Le top 10 des exploits du Tour de France
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Le top 10 des exploits du Tour de France

Dans sa longue histoire plus que centenaire, la Grande Boucle a connu une myriade de prouesses pour l’attribution du maillot jaune final, quand l’état de grâce possédait un coureur le temps d’une journée pas comme les autres.

10 - Saint-Gervais – Sestrières 1992 (Claudio Chiappucci)

Certes, on sait depuis longtemps que Chiappucci, comme Indurain et Bugno autres hommes forts du podium des années 1991-1992, avait franchi le Rubicon en prenant de l’EPO. Qu’il était l’un des pionniers dans  cet Eldorado du dopage sanguin. Mais il n’empêche, cette étape de Sestrières reste un grand moment de cyclisme. Il est dans l’ADN de Chiappucci de partir à l’abordage tel un pirate, de partir à l’offensive.El Diablo l’avait montré en 1990 au Futuroscope de Poitiers puis en 1991 dans le col du Tourmalet, ce qui avait causé la perte de Greg LeMond. Echappé dans le col de l’Iseran, puis dans le col du Mont-Cenis, Chiappucci sème ses compagnons d’échappée. Le grimpeur  toscan mange son pain blanc ce jour là. Cette quête de l’impossible, ce goût de l’attaque sans se soucier des conséquences, cette escarmouche presque kamikaze remet bien des suiveurs au temps béni de l’enfance, telle une madeleine de Proust leur rappelant, selon la génération, les odyssées montagneuses de Coppi, Gaul ou Merckx. Quarante ans après Fausto Coppi en 1952, les tifosi de Sestrières sont à nouveau euphoriques, Chiappucci sauve l’honneur du cyclisme italien dans un Tour de France où l’espagnol Miguel Indurain impose sa férule avec une rare violence, avec le fameux massacre du Luxembourg (CLM). Derrière Chiappucci, Indurain et Bugno qui prennent trois des quatre premières places de cette étape d’anthologie, les coureurs sont à ramasser à la petite cuillère …

9 - Carpentras – Mont Ventoux c.l.m. 1987 (Jean-François Bernard)

Dans toute carrière de champion cycliste, il y a un jour à marquer d’une pierre blanche. Pour Jean-François Bernard, c’est l’étape du Mont Ventoux en 1987, 36 kilomètres durant lesquels le Nivernais avait sorti le bleu de chauffe sur les pentes rocailleuses de la montagne chauve. De Luis Herrera à Pedro Delgado en passant par Charly Mottet ou Stephen Roche, tous les autres ténors sont atomisés, pulvérisés, laminés, tant le leader de Toshiba a éparpillé ses rivaux façon puzzle. Dauphin de Bernard ce jour là dans le Vaucluse, le colombien Luis Herrera concède 1’39’’, Delgado 1’51’’ et Roche 2’19’’. Dans une Grande Boucle 1987 doublement orpheline d’Hinault retraité et LeMond convalescent, la quête du Graal de Jeff restera utopique, après une étape du Vercors fatale à ses desseins élyséens. Victime d’une crevaison puis de la coalition adverse, Bernard verra l’étape de Villard-de-Lans se muer en une Berezina sportive. Il ne pourra pas décrocher la timbale qui reviendra à Stephen Roche après un beau duel contre Pedro Delgado, mais Bernard aura prouvé toutes ses qualités, et fera partie pour l’éternité du gotha de Géant de Provence, avec Gaul (1958), Poulidor (1965), Merckx (1970), Thévenet (1972), Pantani (2000), Virenque (2002) et Froome (2013).

