French Flair
Photo Panoramic

French Flair

A l’heure où la plupart des gens en France étaient encore sous les draps, ce matin du 13 juin 1987, de l’autre côté de la planète, à Sydney, quinze rugbymen signaient le premier exploit français en Coupe du Monde. Retour sur un match épique qui a lancé le Rugby dans une autre dimension.

Cette première Coupe du Monde de Rugby, décidée en 1985 par l’International Board à Paris, fut organisée à la hâte, dans un semi-anonymat médiatique. Le Rugby était encore très ancré dans l’amateurisme (les piliers étaient alors un peu grassouillets, et les 3èmes mi-temps bien arrosées) et l’accès à la compétition se fit uniquement sur invitation. La Nouvelle-Zélande, qui avait dominé ce sport durant pratiquement un siècle, se vit logiquement confier l’organisation de celle-ci. Ne possédant pas les infrastructures nécessaires à un tel évènement, les Néo-Zélandais reçurent néanmoins la collaboration de leur voisin, l’Australie. Dès lors et en l’absence de l’Afrique du Sud, non autorisée à y participer en raison de sa politique d’apartheid, personne n’imaginait un autre scénario qu’une finale entre Wallabies et All Blacks.

La Nouvelle-Zélande répondit parfaitement aux attentes, pulvérisant l’Italie (70-6), les Iles Fidji (74-13) et l’Argentine (46-15) lors du premier tour. L’Ecosse mangea la poussière elle aussi (30-3) en quart de finale avant que le Pays de Galles ne soit humilié à son tour (49-6) en demi-finale par les partenaires de Grant Fox. L’Australie, emmenée par David Campese et Nick Farr-Jones, sembla avoir fait le nécessaire en écartant l’Angleterre (19-6) en match de poule. Le Japon et les Etats-Unis ne furent dès lors qu’une formalité. En quart de finale, les Wallabies se débarrassèrent de l’Irlande (33-15). Il ne resta alors que l’obstacle tricolore à franchir.

Le XV de France sortait d’un Tournoi victorieux durant lequel il avait même réussi le Grand Chelem. Mais l’Australie, sur ses terres, et bien que davantage passionnée par le Rugby à XIII, l’Australian Rules ou encore le Cricket, restait le favori logique de la rencontre. Dès le coup d’envoi, les deux équipes mirent en place un jeu élégant et ambitieux qui contribua à faire rentrer ce match dans la légende. Les deux ouvreurs, Didier Camberabero et Michael Lynagh, rivalisèrent d’intelligence dans le jeu au pied et dans l’animation offensive. Au cours du match, les Français furent menés au score à trois reprises mais à chaque fois ils parvinrent à revenir et à contester une place en finale dévolue aux Wallabies.

Alors que la partie entrait dans ses derniers instants, et que l’Australie menait toujours (24-21), Didier Camberabero (auteur de 16 points et d’un match parfait au pied) offrit la pénalité de l’égalisation et vraisemblablement des prolongations. Mais le “French Flair” (le vrai, celui qui consiste à faire une multitudes de passes et à oser, pas celui qui se résume à un rebond chanceux retombant sur Yohann Huget…) et le talent des Bleus en décida autrement avec ce qui sans doute aujourd’hui, resta comme le plus monumental essai de la compétition, tant dans son aspect technique que dans sa dimension dramatique puisqu’il jeta à terre les tous puissants Wallabies.

Partis de leur camp, les joueurs français inscrivirent cet essai du bout du monde par Serge Blanco, surnommé le “Pelé du Rugby”, après que le ballon soit passé entre les mains de 11 Bleus ! L’essai démarra par un coup de pied de recentrage que récupéra Alain Lorieux dans les bras d’un Australien. Ensuite arrivèrent les deux piliers, Pascal Ondarts et Jean-Pierre Garuet qui se passèrent la balle tels deux centres de métier. Le ballon vola de main en main vers la touche de droite avec une passe de Denis Charvet à Eric Champ. Puis il rebondit vers la gauche avec Laurent Rodriguez et Patrice Lagisquet qui transmit finalement le ballon à Serge Blanco. Et bien qu’entaché d’un léger en-avant et de quelques approximations, ce mouvement sentit surtout bon l’authenticité. La fantaisie, la dynamique et l’opportunisme de l’arrière français firent la différence. Après une ultime course de 30 mètres, il écrasa le ballon ovale au coin de l’en-but australien. La partie était jouée. Les Wallabies s’inclinèrent 24 à 30.

