Monza 1990, une fausse paix des braves entre Senna et Prost
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Monza 1990, une fausse paix des braves entre Senna et Prost

En septembre 1990, en conférence de presse, le journaliste italien Carlo Marincovich du quotidien La Repubblica, demande à Alain Prost et Ayrton Senna de se réconcilier à Monza. Mais tel le feu et la glace, le Français et le Brésilien sont irréconciliables.

Le premier contact entre Alain Prost et Ayrton Senna a lieu au Nürburgring en 1984, dans le cadre d’une course Mercedes organisée pour inaugurer le nouveau circuit qui usurpe le nom du géant de l’Eifel, cette Nordschleife magnifiée par Tazio Nuvolari en 1935, Juan Manuel Fangio en 1957 ou encore Jackie Stewart en 1968. Senna rejoint Prost dans une voiture de tourisme à l’aéroport de Francfort, et les deux pilotes discutent jusqu’au circuit allemand. Là, l’état d’esprit de Senna change totalement. Prost réalise la pole position devant Senna mais ce dernier passe en force au premier virage, remportant cette course des célébrités devant Niki Lauda et Carlos Reutemann. Mais le Français a pu avoir un premier avant-goût ce qu’il attend avec ce jeune espoir brésilien, virtuose qui a écrasé la F3 britannique en 1983 et sera un rookie impressionnant en 1984, notamment par sa démonstration de pilotage sous la pluie apocalyptique de Monaco, où il retrouve Prost pour un podium houleux, Senna étant persuadé qu’il aurait pu gagner sans l’interruption de la course décidée par Jacky Ickx.

Un an plus tard alors que Senna est passé chez Lotus, l’ambitieux brésilien inverse les étiquettes avec Alain Prost pour se trouver au centre de la table en conférence de presse à Rio de Janeiro, course d’ouverture de la saison 1985. Le vice-champion du monde, favori de cette nouvelle saison avec McLaren TAG Porsche, apprécie peu mais comprend l’ambition dévorante de ce jeune loup qui veut à tout prix s’imposer au sommet de la hiérarchie mondiale.

En 1987, le V6 turbo Porsche est clairement très en dessous du rival de Honda, et McLaren mange son pain noir malgré les exploits de Prost à Rio de Janeiro et Estoril. Fin 1986, déjà agacé par les luttes intestines chez Williams, Honda voulait quitter l’écurie de Didcot et avait entamé des pourparlers avec McLaren. Ron Dennis avait cependant commis un impair à la fin des négociations, où il s’était rendu accompagné de son pilote vedette, Alain Prost, tout juste auréolé de son deuxième titre mondial acquis en apothéose après un Grand Prix d’Australie exceptionnel d’intensité. Voulant absolument relire le contrat dans l’avion du retour entre Tokyo et Londres, le patron de Woking vexa les Japonais … Et McLaren dut se contenter, en 1987, du moteur allemand financé par le groupe TAG, Prost ne terminant que 4e derrière la Lotus Honda d’Ayrton Senna, le virtuose pilote brésilien ayant profité du changement de moteur (Lotus délaissant Renault pour Honda) afin de gagner une place dans la hiérarchie mondiale.

En vue de la saison 1988, Honda ne voulait travailler qu’avec quatre pilotes : l’essayeur maison Satoru Nakajima, et les trois stars de la F1 qu’étaient Alain Prost (champion du monde 1985 et 1986), Nelson Piquet (champion du monde 1981, 1983 et 1987) ainsi qu’Ayrton Senna.

Ceci laissait à quai Porthos, alias Nigel Mansell, tandis qu’Athos (Piquet), Aramis (Prost) et d’Artagnan (Senna) se taillaient la part du lion sur les cockpits les plus convoités du paddock, ceux propulsés par un V6 turbo Honda, qui réussit la quadrature du cercle avec un quadruplé (Mansell et Piquet pour Williams devant Senna et Nakajima pour Lotus).

Williams orpheline de Honda en vue de 1988, les deux écuries les plus prometteuses étaient donc McLaren et Lotus, en marge de Ferrari qui avait essayé de contacter aussi bien Alain Prost qu’Ayrton Senna, après avoir vu ses projets tomber à l’eau avec le décès de l’espoir allemand Stefan Bellof en septembre 1985.

McLaren ayant la priorité sur Lotus, Ron Dennis choisit ses pilotes et veut reconstituer une Dream Team aussi redoutable qu’en 1984 avec le tandem Niki Lauda / Alain Prost, soit un pilote expérimenté et un jeune loup.