8 - Bourgoin – Lyon c.l.m. 1962 (Jacques Anquetil)

Hégémonique en 1962, Jacques Anquetil remet les pendules à l’heure entre Bourgoin et Lyon : le meilleur coureur du monde c’est lui et bien lui, et non Rudi Altig lauréat de la Vuelta au printemps. Styliste d’exception tels Coppi et Koblet, le Normand montre une fois de plus qu’il est un rouleur émérite, qu’il possède l’étoffe des héros. Le dauphin d’Anquetil ce jour là, le recordman de l’heure Ercole Baldini, termine à près de trois minutes (2’59’’). Tous les autres seront donc à plus de trois minutes. Le maillot jaune Planckaert, qui cède bien sûr sa tunique au double vainqueur du Tour à l’arrivée à Lyon, prend 5’19’’ dans la musette. Quant à Raymond Poulidor, il a le privilège de voir le phénomène au plus près, en plein chef d’œuvre. Parti trois minutes avant Anquetil, Poulidor est rattrapé au kilomètre 38. Le mot d’Antonin Magne, directeur sportif du coureur limousin, est demeuré célèbre, en référence à l’aérodynamisme d’un avion qui faisait alors la fierté de l’Hexagone : Garez-vous, Raymond, et admirez la Caravelle ! Insatiable, le Normand ne s‘arrête pas là, et au 62e des 68 kilomètres de ce chrono de vérité, Gilbert Desmet subit l’humiliation d’être rattrapé par Anquetil pourtant parti six minutes après lui à Bourgoin ! Après une telle démonstration de force, apanage des immenses champions, le doute n’est plus permis : la troisième couronne de lauriers que coiffe Anquetil au Parc des Princes l’installe définitivement au panthéon du cyclisme, avec Bartali, Coppi ou Bobet.

7 - Marseille – Avignon 1955 (Louison Bobet)

Dans ce Tour de France 1955, Louison Bobet porte le maillot arc-en-ciel conquis en 1954 au championnat du monde de Solingen. Le champion breton a réussi le prodige de faire résonner laMarseillaise en Rhénanie, moins de dix ans après la Libération de Paris. Ceint de l’irisé, Bobet veut asphyxier les grimpeurs sur leur propre terrain dans l’étape du Mont Ventoux qui se termine en Avignon. La chronique d’Antoine Blondin, qui ne tardera pas (avec Pierre Chany) à faire autorité parmi l’aréopage des suiveurs du Tour de France à chaque mois de juillet, ne tarit pas d’éloges sur Bobet : Qu’on lui donne les clés de la ville ! Mais qu’a donc fait le coureur breton pour mériter un article si dithyrambique ? Malgré des furoncles, Bobet se bat avec panache, avec l’énergie implacable d’un champion sur les pentes rocailleuses du Géant de Provence. La meilleure défense, c’est l’attaque, et sous la canicule du Comtat Venaissin, Bobet part à la conquête du maillot jaune à dix kilomètres du sommet du Ventoux. Le double tenant du titre émerge du chaos, sous ce soleil de plomb qui sera presque fatal à Jean Malléjac, alors que Ferdi Kubler se retrouve en perdition après avoir démarré sur les chapeaux de roue dès les premières pentes du mont chauve. Mis en garde par Geminiani tout comme par son directeur sportif Alex Burtin, Kubler ignore superbement les avertissements et monte à bride abattue, sans s’économiser. Geminiani le met en garde contre le Mont Ventoux, ce col qui n’est pas comme les autres. Kubler, vainqueur du Tour de France en 1950, a de la répartie. Ferdi non plus, pas comme les autres, lui aurait répondu l’Aigle d’Adliswil. Après avoir bu une bière, on retrouvera le champion suisse en sens inverse de la course. Il abandonnera le lendemain, et ne reviendra plus jamais sur le Tour de France. Alors que Charly Gaul victime d’une crise de foie a perdu six minutes dans cette étape, le champion du monde a gagné dans la cité papale, oui, mais à quel prix ? Son frère, Jean Bobet, le retrouve quelques minutes plus tard, plongé dans l’obscurité d’une chambre d’hôtel, allongé sur son lit, épuisé, incapable de bouger. Plus grave encore, Louison lui confie qu’il est blessé à la selle, qu’il souffre le martyr, qu’il ne voit pas comment il pourra continuer … Ce sera finalement chose possible au prix d’un courage surhumain. Le coéquipier de Bobet en équipe de France, Antonin Rolland, conserve la Toison d’Or jusqu’à Saint-Gaudens mais le champion du monde marque de son empreinte ce Tour, à l’issue duquel il égalera le record de trois victoires de Philippe Thys (1913, 1914 et 1920).

