Ander Herrera, assassin à tête d’enfant
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Ander Herrera, assassin à tête d’enfant

De retour dans sa ville natale en 2011 contre huit millions et demi d'euros pour Saragosse, Ander Herrera Agüera a choisi de porter le maillot de l'Athletic contre sept millions et demi d'euros en salaire étendu sur cinq saisons. Finaliste malheureux de l'Europe League et de la Copa del Rey dès sa première saison, le milieu de terrain a fait un certain effet en Europe comme l'équipe emmenée par Marcelo Bielsa. Sous les ordres d'Ernesto Valverde depuis cet été, le club basque est en lice pour retrouver la Ligue des Champions pour la première fois depuis la saison 1998-99.

Quatrième avec cinquante-et-un points après vingt-sept journées, l’Athletic Club réalise le second meilleur parcours d’un quatrième de l’histoire du championnat espagnol. D’ailleurs, jamais un quatrième n’avait engrangé plus de cinquante points après si peu de journées depuis que la Liga est repassée à vingt équipes en 1997-98. Outre cette statistique probante, le jeu développé par l’équipe d’Ernesto Valverde est l’un des meilleurs d’Espagne ce qui explique en partie le fait que le nouveau San Mamés (inauguré cette saison) soit rempli à 95% lors de chaque match à domicile, le meilleur pourcentage des stades de Liga devant les 86% du Bernabéu. Cette réussite exceptionnelle de Bilbao est dû en partie au travail réalisé en amont par le club depuis des années sur la formation de jeunes talents, au travail réalisé par Bielsa ces deux dernières années, au travail de l’actuel entraîneur, à la grosse saison d’Aritz Aduriz (dix buts et sept assists en vingt-trois apparitions en Liga) notamment, mais aussi et peut-être surtout à l’assassin à tête d’enfant : Ander Herrera.

En effet, comme l’avançait Christophe Kuchly dans la dix-septième édition de DANS LES CARTONS DES DÉ-MANAGERS : « La grande force de l’Athletic, qui reste toujours limité par un banc très léger, est de pouvoir compter sur Ander Herrera en faux meneur de jeu. Pourquoi faux ? Pas pour la formule, mais parce qu’il ne dicte pas le tempo de son équipe. Les offensives partent généralement du quatuor axial derrière lui, ainsi que de l’excellent latéral droit Andoni Iraola, et elles sautent les lignes sans qu’il ne soit impliqué. Son travail est alors d’offrir une solution dans l’axe à l’ailier, ce qui permet de mobiliser un défenseur mais aussi d’être un relais lorsque son équipe passe par l’axe. Par le sol ou par les airs, une constante: ne jamais laisser sa défense exposée car Bilbao attaque vite. » Le rôle et l’application d’Ander facilitent le jeu de Bilbao mais quel est-il précisément ? Il sera également question de savoir pourquoi son action est si valorisée ; enfin il sera temps d’évaluer la place du joueur né le 14 août 1989 sur l’échiquier des milieux de terrain de Liga.

Le facilitateur au service du collectif

Comme indiqué par Christophe Kuchly, le jeu de Bilbao repose essentiellement sur le jeu de passes des joueurs les plus reculés à savoir : Aymeric Laporte, Ander Iturraspe, Gurpegi ou encore Mikel Rico. Ce sont ces trois joueurs qui touchent le plus de ballons par match dans le système Valverde si l’on excepte Ander Herrera. Leur tâche est de trouver rapidement les joueurs de couloirs dans la moitié de terrain adverse pour que ceux-ci centrent ensuite vers Aduriz, illustration parfaite lors du premier but contre Grenade dernièrement. Si le centre est impossible, Ander Herrera entre en action et vient proposer une solution dans les demi-espaces afin de rediriger le jeu vers l’axe et l’autre aile ou de construire en triangle sur ce côté. Son entente avec Balenziaga et Muniain est facilitée d’ailleurs sur ces phases de jeu. En effet, le milieu de terrain d’un mètre quatre-vingt-deux s’illustre par sa mobilité ce qui rend toute combinaison avec lui de facto plus simple.

Véritable facilitateur, il se rend disponible pour tous ses coéquipiers, en témoignent ses quatre-vingt-cinq ballons joués contre le Real Madrid le 2 février dernier (record du match). Si ses premiers relanceurs sont pressés, il se déplace immédiatement dans les espaces pour servir de point d’appui, notamment pour Aymeric Laporte qui le trouve très souvent. Cette intelligence dans ses déplacements crée immédiatement des espaces libres pour ses coéquipiers qui en profitent pour s’y déplacer et ainsi lancer une offensive. S’il n’organise pas directement le jeu à la manière d’un Xavi, il le fluidifie en permanence par ses déplacements et sa compréhension du jeu collectif. Sa tâche n’est pas de créer les occasions (même s’il est capable de le faire, comme le montre son match du 23 février sur la pelouse du Betis Seville avec cinq key-passes données), mais de créer du mouvement et des espaces par ses déplacements entre les lignes.

