Force ou souplesse : le dilemme permanent des montagnes du Tour de France
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Force ou souplesse : le dilemme permanent des montagnes du Tour de France

Pestiféré des années EPO, symbole du dopage parmi les maillots jaunes de l’après Greg LeMond, Lance Armstrong avait cependant introduit une rupture par rapport à Miguel Indurain, Bjarne Riis ou encore Jan Ullrich, grimpant en souplesse et non plus en force...

Juin 1999. De retour à son domicile à Nice après une ultime sortie d’entraînement avec ses coéquipiers de l’US Postal, Kevin Livingston et Tyler Hamilton, Lance Armstrong fait exulter son épouse Kristin et son mentor Jim Ochowicz, qui fut son directeur sportif chez Motorola, l’embauchant après les Jeux Olympiques de Barcelone en 1992.

Avant ce Tour de France 1999 qui lui offrira le premier maillot jaune d’une série de sept, comme autant de péchés capitaux et de sceaux de son imposture EPO, le Texan a battu le record officieux du col de la Madone, détenu par Tony Rominger.

Ce col, qui surplombe la ville de Menton, proche de la frontière italienne, était utilisé par le Zougois pour s’entraîner, Rominger étant résident monégasque durant sa carrière. Le temps officieux de l’ancien rival d’Indurain, crédité de 31’25’’, est donc battu par le champion du monde sur route 1993, qui réalise un chrono de 30’47’’, préfigurant sa future démonstration en montagne à Sestrières, où il franchit le Rubicon aux yeux de journalistes en quête d’évènements suspicieux en ce pseudo Tour du Renouveau.

Sur le col piémontais, Armstrong succède au palmarès à Fausto Coppi (1952), Claudio Chiappucci (1992), et Bjarne Riis (1996).

Le Danois, tout comme son prédécesseur Miguel Indurain et son successeur Jan Ullrich, ont symbolisé le cyclisme de force durant les années 90.

Forts de l’EPO, Riis avait grimpé Lourdes Hautacam sur le grand plateau en 1996. Droit comme une équerre, les mains sur le guidon, Miguel Indurain était rarement en danseuse sur son Pinarello.

Jan Ullrich avalait les cols par la seule force de ses hanches, le buste droit … L’ogre allemand avait gagné à Arcalis en 1997 sans se mettre en danseuse, larguant au train des escaladeurs tels que le virtuose Pantani et le teigneux Virenque. La fulgurante remontée d’Ullrich au Plateau de Beille, en 1998, suite à une crevaison au pied du col pyrénéen, s’était également faite au train, après un rapide lancement en danseuse. Seule exception pour l’ogre de Rostock, la montée de l’Angliru, le titanesque chemin de bergers des Asturies, pendant la Vuelta 1999. Sur des braquets de VTT, en danseuse sous la pluie, Ullrich se fit violence au sens propre comme figuré, mais le maillot de oro porté par Olano, qu’il convoitait, était à ce prix.

Bref, la seule exception avant Lance Armstrong était Marco Pantani, pur grimpeur capable d’à coups, d’accélérations et de démarrages, de changements de rythmes, mais l’Italien utilisait quand même du braquet, point commun avec les autres maillots jaunes EPO que furent Indurain, Riis et Ullrich.

Lance Armstrong, lui, était aux antipodes de ce modèle de force en montagne, privilégiant la souplesse avant tout. Moins de braquet, une cadence de pédalage plus élevée et une alternance parfaite entre des ascensions menées au train et des relances en danseuse en sortie de lacet.

En fin de carrière, Greg LeMond souhaitait orienter sa technique de pédalage dans les cols sur ce modèle de souplesse, mais en avait été empêchée par sa myopathie.

S’il s’attirait les plus superlatifs, du plus fort au plus stakhanoviste en passant par le plus vicieux ou le plus despotique, Armstrong a sans doute mérité celui du coureur le plus intelligent du peloton. Car lui seul a pris le recul nécessaire pour travailler la technique, point crucial en cyclisme, sport mécanique qui obéit aux lois de la physique.