Mais le patron de Woking jette son dévolu sur Nelson Piquet, aussi expérimenté que Prost, ce dernier ayant plutôt en tête le nom d’Ayrton Senna. Dennis essuie un veto irrévocable du Carioca, qui ne souhaite pas s’astreindre aux tournées promotionnelles de l’exigeant sponsor Marlboro, vaisseau amiral de Philip Morris en F1. L’espiègle pilote brésilien, diva parfois injoignable sur son yacht amarré à Saint-Jean-Cap-Ferrat, rejoindra donc Lotus puisque l’atmosphère est irrespirable face à Nigel Mansell, Frank Williams et Patrick Head chez Didcot.

A Lotus, Piquet va remplacer son compatriote Ayrton Senna aux côtés de Satoru Nakajima. Ce dernier, nom couché sur la liste d’Alain Prost et deuxième sur celle de Ron Dennis, rejoint donc McLaren, même si les négociations sont farouches, à la fois sur le salaire exigé par le prodige de Sao Paulo et par le fait qu’il désire la présence de son sponsor personnel (la banque Nacional) sur sa combinaison et son casque jaune, comme chez Lotus.

Nourri au nectar et à l’ambroisie, Ayrton Senna est présenté par Ron Dennis et Mansour Ojjeh en Lombardie en septembre 1987, à l’occasion du Grand Prix d’Italie. Passager d’un cabriolet Mercedes avec Alain Prost, Senna rêve d’en découdre avec le Français. Depuis fin 1983 et son triomphe en F3 au Grand Prix de Macao, Ayrton Senna sait très bien que Prost est la cible à abattre. En 1984, Senna se doute qu’il aura besoin de trois, quatre voire cinq ans pour parvenir à maturité et conquérir le titre mondial. A cette échéance, Niki Lauda et Keke Rosberg auront pris leur retraite. La prédiction fut juste, l’Autrichien et le Finlandais tirant leur révérence respectivement fin 1985 et 1986. L’usure du pouvoir n’avait pas encore touché Nelson Piquet mais le Carioca a choisi Lotus, écurie moins puissante que McLaren, en 1988. Elio de Angelis et Stefan Bellof sont décédés, Martin Brundle et Gerhard Berger pas en position de rivaliser avec Senna, pas plus que Derek Warwick ou Michele Alboreto. Il ne reste donc qu’un seul pilote pour se dresser face à l’ambitieux Brésilien, le Français Alain Prost, sacré double champion du monde en 1985 et 1986 dans l’intervalle.

Ancien coéquipier du Professeur chez McLaren Cosworth en 1980, John Watson conseille à Senna d’arriver sur la pointe des pieds à Woking. Mais la réponse du Pauliste est aux antipodes de ce qu’attendait le Nord-Irlandais … Décidé à déboulonner ce pilote devenu la clé de voûte de McLaren, à lui porter l’estocade fatale, Senna ne rêve que d’une chose, devenir champion du monde comme son idole d’enfance (Emerson Fittipaldi) puis de réduire Prost au silence en F1. En d’autres termes, Senna veut cannibaliser la F1, et personne ne se dressera sur la route de sa destinée mythique, même si Prost est le seul pilote à pouvoir retarder l’échéance face à ce pilote d’une dimension incomparable, digne de Tazio Nuvolari, Juan Manuel Fangio ou Jim Clark.

Le champion du monde 1988 sera le meilleur des deux titans, puisque McLaren va imposer son hégémonie de façon implacable, apposant son sceau avec une rare violence. Ingénieur en chef de McLaren depuis 1987 en remplacement de John Barnard recruté par Ferrari, Gordon Murray n’avait pu aller au bout de ses idées chez Brabham avec la funeste BT55 qui emporta l’Italien Elio de Angelis en mai 1986 au Castellet. Faute de budget dans l’écurie de Bernie Ecclestone, le fécond ingénieur sud-africain n’avait pu produire une monoplace parfaite.

Mais à Woking, Gordon Murray peut enfin se lâcher avec cette boîte à sept vitesses et cette position de conduite extrêmement basse conférant un équilibre aérodynamique parfait à la MP4/4.