Après cet essai en coin, Serge Blanco, comprenant qu’il venait de propulser la France en finale de la première Coupe du Monde de l’Histoire – jeta le ballon en l’air… Ils l’avaient fait, ce que personne n’avait osé imaginer ! Il est des moments comme ça, où l’émotion prend le pas sur la compétition, où la magie s’invite en plein centre du terrain. Ces deux équipes ont pu vivre ces moments intenses. Les Français gagnant leur ticket pour la finale de la compétition, les Australiens ruinant leurs derniers espoirs dans les derniers instants d’un match pas comme les autres. Le seul point noir de cette demi-finale fut sans doute ce qui vint après et le relâchement des Bleus qui ne jouèrent pas la finale dans le même état d’esprit. Un cas de figure qui se reproduisit bien souvent par la suite, et fit de cette inconstance une marque de fabrique du XV de France…

Ce match épique, où le “French Flair” fut à son apogée, donna ses premières lettres de noblesse à une compétition naissante. 1987 restera à tout jamais une année de transition, celle du jeu innocent et spontané. L’année où le Rugby a su conjuguer tradition et modernisme. L’année où l’auteur de cet article a foulé ses premières pelouses, caressé ses premiers ballons. Et ce match n’y est évidemment pas étranger.

  1. avatar
    16 mars 2014 a 16 h 11 min
    Par cyril

    Salut Christian,

    POur l’avoir revu quelques années après, il y a quand même un énorme hors-jeu de Lorieux sur le coup de pied de recentrage de Lagisquet et une non moins énorme erreur de Charvet qui oublie deux joueurs en bout de ligne. Comme quoi, cela n’empêche pas que cela reste un moment exceptionnel, surtout que l’Australie du rugby dans les années 80, ce n’était pas n’importe quoi, grand chelem chez les britanniques, victorieux des Blacks à Auckland pour la Bledisloe Cup..

    Grosse perf et sans doute le match qui a lancé la coupe du monde de rugby, car ne voir que des matchs avec 30 points d’écart n’aurait pas aidé. Avec cette rencontre, la coupe du monde a gagné ses galons.

    Cyril

    • avatar
      16 mars 2014 a 19 h 17 min
      Par Cullen

      Salut Cyril,

      Ce billet d’humeur a été écrit juste après le match catastrophique des Bleus en Ecosse, qui faisait lui-même suite à un match épouvantable au Pays de Galles, histoire de rappeler aux plus jeunes que le “french flair” a bel et bien existé un jour car devant le spectacle affligeant qui nous est offert depuis un mois, difficile de s’en convaincre…

      Après, comme on l’a bien souligné, ce mouvement d’ampleur était en effet bourré de fautes de mains mais sur le fond, il y avait de l’envie, de l’audace, des prises d’initiatives, bref on sentait que les joueurs prenaient du plaisir à jouer au Rugby, ce que je n’ai pas ressenti cette année, mis à part peut-être hier face à l’Irlande ( et encore ).

  2. avatar
    16 mars 2014 a 19 h 09 min
    Par Cullen

    Publier un article un samedi soir à minuit, une heure où les gens ont probablement bien d’autres chose à faire que surfer sur ce site, d’autant plus que ce papier a été soumis à la rédaction une semaine plus tôt, et insérer en plus une photo qui n’a rien à voir avec le match en question, j’apprécie beaucoup…

    Sinon, sur le match d’hier, certains diront qu’il y a eu du mieux dans l’engagement, un peu plus de maitrise en touche, davantage de réussite au pied, des relances plus inspirées de Brice Dulin ou encore de beaux contests de Basatereaud mais globalement, c’est resté très brouillon, et en dehors de coups de pieds à suivre sur lesquels on espérait avoir un rebond favorable ( les miracles ne sont pas éternels… ), ou du pick n’go près de la ligne d’en-but, je n’ai pas vu de réel progrès dans le jeu, et notamment d’action d’envergure en première main.

    Ca devrait suffire néanmoins pour sauver la tête de Saint-André et ses sbires dont la communication se base uniquement sur la méthode coué, mais ça ne trompe personne sur le niveau réel de cette équipe à un an de la Coupe du Monde. L’Angleterre qui a misé sur les jeunes dès l’arrivée de Lancaster dispose d’un groupe bien défini aujourd’hui, et sera assurément l’un des favoris l’an prochain, l’Irlande et le Pays de Galles ont également une équipe type qui se dessine, tandis que la France a utilisé le plus grand nombre de joueurs dans ce Tournoi, sans que l’on ait avancé d’un pouce.