Puissance = Force * Vélocité

Cette équation n’est pas impossible à résoudre, encore faut-il ne pas confondre puissance et force… Porter l’estocade à ses rivaux fut plus simple pour Armstrong, qui a compris que l’ultime objectif était la puissance, pas la force. Que la force soit avec toi, disait Obi Wan Kenobi dans Star Wars (1977).
A croire que les adolescents européens qu’étaient alors Miguel Indurain, Bjarne Riis et Tony Rominger ont été marqués au fer rouge par le blockbuster hollywoodien.

Jan Ullrich, lui, a été marqué par le côté obscur, tant il a voulu pousser à l’extrême cette force. Lance Armstrong a simplement compris que la souplesse, facteur de vélocité, est une composante de l’équation. Pas de fumée sans feu, mais là où Indurain, Riis et Rominger aiguisaient encore leur silex dans la préhistoire de l’EPO, Armstrong a imposé son feu sacré, une réduction des braquets, dressant ainsi la guillotine sur une génération entière de coureurs, Marco Pantani et son panache chevillé au corps y compris, aussi abasourdis que les singes de 2001, Odyssée de l’Espace devant le monolithe noir.

Le singe de 2001, c’est Jan Ullrich, réduit au silence par l’homo cyclistus qu’était déjà Lance Armstrong en cette première année du millénaire. L’évolution de l’espèce des maillots jaunes, du singe primitif seulement conscient de sa force, à l’homme bionique capable de créer à lui seul la sélection naturelle si chère à Charles Darwin.

Indurain et Bugno ont développé en 1991 un sixième sens, l’EPO, Armstrong a lui étendu le cyclisme au septième sens, la souplesse de pédalage en montagne. Le champion américain s’est ainsi créé un royaume paradisiaque dans les cols du Tour de France, dont il était le seul à avoir la clé, et qui constituait le purgatoire pour son dauphin traditionnel Jan Ullrich, l’enfer pour les autres, anonymes mortels du monde des vaincus.

En plein effort, Lance Armstrong culminait à 110 tours de pédale par minute, contre 80 pour Indurain, Rominger, Riis ou Ullrich. L’Espagnol, le Suisse, le Danois et l’Allemand, malgré leurs cuisses d’acier, n’ont pas autant dominé les montagnes du Tour que l’Américain, que seul un Marco Pantani au sommet de son art aurait pu battre. La seule confrontation entre l’Italien et le Texan, en 2000, a eu lieu alors que Pantani n’était pas à 100 %. Le maillot jaune Armstrong avait torpillé l’escaladeur romagnol à Lourdes Hautacam, avant de lui offrir avec mansuétude la victoire au Ventoux puis de traiter le Pirate avec mépris dans le col de l’Izoard, se permettant de le dépasser pour mieux le signifier qu’il n’était plus l’aigle des cimes… Passé du Capitole à la Roche Tarpéienne en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, Pantani se vengea à Courchevel.

Après 2000, orphelin de Pantani et malgré un Ullrich exceptionnellement fort en 2001 et 2003, Lance Armstrong put asseoir son implacable hégémonie sur le Tour de France, multipliant les victoires en altitude comme des petits pains. Certes, le Texan disposait du meilleur système de dopage de l’Histoire du sport, comme le prédit le rapport de l’USADA.

Sans EPO, courir le Tour de France revient au vain combat de David contre Goliath. Souvent intouchable en altitude, Lance Armstrong fut le Goliath parmi les Goliaths, cannibalisant les joutes montagneuses, à l’épilogue si récurrent : lui devant, ceint du maillot jaune, les autres derrière .

Plus écureuil que roulette russe, le Texan haïssait viscéralement le risque, et concevait le maillot jaune comme un processus mathématique, presque booléen.