Le bolide est tellement au-dessus de la concurrence que McLaren envisage le Grand Chelem en 1988. C’est l’objectif de Ron Dennis après des essais privés à Imola, où Prost et Senna vont tutoyer la perfection dès les premiers tours de roue au volant de cette F1 miraculeuse, creusant un gouffre de plus de 2 secondes par rapport à la Ferrari de Gerhard Berger : 1’27’’8 contre 1’29’’9 malgré le travail stakhanoviste fait du côté  de Maranello durant des centaines de tours. Mais le rapport de force est d’une implacable froideur, Ferrari sera le David d’une année 1988 où le Goliath McLaren va tout écraser sur son passage tel un bulldozer insatiable.

L’arrivée de la MP4/4 sonne le glas des espoirs de Ferrari, tandis que Woking vise le Grand Chelem, objectif qui restera utopique après la défaite de McLaren Honda sur l’autodrome de Monza, devant des tifosi qui voient un doublé inattendu de Ferrari, Gerhard Berger devant Michele Alboreto tel un clin d’œil après le décès du Commendatore Enzo Ferrari en août 1988.

A Estoril en 1988 survient la première fissure dans le tandem Prost / Senna. Au Portugal, sur son circuit fétiche, le Français court avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Durant l’été, mû par un processus de Darwin, Ayrton Senna a évolué en un mutant presque invincible, alignant quatre victoires de rang du fait d’une forme stratosphérique, d’un état de grâce : Silverstone, Hockenheim, Budapest et Spa Francorchamps.
Manquant de peu la cinquième à Monza au Grand Prix d’Italie, le Brésilien n’a pas pu faire agoniser son dauphin et coéquipier Prost, trahi par son turbo en Lombardie. Mais si Prost agonise au classement, il va prouver dans la péninsule ibérique à Ayrton Senna que sa fierté n’est pas en charpie, loin de là. L’antidote trouvé par le Brésilien durant l’été va expirer, et Prost renaît de ses cendres tel le phénix par deux victoires au Portugal puis en Espagne. A Estoril, Senna passe Prost au premier tour mais ce dernier prend l’aspiration dans le deuxième tour. Tout le paddock retient son souffle quand le Brésilien tasse le Français contre le muret des stands, à 280 km/h. Tout choc serait fatal au pilote de Saint-Chamond, qui trouve la faille et s’envole ensuite vers une victoire incontestable sur le circuit lusitanien.

C’est sur le juge de paix de Suzuka qu’Ayrton Senna conquiert ensuite la couronne mondiale après avoir parachevé son œuvre d’un festival offensif de toute beauté, un feu d’artifice via une implacable remontée sur Prost, proie que le chasseur brésilien finit par tuer en dressant la guillotine via un dépassement imparable, prenant l’aspiration de trois F1 : celle de Prost et de deux pilotes retardataires.

En 1988, Ayrton Senna a porté son pilotage au pinacle, pérennisant les exploits : célérité en qualifications, roi de la pluie à Silverstone, mètre étalon à Spa Francorchamps sur le toboggan des Ardennes, impérial dans le trafic, le Brésilien n’a connu qu’un seul écueil, dans le dédale monégasque où Prost l’a piégé à distance, l’entraînant dans un duel stérile pour le record du tour, conduisant à une erreur au virage du Portier pour le champion pauliste, déconcentré par son coéquipier qui commet le péché d’orgueil. Ce sera son ultime défaite sur le labyrinthe du Rocher où le génie brésilien s’imposera entre 1989 et 1993, en faisant un bastion inviolable, une chasse gardée, un sanctuaire soumis à son joug unique et inaltérable.

Dauphin de Senna en 1988 malgré sept victoires et sept deuxièmes places, Alain Prost espère prendre sa revanche en 1989 mais il ignore encore que son coéquipier brésilien ne desserrera pas l’étau. Au contraire, la pression et la tension vont culminer au paroxysme chez McLaren Honda en 1989, loin de la sérénité de 1988 qui a conduit à la razzia espérée (15 victoires sur 16) …

Fin 1988, à Genève, Alain Prost dine avec le responsable de la compétition de Honda qui lui fait comprendre que le constructeur privilégie implicitement Ayrton Senna, plus jeune et plus charismatique que lui. C’est le samouraï brésilien qu’Honda choisit pour être sa figure de proue, plutôt que le gladiateur français chevronné, ce rétiaire dont le filet n’a pas su piéger le jeune prodige venu de Lotus, plébiscité meilleur pilote du monde par de nombreux observateurs de la F1 qui considèrent cette saison 1988 comme le climax du palmarès ouvert en 1950 à l’époque de Fangio, tant Prost et Senna ont offert des montagnes russes d’adrénaline via leurs joutes d’anthologie, croisant le fer à coups de millièmes de seconde.