6 - Grenoble – Deux Alpes 1998 (Marco Pantani)

Tel un symbole face à l’affaire Festina et son épée de Damoclès, le col du Galibier cher à feu Henri Desgrange aura été le juge de paix du Tour de France 1998. La boîte de Pandore du dopage ouverte, l’omerta brisée par Willy Voët puis Bruno Roussel, le monde du cyclisme professionnel tremble sous l’œil du cyclone. Mais le peloton ne sait pas encore qu’Hein Verbruggen, le Ponce Pilate de l’UCI, protégera du haut de sa tour d’ivoire de Lausanne un certain Lance Armstrong entre 1999 et 2005  pour un septennat d’imposture qui marquera au fer rouge l’épreuve française, bien loin de nettoyer les écuries d’Augias du sport cycliste. En attendant, le duel sportif entre Jan Ullrich et Marco Pantani va atteindre des montagnes russes d’adrénaline sous le froid et la pluie des Alpes, quelques jours avant que l’Italien ne mette fin à l’apartheid dont étaient victimes les purs grimpeurs au palmarès de la Grande Boucle depuis Lucien Van Impe en 1976. Le vainqueur du Giro 1998 s’était plaint  dès octobre 1997 que la pente des Deux Alpes n’était pas aussi sélective que celle de l’Alpe d’Huez. On n’ose imaginer quels auraient été les écarts dans l’autre station de l’Oisans vu le caractère dantesque de cette étape marquée du sceau de la légende, un véritable OVNI cathodique. Ullrich contre Pantani dans ce parcours 1998 taillé pour un rouleur comme l’ogre de Rostock, c’est a priori le combat de David contre Goliath. Au Plateau de Beille, le Pirate a réduit l’écart sur le colosse allemand, victime d’une crevaison et pris de panique dans la gestion de sa remontée vers le groupe des ténors. Cette erreur de jeunesse a coûté de précieuses secondes à Ullrich. Fébrile dans le col du Galibier, incapable d’assurer un tempo dissuasif face aux attaquants qui rêvent de croiser le fer, l’Allemand voit les banderilles s’accumuler, les dauphins du maillot jaune se regardant en chiens de faïence … Rodolfo Massi, Fernando Escartin, Luc Leblanc, puis Marco Pantani, qui quarante ans après son idole Charly Gaul se décide à partir de loin, comme le Luxembourgeois en 1958 dans la Chartreuse. Très vite, l’escaladeur romagnol creuse un écart significatif sur Jan Ullrich. Désarmé, transi de froid dans son maillot de jaune devenu subitement une tunique de Nessus au poison paralysant, l’Allemand est aux antipodes de sa forme stratosphérique de l’été 1997. Tout le monde comprend bien que l’enjeu n’est plus seulement la victoire d’étape aux Deux-Alpes, promise au prodige transalpin, mais la destinée de cette 85e édition. Pantani a pris le temps d’enfiler un coupe-vent avant la descente du Galibier, pas Ullrich. Avant d’aborder la pente finale, Ullrich est victime d’une crevaison, comme pris dans la loi de Murphy. Tombant de Charybde en Scylla sur le plan mental, le leader de la Deutsche Telekom est incapable de suivre ses propres coéquipiers venu le soutenir, Bjarne Riis et Udo Bolts. Anonyme 25e de cette étape mythique à 8’57’’ de son rival italien, Jan Ullrich a connu un lundi noir, une Berezina, tel un krach boursier. A 24 ans, il ne sait pas encore que jamais plus il ne retrouvera le maillot jaune, pris par Marco Pantani puis confisqué ensuite par Lance Armstrong … Quant à Pantani, qui succèdera à Felice Gimondi dernier transalpin maillot jaune du Tour de France en 1965, il est à l’apogée de sa carrière, devant le septième coureur à réaliser le prestigieux doublé Giro – Tour.

