Mondialisation du rugby, où en est-on ?

La Coupe du Monde de Rugby a mis la planète Ovalie en ébullition pendant un mois et demi. Quelques semaines après le sacre des All Blacks, la Coupe du « Monde » mérite-t-elle vraiment son nom ?

Voilà, c’est vraiment fini. Avec le retour des Internationaux dans leurs clubs, la page de la septième édition de la Coupe du Monde de Rugby est définitivement tournée. La classe des All Blacks, champions légendaires enfin retrouvés ; le parcours chaotique des Bleus, tantôt brillants, tantôt minables ; la fougue de la nouvelle génération galloise ; les prestations inabouties des Wallabies australiens et des Springboks sud-africains : voici quelques-unes des images qui resteront ancrées dans nos mémoires. Au-delà du simple bilan sportif, cette Coupe du Monde interroge pourtant sur un des enjeux récurrents du rugby : dans cette époque de mondialisation outrancière, le jeu à quinze a-t-il réussi le pari de s’implanter sur tous les continents ?

Le poids des racines britanniques

Connaître les racines du rugby est nécessaire pour comprendre de quel difficile héritage ce sport doit s’accommoder dans sa quête de mondialisation. Alors que l’on trouve trace dès l’époque médiévale de jeux de balle fondés sur l’affrontement des corps, on date habituellement la naissance du rugby moderne à 1823. C’est à l’automne de cette année que le fameux William Webb Ellis, disputant une partie dérivée du jeu de la soule dans la ville de Rugby, aurait attrapé le ballon avec ses mains plutôt qu’aux pieds pour marquer derrière la ligne. L’histoire veut que ce soit de cet événement que naquit la séparation –et rivalité !- entre ce qui allait devenir plus tard le football et le rugby, sport collectif « originel ». C’est donc de l’Angleterre que le rugby entama ses premières conquêtes. Ce furent d’abord sur les territoires britanniques les plus proches que l’ovalie fit naturellement des émules : l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande, où le rugby s’y affirma déjà comme un sport communautaire. Parmi les Irlandais, les loyalistes protestants se retrouvèrent autour du ballon ovale, alors que les catholiques nationalistes se replièrent plutôt sur les sports locaux gaëliques.

Très tôt, dès 1871, l’internationalisation s’empare du rugby : l’Ecosse y affronte en mars l’Angleterre pour le premier match entre nations de l’histoire. Des îles britanniques, le rugby s’exporte alors au sein de tout l’empire victorien : en Australie, où il est toutefois contesté par des pratiques locales ; en Nouvelle-Zélande, où le ballon ovale deviens au contraire le sport roi… En Afrique du Sud, le rugby est dès son implantation un sport politiquement connoté, car réservé aux élites. Par le truchement de la puissance britannique, le rugby dépasse ainsi les simples frontières de l’Europe… mais en s’arrêtant cependant aux limites de l’empire d’Albion ! Il n’y aura qu’en France, finalement, où le rugby réussit à s’implanter dans le Sud-Ouest. C’est en effet à Bordeaux que tout démarre, grâce à un Stade Bordelais réussissant à mobiliser les foules face à une élite parisienne moins prompte à chavirer.

Un sport de tradition vecteur de lien social

La clé de l’implantation du rugby est à trouver ici : jouant en partie sur le communautarisme local, le rugby est devenu au fur et à mesure un vecteur social mobilisant dans les villes de taille moyenne : l’expérience bordelaise fera ainsi des émules dans les territoires voisins, inondant le Sud Ouest de culture rugby.

De ses fortes traditions rugbystiques, rien ne laisser présager que le rugby se replierait sur lui-même. L’essor rapide du football tend toutefois à expliquer le repli « identitaire » rugbystique sur une poignée de nations voire de régions « historiques » de l’ovalie. C’est ainsi que jusqu’à l’aube des années 60, seuls l’Ecosse, l’Angleterre, l’Irlande, le Pays de Galles, la France, l’Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande et l’Australie existeront en tant que grands représentants du rugby.

La révolution de la Coupe du Monde

Dans ce contexte, l’organisation en 1987 de la première coupe du monde en Nouvelle-Zélande fait figure de révolution. Pour la première fois en dehors des tournois « locaux » – le tournoi des cinq nations en Europe et la Bledisloe Cup entre la Nouvelle-Zélande et l’Australie- et des tests matchs, toutes les plus grandes nations s’affrontent lors d’une seule et même compétition. Exceptée l’Afrique du Sud, à l’écart pour cause d’Apartheid, ils sont tous là. Parmi les 16 équipes inaugurant la formule, on retrouve également les Fidgiens et les Tongiens, la Roumanie, l’Italie, le Japon, les Etats-Unis, le Canada, l’Argentine et le Zimbabwe. L’originalité de l’épreuve réside en ce que les participants n’y sont pas qualifiés, mais invités… Il n’y aura pas de surprise lors de la compétition. Les quarts de finaliste sont les favoris attendus : les cinq grands d’Europe, les deux géants du Sud et les Fidjiens, qui disposent facilement des Argentins, un peu moins de l’Italie. Malgré l’écart entre les « grands » et les « petits », les scores fleuves sont rares : l’Angleterre passe 60 points au Japon, la Nouvelle-Zélande plus de 70 à l’Italie et au Fidji, la France 70 au Zimbawe. A côté de cela, le Pays de Galles ne s’impose que de 13 points face au Tonga et l’Australie que de 9 face au Japon… Le niveau, certes hétérogène, ne semble bizarrement pas disproportionné lorsque l’on regarde les chiffres.

