Le top 10 des étapes de légende du Tour de France
Photo Panoramic

Le top 10 des étapes de légende du Tour de France

Dans sa longue histoire plus que centenaire, la Grande Boucle a connu une kyrielle d’étapes d’anthologie, quand l’intensité dramatique atteignait à son pinacle.

10e/ Andorre – Toulouse 1964 (Jacques Anquetil vs Raymond Poulidor)

Par la faute de la funeste prédiction du mage Belline (qui avait indiqué que Jacques Anquetil trouverait la mort entre Rennes et Toulouse sur le Tour de France 1964), le Normand a vécu les treize premières étapes de la Grande Boucle avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Fatigué physiquement après un Giro éreintant en forme de victoire à la Pyrrhus, épuisé mentalement par l’oracle macabre du mage Belline, Jacques Anquetil se rend donc à un méchoui organisé par Radio Andorre lors de la journée de repos … Le voir mordre avec appétit dans le mouton, agrémenté d’un verre de sangria, provoque le courroux d’Antonin Magne. L’offensive de Poulidor, mais aussi de Bahamontes, semble sonner le glas des espoirs d’Anquetil, en perdition dans le Port d’Envalira, col à la fois long et pentu, et donc un bien mauvais endroit pour rencontrer une défaillance pour un candidat au titre. Proche de passer du Capitole à la Roche Tarpéienne, Anquetil se bat comme un beau diable, et Geminiani le pique au vif dans son orgueil de champion. Timoré, démoralisé, presque groggy tel un boxeur proche du KO, il semble utopique de voir Anquetil revenir sur ses rivaux avant l’arrivée à Toulouse. Mais dans le brouillard, Anquetil dévale la descente du col andorran à tombeau ouvert, tel un kamikaze, tutoyant la perfection dans ses trajectoires, comme s’il s’était persuadé de la véracité de l’oracle funeste. A la grande fureur de son coéquipier Louis Rostollan, Anquetil disparaît dans la brume à chaque virage, mais arrive au bas du col en chair et en os ! Le miracle s’accomplit et le Normand revient du diable vauvert dans cette étape véritablement dantesque. Voulant mourir avec panache au sens propre comme au sens figuré, Anquetil revient finalement sur ses adversaires au classement général en vue de la ville rose. C’est ensuite Poulidor qui tombe de Charybde en Scylla, avec des rayons de sa roue arrière brisés. Le changement effectué par le mécanicien de son équipe se passe mal, puisque le Limousin chute à la relance de son vélo. Jamais Poulidor ne pourra opérer la jonction, la faute aux voitures qui séparent le coureur d’Antonin Magne du groupe Anquetil – Bahamontes – Groussard, le maillot jaune. A Toulouse, Poulidor se retrouve à 2’52’’ de son rival au classement général, un gouffre presqu’irréversible qu’il va s’employer à combler avec une combativité admirable, dès le lendemain sur la route de Luchon.

9e/ Pau – Bagnères-de-Luchon 1983 (Pascal Simon et Laurent Fignon vs Sean Kelly)

Orphelin du patron du peloton Bernard Hinault blessé au genou après son succès à la Vuelta, le Tour de France 1983 se court sous une canicule implacable. Ouvert aux ambitions de très nombreux coureurs, cette 70e Grande Boucle peut donc s’offrir à Sean Kelly tout autant que Lucien Van Impe, Joaquim Agostinho, Joop Zoetemelk ou encore Phil Anderson. Le châtiment de Phoebus va s’abattre sur nombre de favoris. Sous un soleil de plomb et le goudron fondu des cols pyrénéens, certains voient leurs desseins anéantis en quelques kilomètres, perdant des minutes dans une hécatombe collective, un purgatoire thermique entre Pau et Bagnères-de-Luchon où le soleil impitoyable darde ses rayons de feu. Seuls quatre coureurs vont véritablement tirer leur épingle du jeu dans cette sélection naturelle par la chaleur, dans ce processus de Darwin appliqué aux cyclistes du Tour de France : l’Ecossais Robert Millar, vainqueur d’étape, et un trio français qui s’empare des premières places du classement général, Pascal Simon maillot jaune, Laurent Fignon 2e et Jean-René Bernaudeau 3e. Dès l’étape suivante, une chute blessant Pascal Simon à l’omoplate sonne le tocsin de ses espoirs élyséens. L’étape de l’Alpe d’Huez sonnera le glas des ambitions du leader de Peugeot, au profit de son dauphin Laurent Fignon qui succédera à Bernard Hinault au palmarès, deux mois après avoir aidé son coéquipier de Renault Elf à triompher sur le Tour d’Espagne … Comme Coppi en 1949, Koblet en 1951, Anquetil en 1957, Gimondi en 1965, Merckx en 1969 et Hinault en 1978, le jeune espoir francilien faisait d’un coup d’essai  un coup de maître, gagnant le Tour bien qu’étant un rookie !

