Giro : Les victoires des étrangers et une histoire en 3 parties
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Giro : Les victoires des étrangers et une histoire en 3 parties

Né en 1909, le Tour d’Italie a connu trois grandes périodes : les victoires italiennes, la domination étrangère puis le retour à une hégémonie des coureurs transalpins depuis 1997.

Le Giro a donc connu trois périodes de domination :

-  L’ère autarcique où seuls des Italiens ont gagné leur Tour national, entre 1909 et 1949, troisième victoire de Fausto Coppi, dernier immense champion dans la lignée des Alfredo Binda, Costante Girardengo et Gino Bartali

-  L’ère internationale entre 1950 et 1996 où les Italiens ont partagé les victoires avec les étrangers, dont le pionnier au palmarès fut le Suisse Hugo Koblet. En 47 éditions, les étrangers gagnent 25 fois le prestigieux maillot rose (3 pour la Suisse avec Koblet 1950, Clerici 1954 et Rominger 1995, 2 pour le Luxembourg avec Gaul 1956 et 1959, 6 pour la France avec Anquetil 1960 et 1964, Hinault 1980, 1982 et 1985, Fignon 1989, 7 pour la Belgique avec Merckx 1968, 1970, 1972, 1973, 1974, Pollentier 1977 et De Muynck 1978, 1 pour la Suède avec Gosta Pettersson 1971, 1 pour l’Irlande avec Roche 1987, 1 pour les Etats-Unis avec Hampsten 1988, 2 pour l’Espagne avec Indurain 1992 et 1993, 2 pour la Russie avec Berzin 1994 et Tonkov 1996) contre 22 victoires aux Italiens (Magni 1951 et 1955, Coppi 1952 et 1953, Nencini 1957, Baldini 1958, Pambianco 1961, Balmanion 1962 et 1963, Adorni 1965, Motta 1966, Gimondi 1967, 1969 et 1976, Saronni 1979 et 1983, Battaglin 1981, Moser 1984, Visentini 1986, Bugno 1990, Chioccioli 1991)

-  L’ère de la renaissance du phénix italien depuis 1997 avec 14 victoires italiennes (Gotti 1997 et 1999, Pantani 1998, Garzelli 2000, Simoni 2001 et 2003, Savoldelli 2002 et 2005, Cunego 2004, Basso 2006, Di Luca 2007, Scarponi 2011 sur tapis vert, Nibali 2013) contre seulement 5 succès étrangers (Contador 2008 et 2015, Menchov 2009, Hejsedal 2012 et Quintana 2014)

Dans les années 20, Alfred Binda imposait sa férule avec un sceau si violent que l’organisateur Giro l’avait payé en 1930 pour ne pas courir. Orphelin du colosse italien également triple champion du monde sur route (1927, 1930 et 1932), le Giro avait enfanté d’autres champions d’envergure, dont un virtuose de la montagne, le jeune Toscan Gino Bartali, lui-même surpassé par le Piémontais Fausto Coppi à partir de 1947, avant que l’usure du pouvoir ne fasse son œuvre sur Gino le Pieux.

Sans la guerre, Coppi aurait sans doute gagné plus de 5 Tours d’Italie (1940, 1947, 1949, 1952, 1953), record qu’il partage toujours avec son compatriote et aîné Alfredo Binda (1925, 1927, 1928, 1929, 1933), ainsi qu’avec le meilleur coureur vu dans un peloton cycliste après sa mort tragique en 1960 après avoir contracté la malaria en Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso : Eddy Merckx (1968, 1970, 1972, 1973, 1974).

Mais Merckx peut aussi dire qu’il aurait pu décrocher d’autres maillots roses. Celui de 1969 est resté utopique car leCannibale fut déclassé pour dopage à Savonne après une bien nébuleuse affaire, très opaque. Quelques jours avant sa mise hors course sur la station balnéaire de la Riviera du Ponant, le champion belge avait reçu une étrange visite dans sa chambre : Rudi Altig, coéquipier allemand de son rival Felice Gimondi, lui offrait une valise, celle des trente deniers de Judas. Merckx tombé du Capitole à la Roche Tarpéienne, Gimondi fut le vainqueur de ce Giro se terminant sous une chape de plomb.

La Belgique avait failli rompre ses relations diplomatiques avec l’Italie, alors que les deux pays étaient tous deux membres fondateurs de la Communauté Economique Européenne depuis le traité de Rome signé le 25 mars 1957, entre autres, par Alcide de Gasperi et Paul-Henri Spaak.