Contre Grenade. Aymeric Laporte, en possession du ballon et pressé, trouve une solution dans le camp adverse grâce à la disponibilité d’Ander Herrera. Le déplacement d’Herrera a permis à Muniain de s’intercaler dans un demi-espace et a ouvert le couloir à Balenziaga. Laporte vers Ander, Ander vers Muniain, Muniain dans le couloir vers Balenziaga qui centre mais Aduriz ne réussit pas (encore) le triplé.

À la perte du ballon, le milieu de terrain espagnol accompagne Aduriz au pressing sur les deux centraux adverses et exécute sa tâche sans relâche. Besogneux, il a déjà récupéré soixante-six ballons dans les pieds de ses adversaires en 1691 minutes de jeu dans la Liga cuvée 2013-14. Par ailleurs, il n’hésite pas à apporter des aides à ses ailiers pour enfermer les latéraux adverses. Si cette pression s’avère inefficace, il se replie alors au niveau de Rico et Itturaspe et devient membre d’une ligne de cinq joueurs pour protéger ses quatre défenseurs. « Nous avons démontré que nous sommes une équipe ambitieuse, nous sommes une équipe qui est agressive le plus haut possible sur le terrain », avait-il confirmé après l’immense succès 6-1 contre Almería en janvier dernier. Bilbao a toujours l’ambition de pousser son adversaire à se débarrasser du ballon c’est pourquoi Ander doit relancer le pressing de son équipe à chaque passe en retrait de l’équipe adverse.

De la nécessité de répondre

Ce travail exigeant physiquement ne l’empêche pourtant pas d’agir parfois en véritable pitbull et de mordre les chevilles du quarterback adverse. Son duel contre Xabi Alonso lors de la vingt-deuxième journée de Liga en est un très bon exemple. Les deux joueurs se sont livrés une lutte acharnée au milieu de terrain et le plus jeune des deux Basques en est ressorti comme le vainqueur bien qu’il y ait eu match nul entre les deux équipes. Ne se satisfaisant pas d’avoir limité l’influence de Xabi Alonso tout au long du match et d’avoir effectué une faute et intercepter une passe de celui-ci, Ander Herrera a aussi effectué trois fautes sur Sergio Ramos et gagné deux ballons dans les pieds de Luka Modric, le tout en réussissant 50 de ses 57 passes !

Cette activité défensive, somme toute récente pour un joueur évoluant derrière l’attaquant dans un 4-2-3-1, vient notamment du besoin tactique de répondre à l’Andrea Pirlo. Le milieu de terrain italien, véritable organisateur du jeu de ses équipes, est le meilleur exemple de meneur de jeu reculé et certainement l’un de ceux qui a eu le plus de succès tant en club qu’en sélection. Ce profil de milieu devant la défense, copié à travers l’Europe depuis la moitié des années 2000, pose de sérieux problèmes tactiques à l’équipe qui lui fait face, problèmes brillamment développés par Raphaël Cosmidis dans L’épanouissement du “False 6″ à travers le cas parisien. Cette tendance tactique qui été l’une des clefs du succès du FC Barcelone de Pep Guardiola a donné naissance à ce qu’on pourrait qualifier de « faux 10 », comme l’indiquait Christophe Kuchly.

Contre Grenade toujours. Ander Herrera, au contact de Manuel Iturra, empêche le gardien visiteur de passer le ballon vers le relanceur le plus efficace de l’équipe.

Ce nouveau rôle, celui d’un joueur positionné sur tableau noir comme un ancien numéro dix, se caractériserait par le fait que ce joueur n’agisse pas comme un ancien dix mais plutôt comme le défenseur le plus important de son équipe. Là où les organisations italiennes des années 80-90 permettaient aux meneurs de jeu de s’abstenir d’un certain travail défensif, c’est aujourd’hui cette besogne sans ballon qui est valorisée pour ce poste. C’est notamment le besoin de bloquer des joueurs comme Michael Carrick, Sergio Busquets ou Thiago Motta qui a poussé José Mourinho à se séparer de Juan Mata et à lui préférer Oscar. Ce « faux 10 » évolue également dans un registre différent offensivement. Bien loin de catalyser toutes les attaques de son équipe comme pourrait le faire Lionel Messi (peut-être l’un des derniers « véritables 10 » en activité, évoluant dans un rôle qu’on appelle « faux 9 »), il se distingue par ses déplacements dans les demi-espaces et son rôle de facilitateur pour ses coéquipiers. Neymar et Hazard seraient-ils aussi productifs et libres offensivement sans le travail d’Oscar ? Opposé directement au milieu bas chargé de trouver les premières passe sur les schémas, les déplacements du « faux 10 » le rendent assurément très difficile à traquer. Un joueur comme Busquets, aura forcément beaucoup de mal face à la mobilité d’un Ander Herrera.