8e/ Carpentras – Mont Ventoux 2000 (Marco Pantani vs Lance Armstrong)

Ce fut le seul duel entre ces deux fortes personnalités du peloton que furent Marco Pantani et Lance Armstrong, dans une étape attendue depuis 1972 sur le Tour de France (l’édition 2000 mettait fin à 28 ans d’attente pour une arrivée en ligne au sommet du Mont Ventoux, les ascensions du col provençal en 1974 et 1994 étant placées avant l’arrivée et celle de 1987 via un chrono en altitude) … Pérenniser les exploits en montagne fut l’apanage de Marco Pantani entre 1994 et 1999. Révélé dans les Dolomites sur le Giro 1994 par un démarrage foudroyant dans le col du Mortirolo et une victoire à Aprica, le Pirate a ensuite réussi le doublé Giro – Tour en 1998. Exclu du Giro en juin 1999, le Romagnol revient à la compétition cycliste au printemps 2000, lors du Giro, n’ayant repris l’entraînement que trois semaines avant, lors du dimanche de Pâques. Manquant clairement de repères, Marco Pantani est pulvérisé par Lance Armstrong sous la pluie et la brume de Lourdes Hautacam, finissant même derrière Alex Zülle et Jan Ullrich autres grands battus de cette étape pyrénéenne. Le coup est terrible pour Pantani, considéré à juste titre comme le meilleur escaladeur du peloton, avant que le Texan ne vienne cannibaliser les étapes de montagne en 1999 et 2000. Par sa partition de soliste aux airs de requiem, le gladiateur Armstrong a brisé le totem Pantani sur les pentes de Lourdes Hautacam. Dans le Mont Ventoux, l’Italien suit le tempo du groupe Armstrong à l’orgueil, montrant un courage admirable pour recoller aux coureurs de tête, Ullrich, Botero, Virenque, Heras et Beloki accompagnant le Texan dans sa quête du Graal, vaincre le Géant de Provence où il a connu une défaillance durant le Dauphiné. Une fois sa présence assurée dans le peloton de tête, Marco Pantani suit son instinct naturel d’attaquant, son ADN de grimpeur, et lance des démarrages. Une fois, deux fois, trois fois, Pantani sort du groupe de tête sur les pentes rocailleuses du Ventoux, tel un gladiateur décidé à se battre jusqu’au bout dans l’arène surchauffée. La sixième banderille est la bonne mais par la faute d’Armstrong, le champion italien ne va pas pouvoir porter l’estocade à ses rivaux en vue de cette victoire d’étape de prestige. Le maillot jaune rejoint facilement l’échappé  transalpin et le duo fonce vers la cime du Mont Chauve. C’est le combat inégal de David contre Goliath. Plus en jambes que Pantani, Armstrong a l’occasion de gagner seul mais tel Miguel Indurain en son temps, il ne veut pas écraser la course, et pense à une alliance avec le Pirate en vue des Alpes, pour se protéger d’un éventuelle offensive de Jan Ullrich vers Briançon,  Courchevel ou Morzine. Forçant l’allure, Lance Armstrong attend plusieurs fois Marco Pantani et lui offre finalement l’étape mais le boomerang lui reviendra en pleine face, tel un cadeau empoisonné. Vexé dans son orgueil de champion, Pantani deviendra finalement le pire ennemi d’Armstrong sur ce Tour de France 2000, l’attaquant sans cesse, dans l’Izoard, vers Courchevel et tentant un raid de grande envergure vers Morzine afin de tout faire exploser, ce qui sera indirectement la cause de la défaillance du maillot jaune américain dans le col de Joux-Plane. Quant à Lance Armstrong, il ne gagnera jamais au Ventoux, et sera critiqué dès la ligne d’arrivée franchie pour son erreur par d’anciennes gloires du peloton comme Eddy Merckx ou Laurent Fignon.