Le schisme intervient dès le deuxième Grand Prix de la saison 1989, où McLaren continue d’atomiser la concurrence malgré le passage aux moteurs atmosphériques. Honda a parfaitement négocié le virage avec son V10, tandis que Renault est tout juste  de retour comme partenaire de Williams, tandis que Ferrari est partie dans la direction du V12, format qu’elle conservera jusqu’en 1995. A Rio de Janeiro, Senna rencontre sa scoumoune habituelle, terminant à une anonyme onzième place après un accrochage au premier  virage avec Berger, tandis que Prost semble protégé par une étrange baraka, terminant deuxième derrière Mansell à Jacarepagua malgré un embrayage défectueux. A Imola 1989, Senna sollicite sur la grille de départ, auprès de Prost, un pacte de non-agression pour le premier tour. Le seul témoin est John Hogan, responsable de la compétition chez Marlboro. Ni Mansour Ojjeh, ni Ron Dennis, ni Neil Oatley, ni Steve Nichols n’assistent à la scène entre les deux pilotes vedettes du top team anglo-japonais. Ayrton Senna prend le meilleur sur Alain Prost mais le Grand Prix de Saint-Marin est interrompu au bout de quatre tours après le terrible accident de Gerhard Berger dans Tamburello, la Ferrari du pilote autrichien prenant feu. La course est bien entendu arrêtée, un second départ est donné, et cette fois c’est Prost qui se hisse en tête du peloton. Au virage du Tosa dans ce premier tour bis, Senna franchit le Rubicon et attaque le Français qui a bien entendu laissé la porte ouverte, puisqu’aucune menace ne pouvait venir de son coéquipier en vertu du pacte scellé oralement sur la grille. Ce coup de canif dans le contrat porté par Senna provoque le courroux de Prost, mais ce dernier se concentre pour garder un sang-froid nécessaire à un double objectif : conserver la deuxième place sur l’autodrome Enzo e Dino Ferrari, la première étant hors de portée ce jour-là, et éviter un accident sous l’effet de la colère, tel Gilles Villeneuve en 1982 à Zolder après la trahison de Didier Pironi, déjà à Imola.

La vraie question est de se demander pourquoi Ayrton Senna, pilote offensif de nature et à l’instinct de tueur de l’asphalte, a sollicité un pacte de non-agression qu’il serait bien incapable de respecter, puisque contre-nature à son panache naturel, à sa panoplie de champion exceptionnel porté vers l’attaque, la recherche de ses propres limites, en quête des trajectoires parfaites sous son casque jaune.

Furieux après la course, Prost n’adresse aucun regard à son coéquipier. L’ambiance sent le soufre chez McLaren et les deux coéquipiers s’expliquent sous la coupe de Salomon, alias Ron Dennis,  sur le circuit gallois de Pembrey où l’écurie de Woking accomplit quelques essais privés en vue du Grand Prix de Monaco 1989. Ron Dennis descend de sa tour d’ivoire et va devoir jouer le diplomate pour mettre de l’ordre dans ce litige. Il faut des trésors de délicatesse pour ne pas braquer Senna tout en donnant à Prost l’assurance que ce crime de lèse-majesté ne reste pas impuni …

Sous la pression et la colère de Dennis, Senna l’introverti s’effondre en larmes dans l’intimité du garage de Pembrey, après avoir voulu justifier l’indéfendable, en l’occurrence qu’il s’agit du quatrième tour de course et non d’un premier tour bis. Ce huis-clos dramatique va pourtant connaître une fuite involontaire. Off the record, Alain Prost raconte l’épisode à son confident et ami Johnny Rives, plume émérite du quotidien L’Equipe.
Quelques jours plus tard avant que le paddock ne pose ses valises en Principauté de Monaco, l’explication tripartite de Pembrey est transcrite par Rives dans les colonnes de L’Equipe. Prost se défend d’avoir trahi Ayrton Senna et Ron Dennis, assurant que la confidence était off. Johnny Rives, lui, assure le contraire et qu’il n’aurait pas pris le risque de trahir le pilote français pour ce seul scoop. Difficile de trancher le noeud gordien de la vérité, mais le mal est fait, le point de non-retour est atteint puisque Senna ne veut plus adresser la parole à Prost, désormais son ennemi juré à défaut de rester son coéquipier.

A Mexico, Prost comprend que la prophétie de Genève se concrétise. Alors que Senna tire la quintessence de son V10 Honda sur le circuit Hermanos Rodriguez, le Professeur a bien du mal à rivaliser en vitesse de pointe. Le Français est désavantagé sur le plan matériel, et s’en plaint publiquement.