Le pays se consumait d’impatience de voir le jeune Belge dominer le Tour de France et de conquérir le maillot jaune, chose qui fut faite, annonçant une hégémonie qui aurait été plus longue encore si Merckx n’avait pas connu sa terrible chute de septembre 1969 au vélodrome de Blois.

Le 21 juillet 1969, alors que l’intouchable et stratosphérique Merckx s’était rapproché du Soleil plus qu’Icare n’en avait jamais été, Neil Armstrong était le pionnier de l’humanité sur la Lune, honorant la promesse de John Kennedy datant de 1961, les Américains lavant l’affront soviétique d’avoir propulsé Iouri Gagarine dans l’espace.

En 1961, Jacques Anquetil avait subi un revers sur le  Giro, et comprit qu’une victoire étrangère était un exploit colossal. Croiser le fer et tailler des croupières aux Italiens dans leur péninsule était très difficile, tant l’épée de Damoclès était suspendue au-dessus de la tête. Certains coureurs furent poussés par les tifosi dans les cols des Dolomites ou des Abruzzes.

En 1980, Bernard Hinault mata l’opposition dans la grande étape du Stelvio. Orphelin de champions de grande classe comme Bartali ou Coppi, l’Italie avait des chasseurs de classique ne passant pas avec les meilleurs les cols les plus pentus, tels Giuseppe Saronni et Francesco Moser.

L’organisateur Vincenzo Torriani proposa alors des parcours moins montagneux pour que Saronni et Moser puissent connaître leur apothéose avec le maillot rose. Saronni gagna deux fois le Giro, en 1979 et 1983, ne défiant jamais Bernard Hinault sur le Tour de France. Quant à Moser, phénix de 33 ayant battu le record de l’heure d’Eddy Merckx à Mexico, il remporta en 1984 un improbable Giro contre un Laurent Fignon au pinacle de sa carrière.

En 1984, Francesco Moser fut avantagé dans un contre-la-montre, un hélicoptère volant très bas et gênant Laurent Fignon dans son effort solitaire, déconcentrant le coureur français.

La passion viscérale des tifosi pour le Giro s’est vérifiée en 1987 avec le duel fratricide au sein de l’équipe Carrera entre Stephen Roche et Roberto Visentini, lauréat du Tour d’Italie 1986.

L’Irlandais s’imposera mais sera victime de l’opprobre générale. Ce sera une victoire à la Pyrrhus pour Roche tant il sera allé au bout de ses forces mentalement, et tant il aura perdu la confiance de son directeur sportif Davide Boifava, qui ne l’aidera pas vraiment à gagner le Tour de France 1987, se réfugiant dans une tour d’ivoire nuisible à son coureur irlandais, presque victime d’un apartheid dans l’équipe italienne.

En 1990, Gianni Bugno, sorte phénix né de la musicothérapie et devant tant à Wolfgang Amadeus Mozart qu’à l’EPO estampillée Francesco Conconi, réussit le prodige. C’est l’exception confirmant la règle entre 1987 et 1996, avec également Franco Chioccioli vainqueur du Giro 1991. Tous les autres maillots roses de la période sont étrangers : Roche pour l’Irlande en 1987, Hampsten pour les Etats-Unis en 1988 après la dantesque étape du Gavia sous une neige apocalyptique, Fignon pour la France en 1989, Indurain pour l’Espagne en 1992 et 1993, Berzin et Tonkov pour la Russie en 1994 et 1996, Rominger pour la Suisse en 1995 …

C’est justement la Suisse, en 1950 avec son pédaleur de charme Hugo Koblet, virtuose de la bicyclette voltigeant dans les cols avec une rare élégance, qui inaugure le palmarès étranger du Giro, profitant de circonstances favorables : Gino Bartali vieillissant à presque 36 ans, Fausto Coppi forfait après s’être brisé le col du fémur.

D’autres s’engouffrent ensuite dans la brèche, comme le Luxembourgeois Charly Gaul ou le Français Jacques Anquetil, premier étranger à faire le doublé Giro – Tour en 1964, comme son idole Coppi dont il avait battu le record de l’heure en 1956 au Vigorelli de Milan, portant au pinacle l’art de l’effort solitaire sur piste.