7e/ Amiens – Roubaix 1979 (Joop Zoetemelk vs Bernard Hinault)

Dans ce Tour de France 1979, Bernard Hinault va atteindre la quadrature du cercle dans le chrono en altitude d’Avoriaz. Mais auparavant, le Breton aura survécu à l’Enfer du Nord, un guêpier où le natif d’Yffiniac aurait pu perdre 15 voire 20 minutes sur Joop Zoetemelk. Ce point n’échappe pas à Jacques Anquetil devenu suiveur du Tour, et le Normand indique qu’Hinault a gagné le Tour aujourd’hui. Tel Merckx poursuivant Ocaña en 1971 sur la route d’Orcières, le Français a su limiter les pertes derrière son dauphin de l’édition 1978, Joop Zoetemelk.  Hinault est victime d’une crevaison à 109 km de l’arrivée. L’Allemand Dietrich Thurau part à l’abordage. Echappé avec son coéquipier Ludo Delcroix sur les pavés du Nord, Thurau est également accompagné du Belge Michel Pollentier et du Néerlandais Joop Zoetemelk, dauphin de l’édition 1978 qui reprend 3’29’’ à Hinault à l’arrivée à Roubaix, malgré la conjonctivite qui touche le phénomène breton et une deuxième crevaison en fin d’étape. L’écart est grand mais à relativiser quand on voit que le Portugais Joaquim Agostinho termine à 15 minutes de Zoetemelk ! Le Néerlandais prend le maillot jaune mais pas de chance pour lui, son rival est bientôt à l’apogée de sa carrière, il gagnera son deuxième Tour de France sans contestation possible en ce mois de juillet 1979.

6e/ Jaca – Val Louron 1991 (Miguel Indurain et Claudio Chiappucci vs Greg LeMond)

En juillet 1991, Greg LeMond tient la forme de sa vie, et ne vise pas autre chose qu’un quatrième maillot jaune sur sa course fétiche, le Tour de France. Mais il ignore deux choses, primo que ses rivaux italiens et espagnols ont franchi le Rubicon, étant autorisés à pénétrer l’Eldorado du dopage sanguin via un élixir de puissance appelé EPO. Secundo, que les premiers effets d’une myopathie mitochondriale se font sentir dans son organisme, conséquence des plombs restés dans son abdomen après l’accident de chasse du lundi 20 avril 1987. Le début de la Grande Boucle se déroule comme dans un rêve pour l’Américain. Echappé avec Erik Breukink dès la première étape à Lyon, deuxième du chrono d’Alençon derrière Miguel Indurain, le triple maillot jaune arrive au pied des cols pyrénéens avec une avance confortable sur ses principaux rivaux. Mais le Tourmalet sera son Golgotha, un véritable calvaire.  L’EPO a tout biaisé, sous la bienveillance de la tour d’ivoire de Lausanne dirigée par le nouveau président de l’UCI, Hein Verbruggen, sort de Ponce Pilate moderne bien décidé à ne pas nettoyer les écuries d’Augias, à refermer à double tour la boîte de Pandore et à faire prospérer la poule aux œufs d’or. A 500 mètres du sommet du Tourmalet, l’étymologie liée au nom du col prend tout son sens pour Greg LeMond : mauvais détour. Sous l’impulsion de Claudio Chiappucci, le groupe des ténors vole en éclats. Dauphin de l’Américain en 1990, l’Italien est bien décidé à montrer qu’il n’est pas un feu de paille et un simple imposteur du podium lié à l’échappée fleuve du Futuroscope sur l’édition précédente. Dans la descente, c’est Miguel Indurain qui accélère et sera rejoint à Sainte-Marie-de-Campan par le petit grimpeur toscan. Le tandem Indurain / Chiappucci collabore jusqu’au sommet de Va Louron Azet : la victoire d’étape pour l’Italien, le maillot jaune pour l’Espagnol. Quant à LeMond, ainsi que Delgado et Herrera autres symboles d’une génération dont cette étape dantesque sonne le crépuscule sportif, il termine à plus de 7 minutes de Claudio Chiappucci.