    A partir de là j’étais bien content que Papé ait foiré la dernière passe qui aurait offert un succès en trompe l’œil à cette équipe, et je suis très heureux pour les Irlandais en revanche, d’autant que ça prive les Anglais du titre ( ça, ça n’a pas de prix ), et particulièrement pour Brian O’Driscoll qui méritait bien de quitter la scène sur une telle note.

    Rideau et à l’année prochaine !

  3. avatar
    16 mars 2014 a 23 h 18 min

    Bonsoir CULLEN,

    comme d’habitude je trouve ton écriture agréable et ton article bien ficelé :

    On sent que tu nous comptes un match qui t’a fait vibrer!

    Pour ce qui est de mon avis, très personnel, le “french flair” est un terme que je n’affectionne guère et (cela a été dit par CYRIL) cette action, bien qu’effectivement tu mentionnes son côté aproximatif, ne rime pas à grand chose, une passe sur deux est ratée et le hors-jeu initial est terriblement grossier.
    Pour finir, dernier petit “pinaillement” Blanco prend le ballon dans les 22m et sa course mythique est finalement assez courte.
    Mythique, car oui, cet essai restera dans l’histoire et c’est une bonne chose car les approximations que nous avons évoqué n’ont d’égal que l’incroyable dramaturgie du fantastique dénouement qu’elles ont initié.

    Mise à part cela je te rejoins sur le fait que ce terme “french flair” qu’on l’aime ou non, n’a pas à être galvaudé en étant évoqué à tout bout de champ (cf ton commentaire sur l’essai d’Huget)

    Pour rentrer dans le détail des doutes que tu exprimes par rapport au travail de PSA, je pense que le noeud du problème est son “charisme” qui frôle le néant, et pour rentrer dans le technico-tactique: ce n’est pas possible de coacher si mal la 3e ligne d’une équipe nationale (Vahaamahina et Picamoles flanker au détriment de Lauret qui en est le prototype…)

    Pour conclure, il est vrai que le choix rédactionnel d’illustrer ton article par cette photo et de le publier à l’heure ou certains ferment les yeux et où les autres vont se boire quelques coups sous d’autres cieux…est, disons, discutable. Mais bon c’est le principe du site Your Zone qui nous rend “dépendant”, mais cela ne l’empêche pas d’être un concept intéressant.

    Au plaisir de te relire

    • avatar
      17 mars 2014 a 17 h 05 min
      Par Cullen

      Le terme “french flair” je n’y suis pas hostile, à condition bien sur qu’il ne soit pas dénaturé. C’est un peu comme le Haka conjugué à toutes les sauces durant la dernière Coupe du Monde, ce qui lui avait ôté de sa valeur, son côté “sacré”.

      Mais le “french flair” ça n’est pas pour autant un vain mot, ce terme a été utilisé au départ par les Anglais pour désigner à la fois la capacité des joueurs français à relancer de leurs 22 mètres, leur propension à avoir sans cesse des fourmis dans les jambes, mais aussi leurs prédispositions pour se sortir de situations délicates quand les Britanniques ont davantage besoin que tout soit bien planifié à l’avance, marqué sur le tableau noir. Dès qu’un match perd en rationalité et devient foufou, ils sont souvent perdus et n’ont pas cette capacité à rebondir au contraire des Français qui, avant que Bernard Laporte leur inocule le virus de la défense, n’avaient pas d’égal dans ce domaine.

      Pour le reste, d’accord avec toi, Vahaamahina ( pardon si j’écorche son nom ) ou Picamoles avec un n°6 dans le dos, ça pique un peu les yeux…

  4. avatar
    17 mars 2014 a 11 h 03 min

    Salut Cricri,

    au sujet de la finale ratée de 87, je t’invite à regarder le doc sur Fouroux par Maxime Boillon (dispo sur youtube), on y apprend qu’après le 1/4 contre le Zimbabwe, Fouroux avait décrété le black out avec la presse. ça a marché et les bleus ont fait un grand match (et pas seulement avec de l’envie, avec du jeu aussi, ce que tu rappelles fort bien et qui nous change).

    Avant la finale, Fouroux a fait parler les joueurs sur leur famille qu’ils avaient laissée depuis 3 mois en France. ça a provoqué apparemment l’effet inverse, les mecs ont perdu beaucoup de jus à pleurer.

    Mais les français étaient restés dans le coup 50 minutes me semble-t-il.

    j’ai vu que la 1ère mi-temps du match de samedi, retour de vacances oblige, j’ai vu la même chose que d’habitude, de l’envie, pas grand chose de plus. Et puis il va falloir qu’on comprenne que le monde du rugby ne veut plus de nos mêlées et veut transformer l’exercice en simple rampe de lancement sans combat. Soit!

