Repenser le “beau jeu”
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Repenser le “beau jeu”

Les récentes déclarations de Jean Louis Garcia, l'entraîneur de Troyes, laissent penser qu'il y aurait un monopole du beau jeu tenu par des entraîneurs tels que Guardiola, Bielsa, Ancelotti, Sacchi... Dans le football moderne, le plus important est le résultat et non la manière. Faut-il nécessairement avoir un jeu offensif pour faire le spectacle et chavirer les foules ?

Le contenu du match ne me convient pas. Je préfère être nul, avoir une équipe de bourrins, mais gagner.” Le constat terrible de Jean Louis Garcia est accablant sur bien des points. D’une part, l’entraîneur de Troyes sous-entend que la manière importe peu, seul le résultat compte. Qu’importe la joie des supporters à voir leur équipe bien jouer, ce sont les trois points qui déterminent si on a bien joué ou non. D’autre part, Jean-Louis Garcia restreint les joueurs physiques à des joueurs “bourrins”, sans grande intelligence footballistique.

En ces termes si bruts, “le beau jeu” ou la manière avant le résultat sont attaqués de plein fouet. Cependant, de nombreux entraîneurs tiennent un discours inverse, comme Marcelo Bielsa qui souhaite offrir aux supporters un spectacle permanent. Il veut “mériter le soutien du public”. Guardiola estime quant à lui que pour obtenir le résultat, il faut développer un fond de jeu propre, structuré, qui de lui-même obtiendra des résultats.

Il est évident que l’effectif troyen est de bien moindre qualité que ceux de Lille ou de Manchester City, mais la conférence de presse de Jean Louis Garcia explique l’acception populaire : le budget détermine la manière de jouer. Et si on part de ce postulat : moins on a d’argent, moins on joue bien au football offensivement parlant. Et à l’inverse, plus on a d’argent, plus on peut pratiquer du beau jeu. Un monopole se dessine alors. Le beau jeu serait essentiellement offensif et appartiendrait à Guardiola, à Bielsa, à Cruyff, à Sarri… mais il serait impossible pour Mourinho, Ranieri, Conte, Simeone d’appartenir à cette caste de la manière avant tout. Pour autant, tous ont des obligations de résultat. Et tous ont des résultats probants.

Pour obtenir des bons résultats, il faut marquer des buts. C’est évident, mais encore est-il bon de le rappeler pour Pascal Dupraz, Christophe Galtier ou encore Elie Baup… Il n’est pas anodin que les derniers entraîneurs cités soient des entraîneurs défensifs. Ils viennent d’abord pour ne pas encaisser de but, le reste on verra bien. Souvent moqués pour leur vision du football jugée archaïque, leurs résultats ne sont pas des plus exceptionnels. Comment expliquer qu’un entraîneur comme Ranieri soit exempté de critiques alors qu’il pratique lui aussi un jeu défensif ?

Là encore, c’est la manière qui explique la violence des critiques. On ne peut pas résolument dire que le budget est un facteur d’explication intelligible. Comment expliquer que Lyon se retrouve en difficulté contre les Chypriotes de l’Apollon Limassol ? Comment expliquer que Marseille se fasse accrocher par Domzale ou s’incline face à Guimaraes ? Saint-Etienne a un budget de 68 millions d’euros, Marseille 120 millions, Nice et Nantes 45 millions de budget, Montpellier 43,5M, Toulouse quant à lui a un budget de 34M. Ranieri dispose donc de moins d’argent qu’un Oscar Garcia (désormais Julien Sablé), d’un Rudi Garcia, un peu plus que Michel Der Zakarian et Pascal Dupraz. Son effectif nantais n’est pas bien pas supérieur à celui de Montpellier ou Toulouse. Cela révèle que la défense est un art, un art que tous croient utiliser par obligation, par vocation et que tous croient maîtriser.