5e/ Loudenvielle – Luz-Ardiden 2003 (Lance Armstrong vs Jan Ullrich et Alexandre Vinokourov)

C’est une lutte à trois qui se dessine dans cette édition du Centenaire. Juillet 2003 est bien le digne héritier de feu le mois de thermidor, avec une canicule et un soleil de plomb qui a redonné des ailes à Jan Ullrich. Dans le chrono de Cap Découverte, l’ogre de Rostock a écrasé ses rivaux, Lance Armstrong repoussé à 1’36’’ et Alexandre Vinokourov à 2’06’’. Plébiscité meilleur cycliste du monde sur son seul talent intrinsèque, l’Allemand devient le nouveau favori du 90e Tour de France, six ans après son triomphe de juillet 1997. Le soir au dîner, Armstrong fait profil bas, incapable de soutenir le regard de ses coéquipiers de l’US Postal, alors qu’il reste au menu trois étapes pyrénéennes et une kyrielle de cols plus redoutables les uns que les autres. Dans l’inédit Port de Pailhères, Armstrong frôle la correctionnelle. A la limite de la rupture, le Texan encore ceint du maillot jaune est plus vulnérable que jamais. Mais contrairement à l’étape de l’Alpe d’Huez en 2001, ce n’est pas du bluff … Personne n’en profite en lançant une offensive d’envergure. Courant en épiciers, en suceurs de roue, Jan Ullrich, Haimar Zubeldia et Alexandre Vinokourov attendent la montée finale vers le Plateau de Bonascre pour dresser la guillotine face au quadruple vainqueur du Tour. L’Américain souffre le martyr. Très vite esseulé, il ne peut répondre à un démarrage tranchant de Jan Ullrich, qui lui reprend 7 secondes plus 12 secondes de bonification. Nouveau roi des cimes, l’Allemand revient à 15 secondes de son rival texan au classement général. Pensant le maillot jaune bientôt acquis, le dauphin Ullrich réagit en patron le lendemain dans le col de Peyresourde, quand le Kazakh Vinokourov joue parfaitement le coup tactiquement en attaquant Armstrong et Ullrich. Au lieu de laisser le maillot jaune organiser la poursuite, le dauphin assume le poids de la course et gère le maintien de l’écart, tandis qu’Armstrong mange son pain noir en silence dans la roue du maillot cyan de la Bianchi … C’est ainsi que Vinokourov revient à 18 secondes d’Armstrong et à 3 secondes d’Ullrich avant le juge de paix de l’étape reine, via le col du Tourmalet et l’ascension de Luz Ardiden. Une fois de plus hors sujet tactiquement, Ullrich plante une banderille dans le Tourmalet, à 120 km de l’arrivée. C’est bien trop tôt … Lance Armstrong, avec sang-froid et expérience, laisse le champion olympique creuse un écart avant de le combler progressivement. Au pied de Luz Ardiden, Vinokourov se retrouve dans un jour sans alors que la bataille va atteindre son pinacle en terme d’intensité. Déchaîné, Armstrong le phénix retrouve ses jambes et son mental de tueur. Une chute retarde l’hallali, le maillot jaune étant pris, ainsi qu’Iban Mayo, dans la lanière d’un appareil photographique sur le bord de la route. Remontant sur ses pédales, Armstrong déchausse, encore une frayeur de plus. Mais ensuite, rien ne peut l’arrêter dans le money time, vers Luz Ardiden, où il rejoint Sylvain Chavanel échappé. Fendant la brume pyrénéenne, l’épouvantail Armstrong creuse l’écart, portant un coup terrible au mental d’Ullrich qui pensait porter l’estocade et récupérer le maillot jaune. C’est l’inverse qui se produit, le Texan consolide son avance face à son dauphin qui doit limiter les pertes en vue du chrono Pornic – Nantes. Avec quarante secondes d’avance, Lance Armstrong a réussi un exploit, gagnant en solitaire à la Pantani, se mettant en danseuse et pédalant par à coups tel un grimpeur. Troisième de l’étape, Ullrich perd douze secondes de plus au jeu  des bonifications, et se retrouve à 1’07’’ de sa bête noire au classement général.

4e/ Chambéry – Les Arcs 1996 (Bjarne Riis vs Miguel Indurain)