5 - Grenoble – Orcières Merlette 1971 (Luis Ocaña)

Faire tomber Eddy Merckx du Capitole à la Roche Tarpéienne comme l’a fait l’Espagnol en 1971 n’était pas donné à tout le monde. Malgré sa chute de septembre 1969 au vélodrome de Blois, Merckx était encore un grimpeur redoutable, sans oublier qu’il portait le combat sur chaque portion d’asphalte, en dehors des points névralgiques de la course. La veille à Grenoble, Ocaña accompagné de Van Impe, Agostinho et Zoetemelk a sonné le tocsin pour le Cannibale, dont la razzia commence à lasser le public, tant le Belge pérennise les exploits de février à octobre depuis 1968, asphyxiant le cyclisme tout entier. Moins souverain en 1971, Merckx montre donc des signes de faiblesses qui persuadent Ocaña de remettre le couvert dès le lendemain de Grenoble. Il faut battre le fer quand il est chaud. Déçu du niveau d’implication de ses compagnons d’échappée la veille vers Grenoble, le fier hidalgo part en solitaire vers Orcières-Merlette. Intouchable, irrésistible, Luis Ocaña tient la forme de sa vie. Après le tocsin de Grenoble, le Castillan se charge lui-même de sonner le glas pour Eddy Merckx. Ce dernier, en troisième position de l’étape derrière Lucien Van Impe intercalé, se bat contre l’hémorragie du temps devant une meute de coureurs qui ne prennent pas un relais, tous résolus à sa perte et prêts à en profiter tels des vautours … A l’arrivée à Orcières-Merlette, le Cannibale concède près de huit minutes à son bourreau du jour qui brise un totem, faisant tomber de son piédestal le Roi Soleil. Rien ne sera plus jamais comme avant, écrit Jacques Goddet dans L’Equipe à l’occasion de son éditorial le lendemain matin. Ocaña nous a matés comme El Cordobes mate les taureaux dans l’arène. Matador, gladiateur, les éloges pleuvent sur l’Espagnol. Le camouflet est terrible, mais comme Ullrich en 1998 à Albertville au lendemain du désastre des Deux-Alpes, Eddy Merckx réagira avec l’orgueil d’un champion sur la route de Marseille, reprenant deux minutes à Luis Ocaña dans la cité phocéenne. Atteint dans sa fierté, le phénix belge sortira finalement vainqueur de ce Tour de France 1971, Ocaña devant abdiquer tragiquement après une chute dans la descente du col de Menté, percuté sous la pluie par Joop Zoetemelk … La défaite d’Orcières marquera tant Eddy Merckx qu’il sera assoiffé de vengeance jusqu’à la Grande Boucle 1972, écrasant la concurrence au Championnat du Monde 1971 de Mendrisio pour laver l’affront. Par son assaut redoutable des Alpes, Ocaña avait semé le doute chez les observateurs : Eddy Merckx méritait-il de gagner ce Tour de France 1971 ? Avait-il encore les meilleures jambes du peloton ? Ces deux questions subjectives hantaient le Cannibale tel un spectre.