Compromis idéal entre le style ailé d’un Pantani et la force brute des Indurain, Rominger et autres Ullrich, Armstrong était donc la synthèse parfaite de la force et de la souplesse.

Mais pourtant, son ami Eddy Merckx lui préférait Pantani dans le style, l’Italien emmenant plus de braquet dans les cols. Le Cannibale estimait qu’Armstrong, faute de panache, faute de mettre du braquet, ne creuserait pas d’écarts significatifs en montagne. L’étude des écarts du champion texan sur ces dauphins dans les étapes avec arrivées au sommet prouve le contraire. En partant à chaque fois dans le dernier col, l’Américain mettait rapidement une dimension d’écart entre lui et la meute de poursuivants acharnés à sa perte.

Le moulin à café d’Armstrong lui a cependant permis de creuser des beaux écarts lors de ses victoires en solitaire.

- 0’31’’ sur Alex Zülle en 1999 à Sestrières
- 1’59’’ sur Jan Ullrich en 2001 à l’Alpe d’Huez
- 1’00’’ sur Jan Ullrich en 2001 à Saint-Lary Soulan
- 1’04’’ sur Roberto Heras en 2002 au Plateau de Beille
- 0’40’’ sur Haimar Zubeldia en 2003 à Luz Ardiden

Si l’on compare les échappées victorieuses d’Armstrong avec celles d’autres champions EPO, on voit que le Texan se situe dans une moyenne honorable, ni fourchette haute, ni fourchette basse.

- 1’34’’ pour Claudio Chiappucci sur Franco Vona en 1992 à Sestrières
- 2’02’’ pour Alex Zülle sur Miguel Indurain en 1995 à la Plagne
- 1’24’’ pour Marco Pantani sur Miguel Indurain en 1995 à l’Alpe d’Huez
- 0’47’’ pour Luc Leblanc sur Laurent Dufaux en 1996 aux Arcs
- 0’24’’ pour Bjarne Riis sur Luc Leblanc en 1996 à Sestrières
- 0’49’’ pour Bjarne Riis sur Richard Virenque en 1996 à Lourdes Hautacam
- 1’08’’ pour Jan Ullrich sur Marco Pantani en 1997 à Andorre Arcalis
- 0’47’’ pour Marco Pantani sur Jan Ullrich en 1997 à l’Alpe d’Huez
- 1’33’ pour Marco Pantani sur Roland Meier en 1998 au Plateau de Beille
- 1’54’’ pour Marco Pantani sur Rodolfo Massi en 1998 aux Deux-Alpes
- 2’01’’ pour Fernando Escartin sur Alex Zülle en 1999 à Piau-Engaly
- 41’’ pour Marco Pantani sur Jose Maria Jimenez en 2000 à Courchevel
- 5’42’’ pour Floyd Landis sur Carlos Sastre en 2006 à Morzine
- 26’’ pour Michael Rasmussen sur Levi Leipheimer en 2007 au Col d’Aubisque
- 43’’ pour Alberto Contador sur Andy Schleck en 2009 à Verbiers
- 2’07’’ pour Andy Schleck sur son frère Frank en 2011 au Col du Galibier
- 51’’ pour Chris Froome sur Richie Porte en 2013 au Plateau de Bonascre
- 29’’ pour Chris Froome sur Nairo Quintana en 2013 au Mont Ventoux

Certes, Chiappucci 92, Zülle 95, Pantani 98 (aux Deux-Alpes), Escartin 99 et Landis 2006 étaient partis de loin.

Un des principaux arguments avancés par Lance Armstrong et son entourage officiel (Johan Bruyneel, Chris Carmichael) pour justifier le passage à une cadence de pédalage plus faible, et donc à une technique plus souple, est le fait d’éviter la formation d’acide lactique dans les jambes.

Ennemi numéro 1 du cycliste en montagne, comme l’est le vent en plaine, l’acide lactique est tel le rocher de Sisyphe. Plus la concentration d’acide lactique est grande, plus le rocher est gros, plus la montagne de Sisyphe est difficile à gravir.