Entre 1991 et 1995, Miguel Indurain fut intouchable sur les routes de France et de Navarre, et surtout impassible tel un sphinx au visage ne laissant paraître aucune émotion. Mais comme Anquetil, Merckx ou Hinault avant lui, l’Espagnol commet le péché d’orgueil de briguer une sixième fois le maillot jaune du Tour de France. Loin de récolter les nouveaux lauriers, le Navarrais va réaliser qu’il est rattrapé par l’inexorable érosion du temps, par l’usure du pouvoir. A 32 ans, Indurain est toujours leader d’une équipe Banesto orpheline de Sabino Padilla depuis fin décembre 1995. Dès le 3 janvier 1996, José Miguel Echavarri s’était rendu à Milan pour trouver un autre druide du dopage EPO. Tel Superman privé de sa kryptonite, Indurain va s’effondrer entre Chambéry et les Arcs, évènement majeur d’une journée en forme d’avalanche émotionnelle : abandon de Stéphane Heulot ceint du maillot jaune, défaillance de Laurent Jalabert en perdition dans le col de Madeleine, chutes d’Alex Zülle et Johan Bruyneel dans la descente du Cormet de Roselend, attaque de Luc Leblanc pour le gain de l’étape devant Laurent Dufaux et Udo Bolts, prise de pouvoir d’Evgueni Berzin au classement général aux Arcs … Mais dans ce torrent d’émotions, l’image la plus forte est celle d’un Miguel Indurain enfin sensible à la douleur, d’un visage ravagé par l’effort au paroxysme puis par une fringale carabinée à 2 km du sommet. Au pinacle de sa carrière, le colosse de Pampelune avait pourtant écrasé ses rivaux dans l’Izoard au Critérium du Dauphiné Libéré. Favori suprême de ce Tour de France 1996, le roi Miguel n’était pas à son poids de forme dans les Alpes, la faute à une vague de froid dans la première semaine de la Grande Boucle. Du haut de sa tour d’ivoire, la Banesto pensait qu’un calendrier allégé, du Tour de l’Alentejo au Dauphiné Libéré, suffirait à monter vers le pic de forme attendu en juillet 1996. Il n’en fut rien. A plus de trois minutes du carré d’as Berzin, Riis, Olano et Rominger au classement général, Miguel Indurain a perdu le Tour de France dans la montée des Arcs, mais il va boire le calice jusqu’à la lie, d’abord à Lourdes Hautacam le 16 juillet pour ses 32 ans, ensuite à Pampelune devant son public qui espérait tant l’acclamer dans sa tunique jaune.

3e/ Nice – Pra-Loup 1975 (Bernard Thévenet vs Eddy Merckx)

Champion nourri au nectar et à l’ambroisie par les fées du destin, son colossal appétit de victoires jamais rassasié malgré sa razzia permanente sur les routes d’Europe, Eddy Merckx ne vise rien d’autre qu’un sixième maillot jaune en ce mois de juillet 1975. Cette perspective va rester utopique pour le Cannibale belge, atteint par un violent coup de poing lors de l’étape du Puy-de-Dôme précédant un transfert aérien entre Clermont-Ferrand et Nice. La meilleure défense, c’est l’attaque et Eddy Merckx fonctionne ainsi, au panache, tel un Pantagruel de l’asphalte. Quand le maillot jaune s’échappe dans la descente du col d’Allos, beaucoup pensent que l’écart créé avec Bernard Thévenet sonne le glas des espoirs du coureur bourguignon de briguer la tête du classement général. Avec une minute d’avance sur Thévenet, l’ogre de Tervuren fonce à bride abattue vers Pra-Loup. Mais à quatre kilomètres du sommet, l’homme qui attire tous les superlatifs depuis 1968, l’homme qui tutoye la perfection à chaque course, l’homme qui gagnait environ 1 fois sur 3, cet homme qui a grandi à Bruxelles près de Woluwé Saint-Pierre voit son coup de pédale devenir heurté, saccadé … Au lieu d’écraser les pédales tel un titan stratosphérique, Merckx est proche de la syncope, et sa vitesse n’est guère plus élevée que celle d’un bon facteur de campagne. Le premier coureur à le rejoindre est son vieux rival italien Felice Gimondi, qui n’en croit pas ses yeux … Vient ensuite le tour de Bernard Thévenet, qui a une occasion unique de porter l’estocade à Merckx. En pleine perte de lucidité tel un coureur en zig-zag, Merckx tente de s’opposer à Thévenet, prenant un virage à la corde sur du goudron fondu. Loin du champion hégémonique, Merckx est retombé au rang des mortels, et il va subir la férule du nouveau patron de la Grande Boucle, Bernard Thévenet. Ce dernier rejoint  Gimondi et gagne l’étape. A l’arrivée, on annonce à Thévenet une avance de 58 secondes sur Merckx, lui qui avait 58 secondes de retard le matin au classement général. Le Bourguignon enrage de se savoir ex-aequo avec Eddy Merckx qui va ainsi conserver le maillot jaune au bénéfice du nombre de victoires d’étape. Mais Thévenet a mal compris, car il ne pouvait imaginer avoir creusé un gouffre de 1’56’’ en seulement 4 km sur son rival belge ! C’est en fait 58 secondes d’avance au général et non sur l’étape, face à son dauphin. Le lendemain, un Thévenet implacable enfonce le clou et montre qu’il doit son leadership pas seulement à la défaillance d’Eddy Merckx mais à son insolente suprématie du moment : telle son idole d’enfance Louison Bobet, le maillot jaune passe seul en tête dans la Casse Déserte puis au sommet de l’Izoard, gagnant à Serre Chevalier.

