une revanche à prendre.

      Pour 1982 pareil oui le Brésil de Zico, Falcao et Socrates était archi favori. Mais un match entre doubles champions du monde italiens et triple champions du monde brésiliens, c’est une finale avant la lettre.
      Mais grâce au talent de Bruno Conti (surnommé Marazico par la suite en Italie), au réveil de Paolo Rossi, au marquage de Claudio Gentile et à l’expérience de Dino Zoff, la Squadra Azzurra va créer l’exploit de ce Mundial 1982.

      Dommage pour ce Brésil de 1982, à ranger au rayon des equipes maudites de la Coupe du Monde, comme Hongrie 1954, Pays-Bas 1974 voire France 1986 pour faire un peu de Cocorico.

  4. avatar
    17 novembre 2017 a 9 h 51 min

    Pour France RFA 1986, voice ce qu’avait declare Beckenbauer avant le match : L’équipe de France ? Je n’y décèle pratiquement pas de défaut. Excellent gardien, défense beaucoup plus compétitive que ce qu’on avait dit, milieu de terrain sans égal actuellement, et deux attaquants là aussi plus dangereux que prévu, cette équipe est quasi parfaite. Que lui manque-t-il encore ? Tout simplement de battre la RFA. A ce moment là, je pourrai dire qu’elle est parfaite.

  5. avatar
    17 novembre 2017 a 16 h 33 min

    On le voit, les 3 grandes périodes de l’équipe de France ont coïncidé avec l’émergence d’un joueur majeur (entouré naturellement d’une excellente équipe): Fontaine et surtout Platini et Zidane.

    Pour 1982, pensez-vous que la France aurait battu l’Italie en finale ? L’état d’esprit de l’équipe était magnifique, une confiance tranquille.

    Pour l’EDF actuelle, il y a plusieurs jeunes très talentueux. Est-ce que l’un d’eux va émerger comme le 4e élu de l’histoire de l’EDF ? On aurait pu croire que Pogba était de ce calibre, mais cela ne semble pas être le cas. Peut-être Mbappé ? Qu’en pensez-vous ?

    J’aimerais aussi votre avis sur la non-sélection systématique de Benzema par Deschamps. Selon moi il aurait été d’un apport positif une fois passée l’affaire avec Valbuena (mais j’avoue ne pas savoir exactement de quoi il s’agit, ni de suivre la situation générale de près).

    Autre précision, la France a enfin vaincu l’Allemagne lors de l’Euro 2016.

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      19 novembre 2017 a 9 h 59 min

      Salut Fabrice,

      Pour 1958, le vrai patron de l’équipe c’est Kopa, même si Fontaine plante 13 buts. Kopa est le meilleur joueur du Mondial suédois derrière Didi, mais devant Pelé, Fontaine ou encore Garrincha.

      Pour 1982, je dirais non pour 2 raisons. Primo la fatigue physique et mentale de la terrible prolongation de Séville. Quand Français et Allemands se revoient à l’aéroport avant de se séparer vers les vols pour Alicante et Madrid, Hidalgo et les siens comprennent que les hommes de Jupp Derwall sont cramés. Secundo, le manque d’expérience des grands rendez-vous et de la culture de la victoire, celle dont parle Claudio Gentile plus haut sur la Juventus.
      Alors même si la France avait battu l’Italie 2-0 au Parc en amical en février 1982, je pense qu’on aurait été médaillés d’argent au mieux.

      Pour l’EDF actuelle, le talent est incroyable : Mbappé, Pogba, Griezmann, Fékir, Lacazette, Martial, Rabiot, Varane, Umtiti, Coman, Dembélé …

      Griezmann a du mal à confirmer sa superbe année 2016, Pogba n’a jamais été le cador annoncé à a Juve après les départs de Pirlo et Tevez, idem à MU où le boss s’appelle Zlatan Ibrahimovic !

      Restent les 2 phénomènes Mbappé et Dembélé, oui c’est du niveau Ballon d’Or mais encore faut-il confirmer sur la durée et continuer à progresser mentalement / physiquement.
      Il y a 2 ans on s’extasiait sur MArtial, et même s’il revient bien à MU depuis l’été, sa carrière n’a pas décollé depuis son départ de Monaco. Idem pour Coman au Bayern, ou Fekir blessé et donc fauché dans son envol à Lyon. Tout peut aller très vite …

      Le 2e point est qu’il faut une superstar médiatique plus qu’un collectif pour gagner le BO. Sinon, Espagnols et Allemands l’auraient gagné plus souvent depuis 2008.
      Bref, dans les années à venir une fois que Messi et CR7 ont laissé la place, mieux vaudra s’appeler Neymar, Donnarumma, Harry Kane, Dybala, Mbappé, Dembélé ou Morata.

      Ultime point sur Benzema, je donne 100 % à Deschamps pour 2 raisons. Il fait comme Jacquet avec Cantona en 1995-1996, il faut savoir sacrifier un excellent joueur sur l’autel du collectif, comme Jacquet l’avait fait pour laisser éclore le tandem Zidane Djorkaeff. Secundo, Benzema malgré 8 ans au Real Madrid comme titulaire et presque 200 buts, n’a jamais été un vrai leader en EDF comme Platini, Papin, Cantona, Zidane ou même Ribéry.

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