4 - Briançon – Aix-les-Bains 1958 (Charly Gaul)

Des Judas, tous des Judas. La phrase de Raphaël Geminiani à l’arrivée résonne encore dans l’écho des montagnes de la Chartreuse. Trahi par l’équipe de France, le Grand Fusil avait cependant été la cheville ouvrière de son propre isolement, l’épisode de l’âne Marcel sous l’Atomium de Bruxelles ayant creusé le fossé entre l’équipe nationale et celle du Centre Midi … Si l’on poursuit les métaphores bibliques, la Chartreuse fut le Golgotha du coureur auvergnat. L’épicentre du séisme est le col du Luitel, où Charly Gaul porte un démarrage foudroyant. Sixième du général à plus de 16 minutes de Geminiani, Gaul déclenche les hostilités. L’Ange de la Montagnen’était jamais meilleur que sous la pluie et le froid, tel Lance Armstrong bien plus tard (championnat du monde d’Oslo 1993, Sestrières 1999, Lourdes Hautacam 2000). Comme au Monte Bondone sous la neige en 1956 sur le Giro, le Luxembourgeois est tranchement comme une lame, un vrai Excalibur. Rien ne lui résiste sous les éléments déchaînés. Les vannes célestes tombent sur la Savoie, l’Arche de Noé récupère les naufragés de l’Apocalypse derrière ce chevalier blanc qui se mue finalement en chevalier noir à chaque col franchi en tête. Au paroxysme de l’effort, Gaul accroît son avance cime après cime … Déclaré perdu après sa défaillance sur la route de Briançon, le coureur luxembourgeois est revenu du diable vauvert. Ayant porté au pinacle l’art de l’escalade, l’implacable Gaul renverse la vapeur dans les trois cols de la Chartreuse. La trilogie Porte, Cucheron et Granier est pour lui une véritable apothéose tandis qu’elle sonne le chant du cygne de Jacques Anquetil dans cette Grande Boucle. Hors du coup, le Normand finira à 23 minutes de son futur successeur au palmarès du Tour de France, puisque Gaul finit en solitaire à Aix-les-Bains sous le déluge, mangeant un sandwich pour s’éviter une fringale. Tel un tsunami, un ouragan, il a fait basculer le destin de ce Tour de France 1958, jouant une partition virtuose sans la moindre fausse note, un récital plein de maestria, aux airs de requiem pour la concurrence. Vito Favero reprend le maillot jaune à Geminiani, tandis que le diable du Luxembourg dresse une fois de plus ses fourches caudines lors du chrono final de Dijon, parachevant son œuvre par une victoire CLM, habituelle chasse gardée d’Anquetil.

3 - Bourg d’Oisans – Sestrières 1952 (Fausto Coppi)

Tutoyant la perfection en ce mois de juillet 1952, le Héron a montré sa puissance dans la citadelle de Namur puis dans l’Alpe d’Huez. S’attirant tous les superlatifs, Fausto Coppi est orphelin de son meilleur ennemi, Gino Bartali, redevenu un simple coéquipier au sein de la Squadra Azzurra à l’âge canonique de 38 ans. De plus, les trois seuls coureurs qui auraient pu donner du fil à retordre au Campionissimo sont absents de la grand-messe de thermidor en cet été 1952 : Hugo Koblet, Louison Bobet et Ferdi Kubler. Tel un diable dressant ses fourches caudines, Coppi ne va pas gérer cette étape en épicier. Les tifosi attendent le champion à l’arrivée, et l’ancien commis-charcutier de Novi Ligure montre qu’après l’échec cinglant de 1951 (10e), il n’est pas encore atteint par l’usure du pouvoir. Parvenu dans son Piémont natal sept minutes avant ses dauphins, l’as italien provoque une réaction désespérée de Jacques Goddet pour relancer l’intérêt d’un Tour de France dont le suspense est ruiné, puisque le maillot jaune ne quittera plus les épaules de Coppi. Le directeur de la Grande Boucle décider de doubler les primes de la deuxième place, miettes du festin de l’ogre piémontais pour lesquelles vont se battre Stan Ockers, Bernardo Ruiz et Jean Robic.