2e/ Brive – Clermont-Ferrand Puy-de-Dôme 1964 (Jacques Anquetil vs Raymond Poulidor)

Dans la terrible ascension du Puy-de-Dôme, le volcan auvergnat redouté de tous, le maillot jaune Jacques Anquetil va bluffer son dauphin Raymond Poulidor, malgré l’acide lactique qui lui ronge les mollets tel un venin redoutable. Proche de la rupture, le Normand accompagne le plus longtemps possible un Limousin qui tergiverse au lieu d’attaquer derrière Bahamontes et Jimenez échappés. Mais la banderille trop tardive de Poulidor n’est pas sa seule erreur du jour sur les pentes du col auvergnat, car le braquet employé est trop long. Avec un 42*25, le Limousin a perdu en explosivité par rapport à Bahamontes et Jimenez qui avaient judicieusement monté un 42*26 sur leur vélo. Derrière, Jacques Anquetil, avec un refus viscéral de la défaite et l’énergie implacable des champions, limite l’hémorragie du temps. Clés de voûte de cette opération sauvetage du maillot jaune, le courage surhumain d’Anquetil et son mental redoutable ont permis au Normand de conserver quatorze petites secondes d’avance sur Poulidor au sommet du col. La fin de l’étape est un climax d’intensité dramatique, le coude-à-coude offre des moments inoubliables au public, pour ce Tour de France en forme de millésime exceptionnel. Après l’étape, le malchanceux Poulidor, patronyme qui deviendra quelques années plus tard synonyme d’infortune et de personne condamné à la deuxième place, avoue à son directeur sportif Antonin Magne que le bras de fer avec Jacques Anquetil a été biaisé, car il n’avait pu reconnaître l’étape avant le Tour, le col auvergnat étant fermé à la circulation … Ce détail important aurait pu changer l’épilogue de cet incroyable Tour de France 1964, car Anquetil avoua qu’il aurait abandonné la course si Poulidor lui avait repris la Toison d’Or. En effet, en vue du chrono final Versailles – Paris, il était important pour Anquetil de conserver son maillot jaune afin de partir derrière son rival pour deux raisons : être transcendé par le maillot jaune pour tirer la quintessence de ses jambes et de ses poumons en plein effort, mais surtout voir le dauphin servir de lièvre en ayant connaissance des écarts. Tels deux gladiateurs dans l’arène, tels deux protagonistes d’un western-spaghetti prêts à dégainer leur colt, Anquetil et Poulidor se sont sublimés sur l’asphalte du volcan, se regardant en chiens de faïence au paroxysme de l’effort dans cet univers darwinien qu’est la haute montagne et ses forts pourcentages.

1er/ Versailles Paris 1989 c.l.m. (Greg LeMond vs Laurent Fignon)

