Euro 92 : Yougoslavie-Danemark, destins croisés
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Euro 92 : Yougoslavie-Danemark, destins croisés

Exclus de l’Euro suédois 1992 par l’UEFA, les Yougoslaves ont dû manger leur pain noir. Remplacés par des Danois sortis de leurs vacances, les Yougoslaves ont vu les Scandinaves piéger tous les favoris, France, Pays-Bas et Allemagne, pour s’imposer chez le voisin suédois ...

L’Histoire débute en 1987, au Chili. La Yougoslavie remporte le championnat du monde juniors. La finale est jouée le 25 octobre 1987 à Santiago contre la RFA. Après un score nul de 1-1, les jeunes Yougoslaves l’emportent 5-4 aux tirs au but.

Le pays dispose alors d’une génération exceptionnelle avec Darko Pancev, Dejan Savicevic, Robert Jarni, Davor Suker, Zvonimir Boban, Robert Prosinecki, Alen Boksic, Pedrag Mijatovic, Vladimir Jugovic, Sinisa Mihajlovic sans oublier celui qui a déjà franchi le cap d’espoir du football mondial, Dragan Stojkovic, alias Pixie…

En 1991, alors que la poudrière des Balkans est sur le point d’exploser, l’Etoile Rouge de Belgrade devient champion d’Europe des clubs à Bari. Au stade San Nicola, le club yougoslave bat l’Olympique de Marseille aux tirs au but. Tapie et Goethals voient leur rêve européen brisé. Les larmes de Boli font le tour des télévisions françaises, tandis que Waddle, Mozer et Papin ne gagneront jamais la C1 sous les couleurs phocéennes.

L’Europe entière convoite les nouvelles étoiles yougoslaves, les héritiers des Skoblar et autres Susic. La diaspora yougoslave se disperse à travers le Vieux Continent. Les meilleurs clubs occidentaux se renforcent… Après Dragan Stojkovic à l’Olympique de Marseille, l’exode se concrétise en 1991 pour Robert Prosinecki (Real Madrid), Zvonimir Boban (Milan AC), Davor Suker (FC Séville) et Robert Jarni (Bari). En 1992, ce sera au tour de Dejan Savicevic (Milan AC), Darko Pancev (Inter Milan), Vladimir Jugovic (Sampdoria Gênes), Sinisa Mihajlovic (AS Rome) et d’Alen Boksic (Cannes puis Olympique de Marseille) de faire le grand saut. En 1993, enfin, Predrag Mijatovic (FC Valence) quitte le pays. C’est le Calcio, meilleur championnat du monde à l’époque, qui profite le plus de cet exode massif des jeunes vedettes du football yougoslave, conséquence de la situation politique de leur pays.

A l’automne 1991, un terrible conflit embrase la Yougoslavie. Une guerre civile éclate entre Croates, Bosniaques, Serbes, Monténégrins et Slovènes. Sept décennies après les erreurs des traités de Versailles (1919) et Rapallo (1920), le pays rentre en guerre. Etat au brassage ethnique et religieux multiple, la Yougoslavie n’a pas réussi à rester cosmopolite. Les haines ethniques n’ont cessé de croître après la mort du maréchal Tito. De l’Adriatique aux collines des Balkans, le pays subit le joug des armes à feu …

Le 30 mai 1992, le Conseil de Sécurité de l’ONU décrète un embargo commercial, pétrolier et aérien à l’encontre de la République Fédérale de Yougoslavie. Dans ces conditions, l’UEFA exclut la Yougoslavie de l’Euro 92, alors que la sélection dirigée par Ivica Osim est en plein stage de préparation ! Brillamment qualifiée (7 victoires pour 1 seule défaite en 8 matches d’éliminatoires), la Yougoslavie est initialement placée dans le groupe de la Suède (pays organisateur), de l’Angleterre et de la France, qui a gagné ses 8 matchs lors des éliminatoires.

Darko Pancev, l’attaquant qui avait marqué le tir au but décisif à Bari contre l’OM, a de plus terminé meilleur buteur de la phase éliminatoire de l’Euro, avec 10 buts au compteur, devançant les deux meilleurs avant-centres du continent, Jean-Pierre Papin (9 buts) et Marco Van Basten (8 buts). En 1990, lors de la Coupe du Monde en Italie, la Yougoslavie avait éliminé l’Espagne en huitièmes de finale (2-1 a.p. à Vérone), avant de concéder une défaite aux tirs aux buts en quarts de finale contre l’Argentine, au Stadio Comunale de Florence.