D’autres ne gagneront jamais le Giro parmi les stars étrangères du cyclisme : le Suisse Ferdi Kubler, le Français Louison Bobet, l’Espagnol Federico Bahamontes, le Néerlandais Joop Zoetemelk, l’Espagnol José Maria Fuente, le Belge Lucien Van Impe, le Portugais Joaquim Agostinho, l’Espagnol Luis Ocaña, l’Irlandais Sean Kelly, le Colombien Luis Herrera, l’Américain Greg LeMond, l’Espagnol Pedro Delgado, le Suisse Alex Zülle, le Français Laurent Jalabert, l’Allemand Jan Ullrich, l’Américain Lance Armstrong, le Kazakh Alexandre Vinokourov, l’Australien Cadel Evans, le Britannique Chris Froome, le Luxembourgeois Andy Schleck ou encore le Britannique  Bradley Wiggins.

Jamais venu en terre transalpine du temps de son apogée (1999-2005), Lance Armstrong ne vint courir sur les routes italiennes qu’en 2009 à 37 ans, lors de la saison de come-back, année où le Russe Denis Menchov priva les coureurs italiens d’une victoire sur le Giro du Centenaire.

Héritier de Miguel Indurain en Espagne, Alberto Contador a gagné trois fois le Giro sur la route, en 2008, 2011 et 2015, perdant la victoire de 2011 sur tapis vert au profit de son dauphin italien Michele Scarponi. Comme Indurain en 1992, Contador était venu en 2008 sans pression. Le Navarrais était venu préparer le Tour de France 1992 et écrasa Claudio Chiappucci, seize ans plus tard malgré un état de forme à seulement 80 % et peu d’entraînement, le Pistolero madrilène enleva le maillot rose, étant privé de la Grande Boucle après les scandales de dopage d’Astana en 2007 (Alexandre Vinokourov exclu du Tour de France).

La spécialisation des meilleurs sur le Tour de France, alias la grand-messe de thermidor, dans le sillage de Greg LeMond et Miguel Indurain, a pénalisé le Giro : Jan Ullrich ne venait qu’en préparation (2001 et 2006), Lance Armstrong boycottait le Tour d’Italie même s’il songea disputer l’édition 2005 avant de laisser carte blanche à son lieutenant Paolo Savoldelli chez Discovery Channel, Andy Schleck se révéla dans les Dolomites en 2007 avant de viser le Tour de France dès 2008 …

Seuls Marco Pantani, par sa nationalité, et Alberto Contador ont vraiment disputé le Giro de façon régulière depuis que le phénix Greg LeMond rescapé de son accident de chasse du printemps 1987 avait décidé de ne viser que le maillot jaune du Tour de France et le maillot irisé des champions du monde, boycottant le calendrier à l’encontre des boulimiques et autres avatars de Pantagruel à l’appétit colossal, sur la brèche de février à octobre, tels Eddy Merckx, Bernard Hinault ou encore Sean Kelly.

La saison des grands maillots jaunes est devenue une courbe de Gauss en cloche, avec un pic de forme espéré en juillet, une montée en puissance entre avril et juin avec pour diverses possibilités Liège-Bastogne-Liège, le Giro, le Dauphiné Libéré, le Tour de Californie ou le Tour de Suisse, et une décompression progressive avec la Clasica San Sebastian, la Vuelta, les Championnats du Monde (CLM et course en ligne) et le Tour de Lombardie, voire les Jeux Olympiques (CLM et course en ligne) les années bissextiles.

Ainsi, dans le sillage de Greg LeMond maillot jaune du Tour de France puis champion du monde à Chambéry en 1989, Miguel Indurain participa trois fois au Giro (1992, 1993, 1994) et quatre fois au Mondial entre 1991 et 1996 (3e à Stuttgart en1991, 6e à Benidorm en 1992, 2e à Oslo en 1993 et 2e à Duitama en 1995, 1er du CLM en 1995), sauf en 1994 où il tenta le record de l’heure avec succès et en 1996 où il se concentra sur les Jeux Olympiques d’Atlanta (médaille d’or du CLM) puis la Vuelta. Jan Ullrich vint trois fois au Mondial (1994, 1999, 2001), avec deux titres du CLM en 1999 à Trévise et 2001 à Lisbonne pour deux échecs sur route, soit l’inverse de son résultat aux Jeux Olympiques 2000 de Sydney où il tint la dragée haute à son rival Lance Armstrong, le Texan ne courant à l’automne après son cancer qu’à deux reprises : en 1998 sur la Vuelta et aux Mondiaux de Valkenburg (4E du CLM et de la course en ligne), en 2000 aux Jeux Olympiques du Sydney. Marco Pantani vint sur les Mondiaux en 1995 en Colombie (3e derrière Olano et Indurain à Duitama) et sur la Vuelta 1996, près d’un an après son terrible accident de Superga en octobre 1995.