Paradoxe, c’est dans un CLM que l’intensité du spectacle fut la plus forte de toute l’Histoire du Tour de France, loin de la morne procession des coureurs isolés dans leur effort solitaire. Après sa prise de pouvoir à l’Alpe d’Huez, sa banderille alpestre de Villard-de-Lans et surtout sa défense impeccable sur la route d’Aix-les-Bains, Fignon pense avoir porté l’estocade à Greg LeMond pour le maillot jaune de cette édition 1989 où la  vérité d’une journée n’est pas celle du lendemain … Phénix implacable dans le chrono Dinard – Rennes au début de cette 76e Grande Boucle, le Californien est un rescapé de la mort suite à son terrible accident de chasse survenu le lundi de Pâques en 1987 à Rancho Murieta. Victime de la faiblesse de son équipe ADR qui ne finira qu’avec 3 coureurs à Paris, le lauréat de l’édition 1986 ne prend aucune initiative dans les cols, ce qui provoque le courroux de Laurent Fignon, supérieur (tout comme Pedro Delgado) à l’Américain en montagne. Sur les 24.5 kilomètres séparant Versailles de Paris, les 50 secondes de marge dont dispose Fignon doivent lui permettre de gagner son 3e Tour de France après son doublé de 1983-1984. Vainqueur du Giro au printemps 1989, le Parisien est de retour à son meilleur niveau après des années de galère suite à une blessure récurrente au genou en 1985. Mais victime d’une douleur à la selle, le protégé de Cyrille Guimard ne va pas courir à son meilleur niveau durant ce CLM décisif. Greg LeMond, lui, n’a aucune question à se poser, il doit réaliser un authentique exploit pour gagner son deuxième maillot jaune. Parti comme un avion, tirant la quintessence de son controversé guidon de triathlète, l’Américain creuse déjà un écart significatif au premier pointage intermédiaire. Consultant pour Antenne 2, Robert Chapatte a compris que Fignon n’était pas lui-même dans cette épreuve de vérité, ce juge de paix. La tension va monter crescendo entre les deux anciens coéquipiers de la formation Renault Elf … Avalant l’asphalte tel un Pantagruel affamé de victoires, Greg LeMond ne faiblit pas sur la fin du parcours. L’impression visuelle laissée par le Californien est incroyable. Transcendé, LeMond parvient à rejoindre virtuellement son rival en tête du classement général au pointage de la Place de la Concorde. Ce sont donc les Champs-Elysées qui vont destiner de l’épilogue de ce Tour de France 1989, le plus serré de tous ceux partis depuis 1903 ! Offrant des montagnes russes d’adrénaline à la foule des Champs-Elysées et aux téléspectateurs captivés parce que montre leurs tubes cathodiques,  les deux coureurs vont livrer une joute d’anthologie. Diminué mentalement par un écart virtuel qu’il sait désormais réduit à peau de chagrin, Laurent Fignon doit affronter deux difficultés en fin de parcours, les pavés de la plus belle avenue du monde ainsi que le faux-plat montant menant de la Concorde à l’Etoile. Greg LeMond aussi doit en passer par là mais la dynamique est du côté du yankee dans cette étape OVNI que l’on ne voit qu’une fois dans une vie. Déchaîné, LeMond finit en boulet de canon et assiste au compte à rebours dans la foule massée sur les Champs-Elysées. Au micro d’Antenne 2, Patrick Chêne hurle les secondes qui s’égrènent jusqu’au moment fatidique : Laurent Fignon a perdu le Tour de France. Le maillot jaune est encore à 100 mètres de la ligne d’arrivée quand Greg LeMond lui passe devant au classement général pour 8 minuscules secondes. Comme en 1947 au bénéfice de Jean Robic ou en 1968 au profit de Jan Janssen, le Tour de France a basculé dans l’ultime étape. Le contraste est bien entendu saisissant sur le podium entre un Greg LeMond au sourire radieux et un Laurent Fignon au visage fermé, qui ne se remettra jamais vraiment de ce terrible camouflet.

  1. avatar
    11 décembre 2015 a 16 h 42 min

    Oui, quel final de légende que ce CLM sur les champs. Bien que j’étais jeune à l’époque, je m’en souviens parfaitement. D’ailleurs à l’époque je ne savais même pas que Fignon était déjà un double vainqueur. Je ne l’ai appris que de nombreuses années plus tard.

    Aujourd’hui je me pose la question: est-ce que l’avantage procuré par le guidon a permis à LeMond de faire la différence? Certes Fignon était dans un jour sans, mais est-ce que c’est légitime de constater la différence de matériel ?

    Aussi est-ce que Fignon s’est assez sacrifié, poussé dans ses ultimes retranchements avec un refus viscéral de la défaite, comme le faisait si bien Anquetil par exemple ? Quel est ton avis ?

    • avatar
      12 décembre 2015 a 13 h 51 min

      Salut Fabrice,

      Je n’ai pas vu l’étape en direct, je n’avais que 7 ans à l’époque.
      Oui Greg LeMond a tiré profit du guidon de triathlète (entre Dinard et Rennes et entre Versailles et Paris), et de la blessure de Fignon à la selle. Mais la faiblesse de son équipe ADR l’a pénalisé en montagne et dans le CLM par équipes du Luxembourg.

      Donc l’Américain mérite cette victoire en 1989, même si le Français aurait fait un beau maillot jaune aussi. Mais il n’y a qu’un vainqueur …

      Pour Fignon, oui je pense qu’il s’est donné à fond, c’était le Tour de France, sa 3e victoire lui tendait les bras, il a du courir au mental mais comment faire avec une blessure et un rival aussi fort, qui n’a rien à perdre et n’a aucune question à se poser.