Certes, l’EPO aide en grande partie à limiter la formation par le métabolisme d’acide lactique, mais la façon dont les muscles des jambes sont sollicités, ischio-jambiers, adducteurs et mollets, a une incidence directe sur la formation de cette enzyme.

Plus le braquet est gros, plus le développement est élevée, plus la distance parcourue en un tour de pédale est grand, donc plus le muscle est sollicité… Réduire le braquet est donc un moyen simple de limiter la production d’acide lactique, quand l’oxygène est inférieur à la consommation de sucre en plein effort, durant la phase de glycolyse. Amener de l’EPO n’est donc pas le seul levier.

Mais les dogmes ont la peau dure, et les démonstrations biologiques d’Armstrong sont limitées. S’il fut champion du monde à Oslo en 1993, le Texan ne sera pas Prix Nobel à Stockholm. Mais c’est tout sauf un hasard si le maillot jaune du Tour 1999 avait les yeux rivés sur son cardio-fréquencemètre lors de l’ascension de Sestrières, son premier exploit d’envergure sur la Grande Boucle…

L’acide lactique n’est pas directement responsable des problèmes de courbature et de douleur musculaire d’un point de vue métabolique. Le problème est plus complexe que présenté par Armstrong dans de nombreuses défenses écrites face à ceux qui voulaient confondre l’imposteur en chef au temps de sa gloire, tels Pierre Ballester et David Walsh. Si la vérité est incontestable dans la recherche de seuils anaérobies plus élevés, l’explication sur l’acide lactique recèle quelques failles.

L’acidose musculaire est provoquée par les ions H+, pas directement par l’acide lactique (alias lactate). Ces ions H+ sont un autre déchet sécrété par l’organisme en effort intense. La nuance est de taille, mais le mythe et le dogme de l’acide lactique finiront par tomber, comme le mythe Armstrong …

  1. avatar
    14 juillet 2014 a 17 h 18 min

    Entre l’école “Force” des Indurain, Rominger, Riis et autres Ullrich, l’école “Souplesse” d’Armstrong, quelques exceptions, les purs grimpeurs.

    Pantani et Contador d’abord, l’Italien emmenant du braquet en danseuse, l’Espagnol moulinant en danseuses mais avec de faibles braquets, calquant sa cadence sur la norme Armstrong.

    Quant à Chris Froome, lui, il a presque réinventé le pédalage avec un dopage d’avant-garde, la mobylette du Ventoux !

  2. avatar
    16 juillet 2014 a 8 h 55 min

    Intéressant. Je connaissais pas ces précisions sur l’acide lactique. Sinon, il paraît que Pantani avait une tolérance très importante à l’acide lactique, c’est pour ça qu’il pouvait faire des accoups dans les montées. D’ailleurs, Froome nous fait un peu la même chose que ce soit au Ventoux ou au Dauphiné cette année.

    On reverra ce sagouin l’année prochaine sur le tour!

  3. avatar
    16 juillet 2014 a 22 h 35 min

    Salut Mocte, possible pour Pantani. En tout la meilleure VO2 max depuis Hinault, c’est Greg LeMond, et la meilleure capacité pulmonaire c’était Indurain (8 litres) devant Ullrich (6.8 litres).

    Mais l’important c’est le mental et la résistance à la douleur, et là dessus Hinault comme Merckx étaient inégalables jadis.

    Sans parler de coureurs aux métabolismes bizarres mais faits pour le cyclisme de compétition, tels Coppi et Anquetil.

    Oui Froome reviendra en 2015 sur le Tour, mais on le verra surement sur la Vuelta, dommage que Contador soit déjà privé du Tour d’Espagne.

    Pour ce Tour de France, je vois mal qui peut priver Nibali du maillot jaune, Valverde et Porte me paraissent trop limités.

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