LeMond comme Indurain se servaient du Giro comme rampe de lancement : 2e du CLM final du Giro 1989 derrière Lech Piasecki, LeMond avait attiré l’œil de Cyrille Guimard, le directeur sportif du maillot rose Fignon, qui serait le rival de l’Américain sur le Tour de France, ainsi que du vainqueur de la Vuelta 1989, Pedro Delgado. 130e du Giro en 1990 après une mononucléose au printemps, l’Américain ceint de son maillot rosé était proche de son chant du cygne selon les journalistes. 10e du Tour de Suisse, LeMond termina deuxième du prologue du Futuroscope, la veille d’une étape où les favoris (LeMond, Delgado, Fignon, Breukink, Bugno) se regardèrent en chiens de faïence alors que le meilleur grimpeur du Tour d’Italie et 12e du général, Claudio Chiappucci, prenait 10’35’’ au peloton et frôlerait le hold-up, ne cédant le maillot jaune du Tour de France 1990 à Greg LeMond qu’au Lac de Vassivière, soit à l’ultime chrono la veille de l’arrivée à Paris ! Proche de l’estocade, le Californien avait su ne pas paniquer après les multiples banderilles de l’Italien,  qui ne gagna jamais de grand Tour, soit face à LeMond, soit face à Indurain ses deux grands rivaux.

L’ogre de Rostock, Jan Ullrich, fit de même que ses deux aînés en 2001 et 2006 en se préparant dans la péninsule italienne en vue du Tour de France, mais rentra bredouille de ses campagnes dans l’Hexagone : dauphin d’Armstrong en 2001 alors que le Texan avait tutoyé la perfection et s’était attiré tous les superlatifs à la façon d’un Rockefeller du cyclisme, puis exclu dès le départ à Strasbourg en 2006 dans le cadre du scandale Puerto.

Ironie du destin, c’est la victoire de Jan Ullrich au chrono de Pontedera sur le Giro 2006 qui se révélerait une victoire à la Pyrrhus, et allait finalement le trahir avec un terrible effet boomerang. Dans l’euphorie du succès ce 18 mai 2006, Rudy Pévenage appela Eufemiano Fuentes dans son laboratoire de Madrid sur un téléphone non sécurisé et la guardia civilremonta jusqu’au Minotaure au bout du labyrinthe, suivant ce fil d’Ariane inespéré et attrapant dans son filet tous ceux qui avaient franchi le Rubicon.

Le docteur Fuentes qui fut avec les Italiens Conconi, Cecchini et Ferrari le principal druide de l’EPO dans les années 1990 et 2000, sous la bienveillance de Ponce Pilate de Lausanne, alias Hein Verbruggen, ancien responsable marketing des barres chocolatées Mars, membre du CIO et président de l’UCI pendant les années de plomb allant de 1991 à 2005, soit du premier maillot jaune de Miguel Indurain, le premier marqué à coup sûr du sceau infâmant de l’EPO, au septième et dernier yellow jersey usurpé par Lance Armstrong. L’Américain fut l’homme qui supplanta le sprinter canadien Ben Johnson dans la mémoire collective comme symbole du dopage et de l’imposture sportive, dans un sport qui ressemblait de plus en plus à des écuries d’Augias que personne n’a jamais voulu nettoyer au nom de l’omerta en vigueur depuis la mort de Tom Simpson sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux en 1967, le Géant de Provence étant le Golgotha du champion britannique. A chaque fois qu’elle libère ses démons comme la lampe d’Aladdin libère son génie, la boîte de Pandore du cyclisme est refermée à double tour par le peloton avec la complicité silencieuse de l’UCI. Sous clef, la boîte de Pandore explosera un jour comme un Hiroshima sans retour, un Armageddon qui fera de l’Europe cycliste une Atlantide devenue Utopie … En attendant, les coulisses du cyclisme sont aussi opaques qu’un conclave du Vatican au sein de la Chapelle Sixtine, et la fumée blanche et pure ne s’en dégage jamais. Seule une fumée noire comme l’ébène, noire comme les ténèbres, noire comme le mensonge, noire comme les lunettes des faux aveugles complice de ce sport gangréné, seule une fumée désespérément noire se dégage du conclave cycliste … L’UCI, comme le CIO ou la FIFA, n’a pas choisi la Suisse par hasard, à proximité des rives du Lac Léman, réminiscence du Lac Töplitz où l’on aimerait bien dissimuler l’argent sale comme l’or nazi jadis …