      Il fait quand même 3e du chrono parisien de 1989 derrière Greg LeMond et Thierry Marie, cela prouve qu’il s’est défoncé malgré sa blessure.

      J’ignore si Cyrille Guimard lui donnait ou pas les temps de LeMond et l’écart, car cela peut autant motiver qu’inhiber avec le spectre de la défaite grandissant à chaque pointage …

      • avatar
        14 décembre 2015 a 16 h 29 min

        Salut Axel, j’avais 9 ans seulement, mais je m’en souviens pour plusieurs raisons: je regardais avec mon grand-père comme souvent l’été.

        De plus nous étions à Porté Puymorens, un petit village des Pyrennées Orientales au pied du col du même nom, d’où mon grand-père était originaire et dans lequel nous avons une maison.

        Justement, une des années le Tour était passé par là et j’avais assisté au spectacle du bord de la route… ma seule fois d’ailleurs.

        • avatar
          15 décembre 2015 a 11 h 25 min

          Salut Fabrice,

          Moi j’ai vu le Tour seulement à Paris en 1993, 1994 et 1995 (j’avais entre 11 et 13 ans selon les années), mon beau-père avait un bureau sur les Champs-Elysées et j’ai pu voir le maillot jaune de Miguel Indurain sur les pavés de la plus belle avenue du monde, très beau souvenir !

          J’avais aussi vu une arrivée de Paris Nice en 1999 sur la Promenade des Anglais.

          Mais jamais fait de montagne, pourquoi pas un jour ?

  2. avatar
    11 décembre 2015 a 17 h 26 min

    Difficile de ne pas mettre le chrono Versailles Paris de 1989 en tête de ce top 10, tant l’intensité fut au rendez-vous durant cette demi-heure inoubliable entre LeMond et Fignon.

    A moins d’un autre chrono parisien, on ne vivra probablement plus jamais d’étape avec un suspense jusqu’au dernier mètre du Tour de France !

  3. avatar
    11 décembre 2015 a 23 h 08 min

    Merci Axel, au top comme toujours, tu peux postuler pour remplacer le légendaire Jean-Paul Olivier :) Sinon j’aurai une question à te poser quand tu as 5 min peux-tu m’écrire à l’adresse suivante : geoff34_8mg@live.fr ;) merci champion !

    • avatar
      12 décembre 2015 a 13 h 48 min

      Salut Geoffray,

      Je t’ai écrit par mail, @+ pour discuter de ta question.

      Merci pour Paulo la Science, je me serais plus vu en Patrick Chassé sur Eurosport pour le cyclisme, ou Jean-Louis Moncet / Pierre Van Vliet qui alternaient entre la grille et la cabine en F1 dans les années 90.

  4. avatar
    14 janvier 2016 a 18 h 59 min
    Par M. birdy

    Naturellement on signale souvent que Greg Lemond a gagné sur les champs cette année là. Certes.. Mais Fignon dis lui-même , que ces 8 secondes il les a perdu ailleurs, avant ce fatidique contre la montre. En effet, Lemond n’a t il pas gagné son Tour de france dans le final de l’alpe d’Huez ? Ou l’américain arrache chaque mètre, un à un, pour “ne pas perdre” des secondes qui compromettraient une victoire finale ( cf les vidéos sur le net). Dans l’étape d’ Aix les bains, Fignon s’échappe puis ” assure le train” et se laisse rattraper par Lemond, Delgado et les autres, considérant que puisqu’il est en avance au général, le Tour est gagné. Si le guidon de triathlete de lemond lui a permis de gagner le Tour, son orgueuil et sa détermination lui ont servi tout autant.

  5. avatar
    23 janvier 2016 a 12 h 20 min

    Salut Birdy,

    Oui c’est aussi en montagne via son courage et son mental que LeMond a gagné le Tour de France 1989, c’est indéniable.

    Il mérite ce maillot jaune, car si Fignon a été malchanceux avec sa blessure du dernier jour, son équipe était bien plus forte en montagne et pour le CLM par équipes du début de Tour 89.

    Et l’Américain prouve ensuite, au Mondial 1989 de Chambéry puis sur le Tour de France 1990, qu’il est tout sauf une imposture !

Laisser un commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Retrouvez Your Zone sur

Compatible Smartphone & Tablette

Iphone & iPad

Abonnez-vous à la Newsletter