    Bravo à l’Irlande, et merci M. O’Driscoll!

    • avatar
      17 mars 2014 a 12 h 23 min
      Par Cullen

      Salut le Zanck,

      Ouais les Anglais sont moins compliqués, ils n’ont pas besoin de leviers psychologiques pour être efficaces. Ils ont juste un schéma de jeu bien défini, et ils se contentent de l’appliquer en récitant les gammes répétées à l’entrainement. Ca vient surement de notre tempérament latin qui fait qu’on marche beaucoup à l’affectif, et qu’on a souvent besoin d’être piqué au vif pour faire rejaillir ce qu’il y a de mieux en nous. Ca a des effets pervers, comme l’exemple que tu évoques, car quand on y met beaucoup de coeur et qu’on fait parler les émotions, ça prend beaucoup d’influx, d’énergie ce qui explique peut-être que bien souvent, après un exploit comme celui de 87 face aux Wallabies, ou celui de 99 face aux Blacks, on est incapable de reproduire la même chose derrière.

  5. avatar
    17 mars 2014 a 20 h 18 min
    Par Cyril

    Je rejoins le Zanck sur le très beau reportage de Maxime Boillon. Après le principe du French flair puisqu’il en est beaucoup question, c’est aussi l’essai de Twickenham en 1991, l’essai à mille passes conclu par Sella contre l’Irlande en 86 (j’ai un doute), c’est celui en NZ pour la victoire en 1994 et bien d’autres encore dont celui de 1987 bien sûr. C’est aussi une certaine idée de la recherche et la création de l’espace vide pour que les joueurs puissent s’y engouffrer, de créer en permanence le décalage, le 2 contre 1 pour terminer par une fixation-passe tranquille et un essai facile (exemple celui en Irlande en 1987 avec Blanco entre les poteaux et au moins trois joueurs en soutien sans irlandais tant ils avaient été déplacés et dépassés sur l’action).
    Ce jeu là on l’a abandonné au profit d’un autre, plus rentre-dedans, plus dans le défi et moins dans la vitesse, plus dans la recherche de casser physiquement la défense que de l’esquiver. C’est un choix mais un Dominici, un Jason Robinson ou un Shane Williams c’était quand même bien et sympa à voir jouer, gagner un duel ne passe pas forcément par renverser son adversaire, aller chercher un intervalle extérieur pour forcer le défenseur à abandonner son joueur pour venir vous chercher et libérer l’espace pour l’autre, c’est sympa aussi. Mais là c’est vrai qu’on enchaîne difficilement deux passes, qu’elles sont souvent trop hautes, trop lentes pour vraiment gêner la défense adverse et qu’on manque d’accélération derrière. Dans un pays de grande tradition de 3/4, cela fait un peu mal…

    Il faut retrouver à mon humble avis ce goût de l’espace, de créer l’intervalle pour le partenaire plutôt que de vouloir tout miser sur un défi physique, où on nous attend, où on ne surprend personne et où on n’est pas supérieur aux autres. Cette volonté de créer l’espace vide, c’est aussi le principe de ces leurres lors des lancements de jeu que l’on critique mais qui au moins font que sur une action, on a bien à un moment 5-6 joueurs qui sont en action en même temps dans le but d’en mettre un dans l’espace que l’on recherche et que l’on vide en attirant le défenseur ailleurs.

    C’est aussi et surtout la base de toute animation offensive en sports collectifs, je crois qu’on l’a un peu trop oublié.

    Cyril

    • avatar
      18 mars 2014 a 9 h 35 min

      Ah Cyril, on devrait imprimer ton commentaire et l’envoyer à toutes les écoles de rugby de France, 5 ans que je cherche à exprimer cette idée, et toit tu le fais d’un coup…

      Je suis prêt à perdre pendant les 10 prochaines années si on travaille dans ce sens-là.

      Samedi dernier, en voyant le match, je me suis rendu compte que j’étais plus en attente de voir des choses sur les attaques irlandaises que sur les nôtres, qui m’indifféraient. Bien sûr, il y a d’autres choses qui se jouaient (mon désamour actuel pour les bleus parle plus de moi que d’eux, à la limite), mais, sur le 2ème essai irlandais, regardez la course de Trimble (il cherche la bonne distance et la disponibilité vis à vis de Murray), et bien, c’est plus important que la muscu ou les cannes, ça.

    • avatar
      18 mars 2014 a 12 h 15 min
      Par Cullen

      Rien à ajouter, merci Cyril.

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