Parmi les grands absents de cet Euro 92, on retrouve l’Italie et l’Espagne. Tenus en échec à domicile dans l’avant-dernier match des éliminatoires, contre la Norvège, les Azzurri ont du abdiquer et laisser la qualification à l’Union Soviétique, devenue CEI en 1992 après la dissolution de l’URSS en décembre 1991. Quant aux Espagnols de Butragueno, ils ont été dominés dans leur groupe de qualifications par la France mais aussi par la Tchécoslovaquie. Dans l’autre groupe de la phase finale organisée en Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Ecosse et la CEI se disputeront deux places en demi-finales.

En mai 1992, l’UEFA suspend la Yougoslavie de toute compétition internationale. Après un embargo financier, le pays subit un embargo sportif… Le Championnat d’Europe des Nations se déroulera sans cette équipe.

L’UEFA rappelle alors le Danemark (dauphin de la Yougoslavie dans le groupe 4 des éliminatoires de cet Euro 92), dont les joueurs étaient déjà partis en vacances. Sans pression mais aussi sans préparation, les invités surprises ne vont pas se contenter des miettes du festin dans un tournoi européen orphelin des virtuoses Yougoslaves, mais où Pays-Bas (champions d’Europe 1988), Allemagne (champions du monde 1990) et France font figure de favoris, avec Angleterre et Suède en premiers outsiders.

Orphelins de Michael Laudrup, clé de voûte du Barça (en conflit ouvert avec le sélectionneur Richard Möller-Nielsen), les Danois créent la surprise à chaque match. En ouverture, les Vikings tiennent la Perfide Albion en échec (0-0). Battus par le pays organisateur (1-0), les Danois jouent leur va-tout contre la France et gagnent 2-1. Deuxième du groupe A, les Danois affrontent en demi-finale le vainqueur du groupe B, les Pays-Bas, qui a battu l’Allemagne dans le match au sommet (3-1). Les Oranje de Van Basten et Bergkamp ne parviennent pas à tuer le match. 2-2 après les prolongations, Marco Van Basten rate un tir au but décisif qui propulse le Danemark en finale de l’Euro.

En finale, le Danemark confirme son statut d’épouvantail face à une Mannschaft qui n’est que l’ombre de celle vue en 1990 en Italie. Depuis le troisième titre mondial des Allemands, Berti Vogts a succédé à Franz Beckenbauer, son coéquipier et capitaine en 1974, au poste de sélectionneur. Sans Völler ni Matthaus, blessés, la sélection allemande a tout de même atteint la finale mais les Danois l’emportent 2-0 à Göteborg. Six ans après la victoire des coéquipiers d’Elkjaer-Larsen, qui avaient surpris la RFA lors de la Coupe du Monde 1986 au Mexique, le Danemark domine à nouveau la Mannschaft. Peter Schmeichel et Brian Laudrup peuvent exulter, ils sont champions d’Europe. Ce qui semblait utopique deux semaines auparavant est bel et bien devenu une réalité concrète pour les Vikings danois !

Le miracle danois se reproduira douze ans plus tard au Portugal avec une autre nation, puisque la Grèce d’Otto Rehhagel a remporté l’Euro 2004 à la surprise générale, médusant le favori tchèque en demi-finale et le pays organisateur, le Portugal, en finale, un mois après une première sensation en match d’ouverture.

Ironie du destin, et preuve du caractère euphorique et éphémère des victoires danoise et grecque à l’Euro, ni le Danemark ni la Grèce ne parviendront à se qualifier pour l’édition suivante de la Coupe du Monde (Danemark absent de la World Cup 1994 aux Etats-Unis, Grèce non qualifiée pour la Coupe du Monde 2006 en Allemagne).

Quant à la Yougoslavie, la guerre se termina en 1995. Exclue par l’UEFA des éliminatoires de la World Cup 1994, elle laissa ses nouvelles nations s’affilier à la FIFA et à l’UEFA en 1993 et 1994. La Slovénie, la Croatie, la Bosnie, la Macédoine et la Serbie-Monténégro (ensuite séparés) seraient donc rivales sur les terrains de football.

La première nation à se faire remarquer fut la Croatie, quart de finaliste à l’Euro 1996 en Angleterre, puis troisième de la Coupe du Monde 1998 en France, profitant de la génération exceptionnelle des Suker, Boban, Jarni, Prosinecki, Boksic …

Dans l’ombre de son voisin croate, la Serbie, encore appelée Yougoslavie pour le Mondial 1998, ne parvint pas à offrir une odyssée sportive digne du talent de ses virtuoses, les Stojkovic, Mijatovic, Savicevic, Jugovic et autres Mihajlovic dont Nemanja Vidic (Manchester United) et Dejan Stankovic (Inter Milan) sont les actuels héritiers.