You can send me Ander, Ander, Ander

Utilisé d’une manière totalement différente que lors de ses deux premières saisons sous l’égide du fou et loin d’être doux Bielsa (Lire l’excellent rapport de Peter Chulkov sur le Bilbao version 2011-2013) où il évoluait plus bas dans un milieu à trois, Ander Herrera se régale au service d’Ernesto Valverde. Le gamin courtisé par Manchester United, qui était prêt à payer sa clause libératoire de trente-six millions d’euros cet été et qui s’est fait renvoyer dans les cordes par l’Athletic, est plus qu’heureux dans son club. « Je suis là où je souhaite être aujourd’hui. Je ne suis pas quelqu’un qui souhaite aller dans six ou sept clubs dans ma carrière. J’aime me sentir bien où je suis, et c’est vraiment le cas. L’Athletic Bilbao est tout simplement le meilleur endroit pour moi. », avait-il clamé dans un entretien avec El Confidencial. Si David Moyes ou n’importe club européen a dans ses projets de s’offrir la perle basque, le tarif sera maintenant de quarante millions d’euros comme le veut la clause inscrite dans le contrat qui court jusqu’en 2016.

Un transfert avec autant d’argent en jeu pour un joueur qui n’a qu’une seule campagne européenne dans les jambes laisse à penser, en plus des qualités évoquées précédemment qu’il s’agit d’un joueur de premier rang (du moins parmi les milieux de sa génération). Son importance, sa compréhension tactique, son bagage physique et sa facilité technique parlent pour lui. Voici quelques statistiques recueillis sur Whoscored.com concernant ses quatre premières saisons de Liga (deux avec Saragosse et deux avec Bilbao) :

On remarque notamment qu’à l’instar d’Oscar, Ander ne se démarque pas par sa capacité à faire les derniers gestes (quatre buts et douze passes décisives en quatre saisons, c’est maigre) mais plutôt par son travail défensif (trois tacles et près de deux interceptions par match en moyenne depuis ses débuts en Liga) malgré son physique fluet et ses soixante-treize kilogrammes. Sa détermination est également mise en avant par sa combativité dans les airs (43% de duels aériens gagnés). Ander Herrera est un joueur plein de talent capable de faire des passes aussi belles qu’inattendues, de décocher une grosse frappe de l’extérieur de la surface ou de finir à l’intérieur des six mètres comme un renard. Très bon passeur, il est même un excellent dribbleur habile dans de petits espaces et destructeur sur longue distance. Ce comparatif avec Oscar tout d’abord et celui-ci avec Rakitic et Koke, deux excellents milieux de terrain de Liga, montrent que celui au maillot floqué 21 n’a pas grand chose à leur envier. Là où l’assassin à tête d’enfant pourrait énormément progresser, c’est dans sa sélection et sa précision de tirs. En effet, ses tentatives ont déjà été contrées à seize reprise cette saison contre onze sur l’ensemble de la dernière campagne de Liga. De plus, sans compter les tirs contrés, il ne cadre que 41% de ses tirs (un lamentable 22% la saison dernière contre 37% en 2013-14) sur les deux dernières saisons…

Graphique par Squawka.com, montrant l’imprécision des tirs d’Ander Herrera lors de ses vingt-deux premiers matchs de la saison en Liga.

À l’heure de l’empire du milieu, Ander est complet

Malgré cette faiblesse, le vainqueur du Championnat d’Europe espoirs 2011 est essentiel dans la bonne saison de l’Athletic Bilbao. Si le club basque réussit sa meilleure saison de Liga depuis le début du vingt-et-unième siècle, il le doit en partie à son milieu de terrain à tout faire. À l’heure où le milieu de terrain est plus que jamais le secteur clef du jeu, Ander Herrera fait partie de ces milieux de terrain ultra-complets capables de défendre, de créer, de finir… Les années Bielsa lui ont permis de gagner un énorme volume de jeu et il parvient aujourd’hui à allier pressing, disponibilité et précision dans son jeu sans aucun problème. Ses pourcentages de passes réussies ne diminuent d’ailleurs pas dans les dernières minutes de jeu. Cette endurance lui a même permis d’être titulaire lors des quatorze dernières journées de Liga.

La saison prochaine, son équipe jouera très certainement un barrage pour accéder à la plus prestigieuse des compétitions de clubs et ce sera mérité. Après vingt-sept journées le bilan du club est de quinze victoires, six nuls et six défaites, quarante-neuf buts inscrits pour trente concédés. « Le groupe est jeune, motivé et sufisamment bien physiquement pour joueur avec intensité à tous moments. C’est l’une des bases de notre jeu. Nous l’avons démontré dans les matchs contre le Real Madrid et le FC Barcelone. Nous les avons étouffé et ils ont eu des difficultés à ressortir le ballon proprement », avait-il rappelé dans son entretien avec El Confidencial. Que l’Europe du football tremble, l’Athletic Bilbao a pris quatre points en deux matchs à domicile contre le Real et le Barça et jouera (selon toutes vraisemblances) l’année prochaine en C1.

  1. avatar
    10 mai 2014 a 23 h 52 min
    Par DT21

    Merci Jax pour cet article fabuleux et détaillé!

    Suivant beaucoup la liga BBVA depuis quelques saisons Ander Herrera est mon joueur préféré à l’heure actuelle! “Ander est complet” tu as tout résumé!
    Et à Bilbao ce n’est pas le seul joueur magnifique. Iturraspe risque aussi de faire tourner des têtes l’année prochaine en C1.

    Merci encore!

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