La coupe du monde 1991 marque le début de l’ouverture du sport. 31 équipes passent par des qualifications pour décrocher les huit places restantes pour la phase finale. Huit places seront en effet attribuées d’office aux quarts de finaliste 1987. Hormis la présence des Samoans en lieu et place des Tongiens, les participants sont les mêmes que lors de la précédente édition. Cela explique certainement le resserrement du niveau, les écarts de points entre les équipes étant moins larges qu’en 1987 (le record de points étant détenu par l’Irlande contre les Fidji, avec 55 points marqués). A partir de 1995, le nombre d’équipes qui participent aux qualifications va croissant : 43 cette année là, 63 en 1999, 81 en 2003, 94 en 2007. L’édition 2011 marque un coup d’arrêt à cette extension, avec 81 équipes jouant les qualifications. Dès 1999, par ailleurs, le tournoi final passe de 16 à 20 équipes.

La mondialisation du rugby est donc un fait : on le voit, le nombre d’équipes où se pratique l’ovalie augmente. L’International Rugby Board, qui régit le sport au niveau international, compte d’ailleurs 95 membres. Cependant, la mondialisation d’une pratique ne signifie pas forcément pour autant la popularisation de l’activité… Dans bien des pays, il existe certes une tradition rugbystique issue des vestiges coloniaux… mais qui reste l’œuvre d’une minorité : le Sri Lanka, l’Inde, la Malaisie, l’Uruguay, les Etats-Unis…

Une mondialisation inaboutie

La mondialisation du rugby est donc un trompe-l’œil : à la fois en termes de pratique, mais surtout en termes de niveau. Lorsque l’on s’attarde sur les résultats du tableau régulier des Coupes du Monde, on s’aperçoit ainsi rapidement de la constance du nivellement entre les équipes. Prenons les participants aux quarts de finale sur les sept éditions : on se rend compte qu’il y a peu de surprises… Hormis les huit mastodontes du rugby (les cinq européens et les trois du Sud), seuls les Samoa, les Fidji, le Canada et l’Argentine ont atteint ce niveau. L’Italie ne fait même pas partie des élus. Si l’on pousse jusqu’aux demi-finales, l’Argentine est la seule rescapée après sa formidable épopée de 2007… Quant à la finale, rares sont les équipes à y avoir goûté : l’Afrique du Sud, l’Australie et les All Blacks, bien évidemment ; la France, habituée au titre de vice-champion, et bien sûr l’Angleterre.

La Coupe du Monde de Rugby met donc le doigt sur tout le paradoxe de ce sport : un glorieux historique, de fortes traditions… que seuls quelques uns se sont appropriés. La Coupe du Monde est nécessaire, car elle « officialise » le potentiel médiatique du rugby, indispensable juge de paix à sa popularisation et à sa professionnalisation. Elle ne suffit pourtant pas à développer la pratique du rugby. Ceci passera par un travail de fond, sur le terrain, pour démontrer tout son attrait à la fois sportif et social : recréer du lien, du sens, et de l’échange au-delà, on peut le dire, du seul football… Le développement de championnats nationaux est indispensable dans ce processus, tout comme le départ des meilleurs joueurs de ces championnats amateurs dans les ligues professionnelles d’Europe tel que le Top 14. L’intégration de nouveaux pays dans les compétitions continentales, comme celle de l’Argentine dans le Tri-Nations, est aussi un pas important. Un pays comme le Japon, qui a raté de peu l’organisation de la dernière coupe du monde, a suivi la première voie. Et Les résultats commencent à porter leurs fruits. Si le rugby ne détrônera pas le football de si tôt dans le cœur du public, espérons au moins que les efforts entamés permettront de voir dans les prochaines décades, des affrontements nouveaux pour soulever la William Webb Ellis Cup.

  1. avatar
    12 novembre 2011 a 12 h 31 min

    Bonjour,

    au nombre de pratiquants, le rugby est très loin … il me semble avoir vu un classement lié à cette donnée avec le volley, le football, le handball, le badminton, le tennis, le tennis de table, le basket, le base ball et le cricket devant le rugby à XV.

    En revanche, le rugby à XV sait se vendre médiatiquement, bien mieux que d’autres sports.

    Enfin à titre personnel, quand on parle d’internationalisation d’un sport, le football restera roi, et rien ne pourra le détronait, viennent ensuite le basket, le handball, le cricket, le volley, voir meme le hockey sur glace. Ces sports collectifs sont bien plus “mondiaux” que ne l’est le rugby à XV. Simplement, ce dernier, bien organisé, sait juste mieux se vendre aux médias.

    En gros, le foot reste le boeuf, le rugby à XV la grenouille. Voir le XV titiller le foot reste à mon avis une chimère.

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