La Serbie se sépara ensuite du Monténégro, patrie de Dejan Savicevic, qui prolongea l’euphorie vécue avec l’Etoile Rouge de Belgrade au Milan AC. Privés de grandes compétitions en 1992 et 1994, Croates et Serbes n’avaient que leurs clubs respectifs et les Coupes d’Europe pour exister aux yeux du Vieux Continent.

Ainsi, Dejan Savicevic remporta la Ligue des Champions en 1994 avec les Rossoneri. Dans une finale d’anthologie, le Monténégrin loba le gardien du Barça, Andoni Zubizarreta pour le but du 3-0. Le Milan AC de Capello surclassa la Dream Team de Johan Cruyff au stade Olympique d’Athènes, 4-0, Romario et Stoïtchkov n’ayant pas existé malgré l’absence de la charnière centrale habituelle, Baresi-Costacurta. Ancien compatriote de Savicevic, le Croate Zvonimir Boban était aussi dans l’équipe milanaise qui remporta la Ligue des Champions en 1993-1994.

Autre joueur serbe sacré en club sur le plan européen, Predrag Mijatovic, buteur avec le Real Madrid lors de la finale de Champions League en 1998, gagnée contre la Juventus Turin. Le coéquipier de Mijatovic à Madrid, Davor Suker, n’était plus titulaire, devancé par Raul et Morientes dans l’esprit de Jupp Heynckes. Mais le Croate se vengea en terminant meilleur buteur de la Coupe du Monde 1998, avec six buts. Un deuxième Croate fit partie de ce Real Madrid vainqueur en 1998 de sa septième Coupe des Champions face à la Juventus : Robert Jarni, qui, ironie du sort, affrontait là son ancien club. Bien après Suker et Jarni, un autre Croate jouera au Real Madrid, Luka Modric, transfuge de Tottenham un avant le Gallois Gareth Bale.

En 1996, la Juventus Turin et ses Bianconeri, qui comptaient dans leurs rangs un certain Vladimir Jugovic, avaient battu l’Ajax Amsterdam au Stadio Olimpico de Rome. Le club piémontais, entraîné par Marcello Lippi, pouvait enfin venger le douloureux souvenir du Heysel (1985), la victoire sur Liverpool ayant été secondaire au regard de la mort de 39 tifosi. La Vecchia Signora eut bien plus tard un certain Igor Tudor dans ses rangs.

Enfin, en 1993, lorsque l’Olympique de Marseille remporta la C1 à Münich contre le Milan AC, le club phocéen alignait deux attaquants étrangers : Rudi Völler vieux renard des surfaces arrivé en 1992 de l’AS Rome, et le Croate Alen Boksic, qui avait marqué un but décisif à Bruges pour la qualification en finale… Boksic joua ensuite dans le Calcio, à la Lazio puis à la Juventus, vendu à l’été 1993 par Bernard Tapie pour éponger le manque à gagner européen, conséquence de l’affaire OM-VA.

Parmi tous les virtuoses venus de Yougoslavie, le grand perdant de cette période fut l’attaquant Darko Pancev, qui ne retrouva jamais les sommets après 1992. Soulier d’Or Européen en 1991, Pancev passa du Capitole à la Roche Tarpéienne. Transféré à l’Inter Milan, Pancev ne joua pas beaucoup de matchs, dans l’ombre de Toto Schillaci, dans une équipe nerazzurra qui venait de perdre son trio allemand, Klinsmann-Matthaus-Brehme. Ces mêmes Allemands que les Danois, remplaçants des Yougoslaves, avaient battu en finale de l’Euro 92.

  1. avatar
    21 décembre 2013 a 15 h 16 min

    Incroyable gâchis pour cette génération dorée yougoslave, avec certains maudits également en club comme Pancev, Stojkovic ou Prosinecki, d’autres qui limiteront la casse au niveau palmarès tels que Suker, Mijatovic, Boban, Boksic, Jugovic ou encore Savicevic.

  2. avatar
    22 décembre 2013 a 6 h 00 min
    Par JeC93

    Merci à l’auteur, excellent article comme d’habitude…

    T’es un pro ?

    • avatar
      22 décembre 2013 a 15 h 01 min

      @jec93, non juste amateur et c’est très bien comme ça, je préfère garder ma liberté d’écriture et donc le plaisir associé ;-)

  3. avatar
    24 juin 2015 a 11 h 01 min
    Par Rico

    Petite erreur dans l’article : “la victoire sur Liverpool” plutôt que “la victoire de Liverpool”…

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