Lié comme le pouce à l’index au prince Alexandre de Mérode (président de la commission médicale du CIO entre 1967 et 1998) et donc à Hein Verbruggen, Francesco Conconi avait propulsé Moser jusqu’à la victoire au Giro en 1984 avant de polir le diamant brut espagnol Indurain à partir de 1987. Il avait fait la démonstration de la puissance de l’EPO en 1993 sur le Passo di Stelvio, plus haut col routier d’Italie et mythe cycliste où Fausto Angelo Coppi crucifia Hugo Koblet dans une étape d’anthologie sur le Giro 1953. 5e d’une ascension amateur du Stelvio (ironie du destin, Hein Verbruggen y participait), Conconi faisait la preuve éclatante que l’EPO était l’élixir de puissance tant attendu, le nectar et l’ambroisie séparant les dieux des mortels et permettant à ses détenteurs de chausser leurs bottes de sept lieues. Conconi faisait aussi la démonstration que l’Italie était l’Eldorado pharmaceutique du XXe siècle, comme la Botte avait été l’épicentre artistique sous la Renaissance avec la bienveillance des Médicis à Florence. Un Eldorado où le principal conquistador fut Miguel Indurain, roi d’Italie en 1992 et 1993, roi de France (et de Navarre) entre 1991 et 1995. 1991, année charnière du dopage, 500 ans après le traité du partage du monde à Tordesillas entre Espagnols et Portugais, et deux ans après 1989, l’année charnière du renouveau des mœurs pour la gestion du calendrier et l’inflation des salaires dans le sillage de Greg LeMond, même si le mouvement avait commencé avec Bernard Hinault également en 1985-1986 dans la fameuse Dream Team de la Vie Claire montée par Bernard Tapie.

Salaires en hausse exponentielle ne nécessitant plus de se battre pour des primes de course, Tour de France en objectif suprême, reconnaissances d’étape au printemps comme le stakhanoviste Armstrong qui n’avait fait que copier l’équipe Festina de 1996 (plans d’entraînement de son futur détracteur Antoine Vayer), Vuelta ou Mondial en sauf-conduit, le Giro a donc terriblement souffert de cette évolution des mœurs, et n’a servi pour la plupart des champions récents que de course de préparation à la grand-messe de thermidor, avec pour rares exceptions les coureurs italiens dont Marco Pantani, ainsi qu’Alberto Contador parmi les étrangers.

Le dénominateur commun des vainqueurs récents du Giro, exceptés donc Pantani 1998, Simoni 2003, Basso 2006 ou Contador 2011 / 2015, est donc l’absence d’ambition sur le Tour de France, certains coureurs de prestige venant sur le Giro retrouver les sensations de la compétition après avoir subi une suspension, comme Zülle en 1999 ou Pantani en 2000.

Même la perspective  du doublé Giro – Tour a quasiment disparu, depuis le dernier exploit du genre en 1998 (Marco Pantani), seuls deux coureurs de panache ont tenté cette prouesse devenue utopique, Ivan Basso en 2006 puis Alberto Contador en 2011 puis 2015. La spécialisation du cyclisme a planté sereinement ses banderilles sur le mythe du doublé Giro – Tour, un échec de Contador en 2015 dans ce défi porterait l’estocade à ce challenge orphelin depuis 1998 d’un nouveau détenteur …

Depuis 1997, peu de coureurs italiens ont vraiment honoré le Giro par leur victoire : Marco Pantani d’abord, Vincenzo Nibali et Ivan Basso ensuite, Gilberto Simoni, Damiana Cunego et Danilo Di Luca enfin à un degré moindre. Beaucoup d’autres  comme Ivan Gotti, Paolo Savoldelli, Stefano Garzelli ou Michele Scarponi, sans être des imposteurs du palmarès du Giro, n’étaient pas des figures de proue du cyclisme transalpin capables comme Pantani, Nibali ou Basso de briguer le maillot jaune sur les routes de France et de Navarre, apothéose de tout cycliste ambitieux et talentueux.

C’est pour cela que chaque coureur d’envergure ayant tenté de gagner le Giro depuis 1997 a presque systématiquement fait mouche : hormis les échecs d’Alex Zülle (défaillance en 1998 dans le Dolomites) et de Bradley Wiggins (battu à plate couture en 2013), tous les autres ténors l’ont emporté, comme Alberto Contador, Denis Menchov ou Nairo Quintana.