Ranieri a fait de Nantes une véritable machine en défense. Certes, ils ont en pris 4 face au Paris SG, mais les Canaris ne joueront pas l’ogre parisien toutes les semaines. Ils ont encaissé seulement 9 buts si on ne compte pas les 4 pris la semaine passée. Sur les 65 tirs tentés par les adversaires lors des cinq derniers matchs hors PSG, seulement 14 ont été cadrés. Chaque joueur parti couvrir une zone est lui même couvert par un autre coéquipier grâce à un sens du placement travaillé en profondeur à l’entraînement. L’osmose défensive règne à Nantes. Le fond de jeu nantais n’est clairement pas offensif, mais défensif. Cependant, jouer la défense n’est pas opposé à l’idée de marquer des buts. Le contre et le jeu rapide sont ainsi devenus les principales armes offensives de Nantes.

Le recrutement du gardien Ciprian Tătăruşanu est à la fois un excellent apport défensif et un grand soutien dans la construction du jeu nantais. Les dégagements au pied du Roumain ne sont pas faits au hasard en espérant qu’à la retombée, une tête dévie la balle pour un coéquipier qui s’en irait en 1 vs 1 contre le gardien adverse. Le gardien nantais attend bien souvent, en feintant de jouer court pour laisser le temps à ses coéquipiers d’être bien en place. Ranieri demande ainsi à ses joueurs de former un bloc bien compact rapidement après la feinte à la retombée du ballon et en jouant assez haut, ce qui contraste fortement avec une idéologie défensive qui consisterait à jouer bas.

Ranieri sait très bien qu’il ne peut pas lutter avec les mêmes armes que d’autres équipes. Son plan de jeu est simple, mais diablement efficace. Il l’avoue lui même : “Je dis toujours : d’abord, fermons la porte de la maison. Si tu ne fermes pas la porte, les voleurs entrent et te volent tout. Une fois que tu as fermé, tu peux décorer et organiser comme tu veux. Les joueurs ont compris des choses, mais nous faisons encore beaucoup d’erreurs ».

C’est ainsi qu’il faut repenser le jeu : le but doit toujours être sacralisé. Il est le principal vecteur de l’émotion. On ne devrait jamais reprocher à des entraîneurs d’avoir un jeu trop offensif, le tout pour l’attaque, car ils apportent tant au spectacle du football. Mais le monopole du beau jeu des Guardiola, des Sarri, des Bielsa ne doit pas occulter la science défensive, la partie cachée de notre football adoré. Si les Pistons de 89-90 ont défrayé la chronique pour leur jeu rugueux, à l’extrême limite des règles comparé au showtime des Lakers, les fans de basket leur vouent un culte éternel tant ils ont lié à jamais leur coeur et leur talent défensif à la balle orange. Oui, il s’agit d’un sport différent, mais le sport de manière générale a du mal à rendre hommage à la beauté défensive.

Et si nous, fan de toutes les heures, nous devenions des érudits des tacles de Chiellini, de la défense en zone de Nantes, du placement défensif d’un Maldini, de l’intimidation dans les duels d’un John Terry au même titre que des amoureux de la belle passe d’un Iniesta, de l’appel/contre appel d’un Cavani, du football total de Cruyff, du dynamisme offensif d’un Sarri ou d’un Bielsa, du talent incroyable de Pippo Inzaghi pour marquer en bon renard des surfaces. Le beau jeu n’est pas unidimensionnel, il tire sa force des deux côtés du terrain.

Jean Louis Garcia doit assumer le fait qu’il ne peut pas jouer offensif au vu de la qualité de son effectif. La défense ne doit pas devenir un mot tabou, mais les entraineurs français doivent prendre exemple sur leurs homologues étrangers, qui chaque jour réinventent leur manière de défendre. Arrêtons le stéréotype du joueur physique qui ne fait que bourriner, tirer dans le tas. La défense est bien plus complexe. Essayons ne plus juger sur les résultats et davantage sur la manière, qu’importe sa teneur, défensive ou offensive, et ces mêmes résultats suivront.

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