Au Castellet dans son fief, Prost convoque la presse. Entouré de Mansour Ojjeh et Ron Dennis, le pilote français explique qu’il quittera McLaren fin 1989, écurie où il était entré en 1984. Après six saisons à Woking, et un lien qui s‘est rompu du fait de l’arrivée de loup Senna dans la bergerie, Alain Prost veut passer à autre chose.

Une kyrielle de possibilités s’ouvre devant lui, reste à savoir comment Prost va assembler son puzzle en vue de la saison 1990 … Prendre une année sabbatique, fonder sa propre écurie (idée évoquée en 1986 avec son ami Hugues de Chaunac), partir chez Ferrari, partir chez Williams Renault, quitter la F1 pour courir en endurance …

C’est finalement l’option Ferrari qui est retenue. Nouveau directeur sportif de la Scuderia, Cesare Fiorio veut changer les mœurs de Maranello. Terminés les pilotes sans palmarès qui jurent un attachement viscéral au Cavallino Rampante. Dans une écurie italienne orpheline du Commendatore, Fiorio veut remplacer Mansell et Berger par un leader capable de transcender le garage, un catalyseur qui peut être l’alpha et l’omega de l’équipe. Alain Prost, avec Ayrton Senna, est le seul pilote capable de fédérer ingénieurs et mécaniciens derrière lui. En Sardaigne, incognito sur le voilier de Cesare Fiorio, Alain Prost négocie son futur contrat, sans avocats.

L’annonce du transfert, chose peu innocente, se fait à Monza avant le Grand Prix d’Italie 1989. Prost a bu le calice jusqu’à la lie chez McLaren, il n’a donc pas de scrupules à claquer la porte de Woking pour rejoindre l’ennemi juré de Ron Dennis, la Scuderia Ferrari. Comme à Mexico, l’écart de performance avec Senna est flagrant, la faute à une vitesse de pointe défaillante chez Prost. Mais le destin se charge de faire gagner le Français, Senna devant abandonner, ayant mal surveillé son système de lubrification d’huile durant la course italienne. Mais ce succès du Professeur sur l’autodrome lombard se révèle une victoire à la Pyrrhus. Nouvelle idole des tifosi, Prost jette la coupe dans la foule italienne venue l’acclamer sur l’asphalte de Monza. Le geste n’est pas innocent, par cet acte conscient Prost a coupé le cordon ombilical avec son père spirituel, Ron Dennis, qui a fait de lui un champion du monde en 1985 et 1986. Le dernier lien avec le patron de Woking est rompu, le Français sachant très bien l’attachement viscéral de Ron Dennis aux trophées glanés par l’écurie, qu’il conserve religieusement à l’usine McLaren. En brisant ce totem, Prost ne peut ignorer ce désir de Ron Dennis, puisqu’il s’agit d’une clause que tout pilote de McLaren signe dans son contrat … Par ce geste, Prost pousse Ron Dennis à bout, il est définitivement l’ennemi intérieur, l’homme à battre. Le doute est chassé dans l’esprit de Dennis après ce camouflet de Monza, l’Anglais rejoint les moutons de Panurge acquis à l’entière dévotion de Senna, le samouraï au bushido pur comme le cristal : Osamu Goto et l’ensemble des collaborateurs n’ont d’yeux que pour le champion brésilien depuis bien longtemps, fascinés par la manière dont Senna tire la substantifique moelle des chevaux hurlés par son V10, par son obsession du détail.

Alors que le monde se consume d’impatience de voir l’épilogue de ce duel au couteau, Senna abandonne à Estoril mais se reprend à Jerez où Prost est orphelin de Mansell, allié objectif puisque capable de jouer la victoire au coup par coup, comme à Rio de Janeiro et Budapest. Dauphin de Senna en Andalousie, Berger devance Prost qui reste aux commandes du championnat.