2 - Luchon – Mourenx 1969 (Eddy Merckx)

Nourri au nectar et à l’ambroisie, Eddy Merckx arrive sur son premier Tour de France 1969 suite à la tragique affaire de Savonne. Contraint d’abandonner sur un Giro dont il était maillot rose pour une sombre affaire de dopage aux faux airs de complot italien, le Belge, pas encore surnommé le Cannibale (le surnom ne sera trouvé qu’en 1970 par Christian Raymond) bénéficie du doute de la part de la FICP. Aligné par Guillaume Driessens à Roubaix, le fauve est lâché. Après un formidable uppercut à ses rivaux dans le Ballon d’Alsace, Merckx dresse la guillotine dans les Pyrénées de façon presque involontaire. Après les Alpes, exception faite de Roger Pingeon vainqueur à Chamonix, tout le peloton est déjà groggy face au titan belge, le KO ne va pas tarder. Alors que la cime du col du Tourmalet approche, Martin Van den Bossche, coéquipier de l’épouvantail bruxellois chez Faema, décide d’accélérer pour passer seul au sommet du géant pyrénéen. Mais Merckx ne veut pas lui laisser ce plaisir, puisque Van Den Bossche quittera Faema en 1970. C’est donc le maillot jaune en personne qui franchit en tête le point culminant de cette étape menant à Mourenx. Dans la descente, le Belge ne voit pas ses rivaux revenir, et décide finalement d’appuyer sur les pédales avec un panache qui est viscéral. Pantagruel au colossal appétit de victoires, le Belge n’a pas pour habitude de courir en épicier. Tirant la quintessence de ses exceptionnels dons intrinsèques, Eddy Merckx fonce vers Mourenx en creusant des écarts abyssaux. Epuisé après avoir escaladé l’Aubisque, l’enfant de Woluwé Saint-Pierre évoluait à un nouveau stratosphérique mais a perdu beaucoup de forces dans ce cavalier seul. Le dieu était redescendu au niveau des mortels … Mais dans le même temps, les mortels étaient redescendus encore en-dessous ! Le maillot jaune coupe la ligne en solitaire, et ses dauphins résignés arrivent huit minutes plus tard … Dans ce Tour, le soleil ne brille que pour un seul homme, indique Felice Gimondi, lauréat du Giro quelques semaines plus tôt. Merckx éclipse le Soleil mais pas la Lune où Neil Armstrong et Apollo 11 débarquent dimanche 21 juillet 1969, jour du couronnement du nouvel astre roi du cyclisme mondial à la Cipale de Vincennes, en parfaite concomitance avec la fête nationale belge. Merckissimo, titrera Jacques Goddet dans son éditorial dans L’Equipe au lendemain de ce tour de force. Mais le dernier mot revient une fois de plus, à l’inégalable Antoine Blondin. Tout Eddy.

1 - Brive – Agen 1951 (Hugo Koblet)

La première place du virtuose suisse s’explique aisément, et il y a fort à parier qu’il serait plébiscité en cas de sondage auprès d’historiens du Tour. Tous les autres exploits de ce top 10 ont été accomplis soit en montagne, soit en contre-la-montre, deux contextes où le bon grain se sépare de lui-même de l’ivraie, tel un processus de Darwin … Koblet, lui, a réussi la quadrature du cercle, à savoir s’échapper du peloton et lui résister pendant 135 kilomètres sur les routes plates du Lot-et-Garonne et du Gars, sur un billard d’asphalte … C’est en cela que l’exploit de Brive – Agen est unique, l’Apollon du vélo n’attendant même pas les cols pyrénéens pour porter l’estocade à un Tour de France 1951 dont il est le favori suprême après son triomphe au contre-la-montre, passée la célèbre erreur de calcul de M. Adam. Fausto Coppi n’étant que l’ombre de lui-même après le décès tragique de son frère cadet Serse au Tour du Piémont, Hugo Koblet a donc les coudées franches même si Bartali, Geminiani et Bobet convoitent aussi le maillot jaune. Résistant à leurs relais, Koblet est un aussi un fin tacticien. Il s’accorde quelques kilomètres de répit avant de chausser de nouveau ses bottes de sept lieues et finir en boulet de canon, atteignant le moral de ses rivaux. A l’arrivée à Agen, Koblet creuse un gouffre de 2’35’’ sur le peloton auquel s’ajoute une précieuse minute de bonification. Le Pédaleur de Charme a donc largement le temps de déclencher son chronomètre puis de se peigner et de se parfumer d’eau de Cologne, lui qui était aussi l’idole des dames …