Le niveau du Giro a baissé et l’exemple de Gilberto Simoni en 2003 fut intéressant, lançant un défi au quadruple maillot jaune Armstrong, tel David contre Goliath. Pensant pouvoir déboulonner l’empereur Lance Armstrong de son trône élyséen, le grimpeur italien vint sur le Tour du Centenaire et déchanta rapidement, loin d’offrir des montagnes russes d’adrénaline au public, qui les obtint grâce à Iban Mayo, Joseba Beloki et Tyler Hamilton à l’Alpe d’Huez, Alexandre Vinokourov à Gap ou Jan Ullrich dans le chrono de Cap Découverte ou Lance Armstrong himself vers Luz-Ardiden, le Texan fendant la foule comme le prophète Moïse avait séparé en deux la mer Rouge. Simoni échoua dans les grandes largeurs et s’offrit en guise de consolation une victoire à Loudenvielle devant Richard Virenque et Laurent Dufaux, le jour où Vinokourov piégea Ullrich et Armstrong dans le col de Peyresourde.

Dauphin historique du Tour de France en raison de son prestige séculaire, le Giro a subi depuis 1995 la concurrence indirecte de la Vuelta. Auparavant placé en avril au même moment que les classiques flandriennes et surtout ardennaises, le Tour d’Espagne a trouvé avec le mois de septembre un créneau sans autre course de prestige, même si le championnat du monde suit juste derrière, ainsi que Paris-Tours et le Tour de Lombardie, la classique des feuilles mortes qui clôt traditionnellement la saison cycliste.

Pour emporter l’adhérence des meilleurs coureurs, le Giro est rentré dans la surenchère des cols en montagne, en écho à la Vuelta qui a fait surgir de nulle part le juge de paix de l’Alto de Angliru, chemin de bergers aux pourcentages effrayants (jusqu’à 23 % sur de très courts passages) contraignant les coureurs à recourir à des braquets totalement inhabituels, comme en VTT.

Avec le Zoncolan ou le Crostis, le Tour d’Italie a donc voulu répondre à l’Angliru, là où de grands cols historiques suffisent largement : le Gavia qui assura la victoire d’Hampsten alias Snow Rabbit en 1988 sous la neige, le Stelvio où Coppi et Hinault brillèrent respectivement en 1953 et 1980, le Pordoï, le Mortirolo où Marco Pantani se révéla en 1994 face à Berzin et Indurain, la Mormalada, le Gran Sasso, le Tre Cime di Lavaredo où Merckx se révéla en 1968 sous la pluie, voire même l’Izoard théâtre du grandiose duel Coppi / Bartali en 1949 dans l’étape mythique Cuneo – Pinereolo, le Piémontais faisant sien le décor lunaire de la Casse Déserte aux dépens du Toscan …

Faust l’italien est donc tombé dans le piège du Méphistopheles espagnol, avec une surenchère du spectacle en montagne, preuve formelle d’une crise d’identité et d’un mécanisme de défense, de survie dans l’univers darwninien qu’est le show-business sportif. Sans les télévisions dans une ère cathodique, sans leur manne providentielle, aucun évènement ne peut exister, la contrepartie est donc d’offrir sinon du prestige a minima du spectacle et des joutes de qualité, comme les combats de gladiateurs et autres courses de chars au temps des Romains. Le Tour d’Italie n’a ni Colisée ni Cirque Maxime comme arène cycliste mais ses organisateurs ont de l’imagination à revendre, avec des cols surhumains ou des départs de l’étranger (enchaînement Pays-Bas / Allemagne / Belgique / Luxembourg / France en 2002 en double clin d’œil au cinquantenaire de la CECA et au passage à l’euro, ou encore au Danemark en 2012 dans la ville natale d’un certain Bjarne Riis, Herning). Le Giro comme la Vuelta sont parfois tombés dans la parodie, avec un nombre incalculable d’étapes de cols déséquilibrant la course et disqualifiant d’office les rouleurs pour le sacre, au profit des grimpeurs …

L’épée de Damoclès est donc suspendue au-dessus du Giro qui est tombé de Charybde en Scylla avec plusieurs scandales de dopage : exclusion d’Eddy Merckx en 1969 à Savonne, exclusion de Marco Pantani en 1999 la veille de l’arrivée (taux d’hématocrite de 52) même si des théories du complot font état de pressions de FIAT, de l’UCI ou de Mapei, sans oublier le fameux blitz de San Remo en 2011, et le retrait sur tapis vert du maillot rose d’Alberto Contador en 2011, l’Espagnol s’étant rendu coupable de dopage en 2010 sur la Grande Boucle.