En dehors du top 10, on peut citer Gino Bartali (trilogie alpestre de 1948), Fausto Coppi (Aoste 1949), Luis Ocaña (Les Orres 1973), Bernard Thévenet (Serre Chevalier 1975), Bernard Hinault (chrono d’Avoriaz en 1979), Laurent Fignon (La Plagne 1984), Greg LeMond (Superbagnères 1986, Paris 1989).

  1. avatar
    9 novembre 2015 a 16 h 03 min

    Chacun peut avoir sa hiérarchie mais perso je vote pour le fameux coup de Brive Agen signé Hugo Koblet en 1951. Résister sur le plat à un peloton de furieux, chapeau bas au coureur suisse !

  2. avatar
    12 novembre 2015 a 13 h 01 min
    Par G. Lefranc

    T’en as pas marre de t’auto-commenter a chaque fois Axel ???

  3. avatar
    12 novembre 2015 a 17 h 32 min

    Ah Guy Lefranc, mon rival en BD …

    Ben je lance juste le débat, des fois en effet seul mon commentaire persiste, des fois le débat se lance.

    Mais j’écris d’abord des articles par goût de l’écriture, après si j’en débats tant mieux, sinon tant pis …

  4. avatar
    18 novembre 2015 a 18 h 14 min

    Il ne faut pas oublier l’exploit d’Andy Schleck au Galibier!

  5. avatar
    20 novembre 2015 a 13 h 53 min

    Salut N. Tournier,

    Oui j’aurais pu le rajouter hors top 10, c’est vrai, car ce fut sans doute la plus belle journée du Luxembourgeois sur un vélo, avec sa victoire dans la Doyenne en avril 2009.

    Mais le cadet des frères Schleck nous avait tellement habitué à son manque de panache qu’on en oublie inconsciemment ses coups d’éclat …

  6. avatar
    27 novembre 2015 a 22 h 31 min
    Par Cargir

    Très beau travail, Axelborg. Après, l’idéal serait de distinguer deux catégories : “exploit garanti sans dopage sanguin” et “exploit suspect” voire une troisième catégorie “exploit qui n’en est pas un”. Mais cela deviendrait très compliqué.

    Perso, j’aurais une préférence pour la victoire d’étape de Charly Mottet à Jaca sur le Tour 91 si je ne m’abuse. Un gars propre ce Mottet d’après Willy Voet qui l’a bien connu.

    Ou bien le chrono final du Tour 89. Victoire de Greg Le Mond avec une très grosse vitesse moyenne, mais garantie sans dopage, du moins sans dopage sanguin.

    Mais je connais très mal l’histoire du vélo avant ce légendaire et fabuleux final du Tour 89.

  7. avatar
    9 juillet 2017 a 10 h 00 min
    Par Noirot

    Tous ces exploits méritent d’être cités, et l’ordre de leur classement me semble juste.
    Mais, selon moi, aucun ne vaut celui de Gaul dans le Giro 56 et sa victoire sur le Monte Bondone.
    Certes, il s’agit du Giro, pas du TDF. Mais il s’agit d’exploits. Donc, cette victoire dantesque surgit instantanément dans mon esprit, dans le plus grand respect de tous ces grands coureurs qui ont écrit “à la pédale” la légende des grands tours.

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