Ce n’est pas le chant du cygne mais l’épreuve devra compter sur un palmarès crédible pour garantir sa pérennité parmi les monuments du cyclisme, et ne pas tomber aux oubliettes.

  1. avatar
    23 juillet 2015 a 17 h 59 min

    Le Giro va devoir lutter de plus en plus avec la Vuelta. Le prestige historique du Tour d’Italie reste bien supérieur à celui du Tour d’Espagne pour plein de raisons (palmarès plus épais avec victoires multiples de Coppi, Merckx, Anquetil, Indurain et Hinault, pas de changement d’identité avec l’immuable maillot rose, mythe du doublé Giro Tour …)

    Et si les Italiens continuent d’empiler les victoires comme entre 1997 et 2011, cela va poser problème.

    Heureusement que certains étrangers comme Quintana ou Contador sont venus gagner dans la Botte très récemment.

  2. avatar
    24 juillet 2015 a 12 h 03 min

    Salut, article intéressant, en effet, le niveau semble avoir baissé. Bon si le tour continue avec moins de chronos, ils pourront eux en rajouter pour attirer les rouleurs.

    Ce que je trouve bizarre sinon, c’est que peu doublent Giro Tour de France comme Contador cette année, mais quasiment tous les Espagnols comme Valverede, Purito, doublent Tour Vuelta, et sont compétitifs sur les deux. Pourtant, si je ne m’abuse, il y a le même temps de récupération dans les deux cas.

  3. avatar
    24 juillet 2015 a 13 h 44 min

    Salut Mocte,

    Oui les problèmes de CLM sur le Tour de France peuvent indirectement aider le Giro ou la Vuelta mais Italiens et Espagnols sont aussi partis vers la surenchère du spectacle en montagne pour le moment : Angliru, Zoncolan …

    Oui mais personne ne double Tour – Vuelta pour gagner les deux épreuves, seuls Anquetil en 1963 et Hinault en 1978 l’ont fait, et encore à l’époque où le Tour d’Espagne était au printemps.

    La Vuelta d’aujourd’hui est devenue soit une session de rattrapage pour candidats déçus au maillot jaune (Ullrich 99, Froome 2012 et 2014), soit un préparatif aux Mondiaux ou Jeux Olympiques (Armstrong 98, Ullrich 99 et 2000), soit un moyen de gagner un grand Tour en étant jeune (Nibali 2010) soit un objectif pour Espagnols (Contador, Valverde).

    Après le Giro est placé juste avant un moment de la saison où les coureurs peuvent utiliser d’autres courses de préparation au Tour : Dauphiné, Tour de Suisse, Route du Sud.

    Ce qui n’est pas le cas de la Vuelta, seule grande course pour finir la saison avant les Mondiaux et le Tour de Lombardie.

  4. avatar
    25 juillet 2015 a 18 h 34 min
    Par pancho

    Pourquoi considères-tu Gotti,Scarponi,Savoldelli ou Garzelli comme des vainqueurs indignes alors que si nous regardons de l’autre côté des alpes,Wiggins,Sastre,Landis ou Pereiro,Evans et bien sûr Armstrong,ce n’est pas très glorieux non plus.
    De plus,les coureurs que j’ai cité ont soit éviter le giro ou pire,échouer lamentablement.
    Un coureur comme Garzelli a quand même remporter le tour de Suisse et aurait dû remporter le giro 2002(il en fût exclu).Après 2002,ce n’était plus le même.

    Ensuite tu évoques l’épisode malheureux de Savonne en 1969 pour Merckx qui a su s’en relever et qui est l’équivalent de Madonna di campiglio de 1999 pour Pantani.Sans cet épisode,le pirate aurait pu remporter au moins 3 éditions faciles,peut être plus tant la concurrence sur le giro avait baissé.
    Enfin,Pantani a disputé la vuelta 1995 non 1996 et n’a pas été suspendu en 1999 mais mis à l’arrêt 15 jours.

  5. avatar
    26 juillet 2015 a 11 h 33 min

    Hello Pancho,

    Quand je parle d’imposture de Simoni, Gotti, Garzelli et Savoldelli, ce n’est pas sous l’angle seul du dopage mais sur leur niveau sportif.
    Le meilleur classement des 4 sur un Tour de France est Ivan Gotti en 1995, 5e avec Gewiss.
    Désolé mais entre 1997 et 2015, beaucoup d’Italiens ont gagné le Giro, et tu ne peux pas comparer des champions comme Pantani, Basso ou Nibali d’une part à des coureurs comme Gotti, Simoni ou Garzelli.

    Pour Marco Pantani, oui sans l’exclusion de Madonna di Campiglio, il aurait je pense gagné en 1999, pas en 2000 car le parcours montagneux du Tour (avec seulement 75 km de CLM au Futuroscope puis à Mulhouse) l’aurait incité à viser seulement l’épreuve française, mais en effet il aurait pu rajouter 1 ou 2 victoires entre 2001 et 2003.

    IL faut rendre hommage à un coureur comme Contador, qui contrairement à Armstrong, Ullrich ou Froome, respecte l’Histoire du cyclisme en tentant le doublé Giro – Tour pour la 2e fois après 2011.
    Deuxième échec pour le pistolero espagnol, Marco Pantani reste donc le dernier auteur de cet exploit en 1998.

    Un mot sur l’Alpe d’Huez, Quintana peut regretter les 1’30” perdues dans la bordure de Zélande. Mais Froome aurait couru différemment après la Pierre Saint-Martin aussi.
    Vu l’âge de Contador, il reviendra peut être une ultime fois en 2016 sur le Tour avant de prendre sa retraite.
    Pour Nibali, ce Tour confirme qu’il a bien profité de la situation atypique de 2014 avec le Colombien absent et Froome / Contador devant abandonner avant les Alpes.

    L’avenir à court terme appartient donc au Kenyan Blanc, mais l’homme du volcan Teide va devoir se farcir la concurrence féroce de Nairo Quintana qui finit mieux que le leader de Sky en 3e semaine, exactement comme en 2013.

    On verra le prochain parcours du Tour mais si le kilométrage de CLM est aussi faible que ces dernières années (2012 excepté), le petit grimpeur Sud-Américain finira bien par conquérir le maillot jaune, et il sera le favori naturel du Tour à court et moyen terme.
    Car ce ne sont pas Bardet et Pinot qui vont l’en empêcher à mon avis, il faudra voir ce que donne Fabio Aru sur le Tour de France.

  6. avatar
    26 juillet 2015 a 18 h 39 min
    Par pancho

    Comme tu le dis si justement,Froome aurait couru différemment mais aucun doute ne subsite dans mon esprit:Froome était de loin supérieur à Quintana et l’a montré sur la 1ere étape pyrénéenne et même Porte et Thomas était plus fort que le colombien.
    C’est bien simple,si sky et Brailsford avaient voulu,ils faisaient 1,2 et 3 parce que sky a trois trains d’avance sur la concurrence,ils sont imprenables à moins que les autres accèdent à leur potion ou leur mécanique.

    En plus de ça j’ai eu l’impression que movistar travaillait pour sky car Quintana n’a jamais vraiment attaqué.
    Un seul coureur a vraiment maté Froome et c’est Contador en 2014 et à de nombreuses reprises.
    e

    A moyen terme,je ne vois que la justice,une enquête ou une opération de police pour enrayer sky.

    • avatar
      28 juillet 2015 a 19 h 48 min

      OUi, plutôt ok avec pancho, on peut penser que Froome a contrôlé. En plus il était malade en 3e semaine. Le pire est que sky va continuer à embaucher des coureurs de classe comme Landa ou Kwiatkowski, ils vont encore plus tuer la concurrence.

      Sinon, Contador était en effet bien plus fort en 2014, cette année il était tout nul, même sur le Giro, ses performances étaient moyennes d’après le blog du dr ferrari… http://www.53×12.com/do/show?page=indepth.view&id=158

  7. avatar
    3 août 2015 a 7 h 54 min

    Hello,

    Contador a raté le coche en 2014 voire en 2012 s’il n’avait pas été suspendu. En 2015, l’Espagnol a fait ses 32 ans après un Giro éprouvant, étant sur ce Tour très loin de son niveau vu lors de la Vuelta 2014 par exemple.
    Finir derrière Valverde et Nibali montre combien Contador était pas dans le coup, même si le cancer d’Ivan Basso n’a rien arrangé lors de la 1re journée de repos juste avant la Pierre St Martin.

    Ce Tour a montré que Nibali n’était pas du niveau de Froome et Quintana, ce dernier étant encore trop timoré et trop inexpérimenté face au coureur anglais.

    Sky a contrôlé en effet sur la 3e semaine, ils vont sans doute perdre Richie Porte pour 2016 mais se renforcer avec d’autres.

    A Quintana de ne pas rater sa 1re semaine l’an prochain et d’espérer un faible kilométrage de CLM, car de ce point de vue le parcours 2015 lui était super bénéfique …

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