A Suzuka en octobre 1989, Prost veut frapper un grand coup alors que c’est quitte ou double pour Senna : la victoire offrant un sursis pour Adelaïde, ou la perte de sa couronne de lauriers. En course, le Français prend le meilleur au départ et impose sa férule. Intouchable et serein, gérant ses pneus avec discernement sans jouer à l’épicier, le Professeur veut gagner ce Grand Prix du Japon et parachever son œuvre chez McLaren. Mais Senna ne l’entend pas de cette oreille, et par une tentative kamikaze, le Brésilien essaie de dépasser son rival à la chicane Casio. Fermant la porte, Prost n’évite pas l’accrochage pas plus qu’il ne le provoque. Le contact est la conséquence naturelle de ce processus inexorable qui a conduit aux clash entre ces deux crocodiles condamnés à cohabiter dans le même marigot, dans une atmosphère volcanique, explosive … Prost s’extrait du cockpit et défait son casque bleu, tandis que Senna repart à l’abordage tel un pirate enragé. La croisade du Brésilien, sa quête du Graal n’est pas finie mais elle sera utopique puisque le couperet tombe : déclassement par la FIA pour avoir coupé la chicane via l’échappatoire après avoir été relancé en piste. C’est donc Alessandro Nannini qui tire les marrons du feu, tandis que Prost gagne son troisième titre mondial dans un climat de navrantes polémiques. Senna, lui, passe du Capitole à la Roche Tarpéienne, se sentant lésé par cette décision injuste et illégitime.

Blessé dans son orgueil, Senna accuse publiquement le président de la FIA, Jean-Marie Balestre, de partialité envers son compatriote. Passant l’hiver 1989-1990 à Angra dos Reis, dans son Brésil natale, Senna se voit menacé de perdre sa super-licence s’il ne fournit pas des excuses publiques au président de la FIA. Martyr devenu idole universelle, Senna n’est pas inscrit sur la liste des pilotes engagés pour le 41e championnat du monde, celui comptant pour l’année 1990. Dos au mur, Senna s’exécute et un fax arrive place de la Concorde le 16  février 1990. In extremis, le nom de Jonathan Palmer est remplacé par celui d’Ayrton Senna da Silva comme coéquipier de Gerhard Berger chez McLaren Honda.

A Phoenix en 1990, le championnat s’ouvre par un Grand Prix plein de questions, beaucoup se demandant si Senna aura récupéré mentalement de cet hiver compliqué en forme de compte à rebours. Senna refuse la poignée de mains de Prost sur la grille, et nargue le pouvoir sportif par une victoire d’exception après un duel plein de fougue face au jeune espoir Jean Alesi.

Loin du cavalier seul espéré, la saison 1990 de Senna est la belle contre Prost, après la revanche de 1989. Ayant coupé l’herbe sous le pied de Berger, Senna s’associe à Giorgio Ascanelli, ingénieur en provenance de Ferrari où Prost a emmené avec lui Steve Nichols. Le Français dresse la guillotine face à Mansell, isolant le pilote anglais dans les réunions techniques par une arme fatale, la langue de Dante. En parlant italien, Prost réduit Mansell au silence, et la Scuderia brûleIl Leone, ce pilote qu’elle a pourtant adoré en 1989.

Avec un premier chef-d’œuvre à Mexico puis un second à Silverstone, Prost transcende Ferrari. La tenue de route de la Rossa est meilleure que celle de McLaren qui en revanche dispose du meilleur moteur, le V10 Honda surclassant encore le V12 Ferrari et le V10 Renault.

Totalement éclipsé par Senna et Prost, leurs coéquipiers Berger et Mansell sont réduits au rôle ingrat de figurants, de jokers de luxe. Personne ne peut se hisser au niveau des deux Pantagruels de la F1, dont le colossal appétit jamais rassasié ne laisse que des miettes aux autres pilotes …

Furieux de voir Prost mener le Mondial 41-39 après Silverstone, Senna met sous pression McLaren et Honda, ayant essuyé dans l’optique  de la saison 1991 un humiliant veto de la Scuderia Ferrari pour raisons politiques qui ont piégé Cesare Fiorio en interne par effet boomerang. Assoiffés de pouvoir par les succès de Prost et tirant les ficelles dans une écurie orpheline d’Enzo Ferrari décédé à l’été 1988, certains ont remis au goût du jour les mœurs byzantines à Maranello. Ce qu’Ayrton Senna espère et attend, plus qu’un contrat chez Williams Renault pour 1991, c’est de voir progresser la compétitivité de son bolide rouge et blanc, aussi bien le châssis dessiné par Neil Oatley que le moteur Honda développé sous l’égide d’Osamu Goto. L’effet de panique et l’onde de choc propagé par Senna font mouche. Ron Dennis ne veut pas perdre son as de la vitesse, pierre angulaire des victoires de Woking, fer de lance du team et cheville ouvrière des avancées techniques par son implication à la limite du stakhanovisme.

A Hockenheim et Spa Francorchamps, Ayrton Senna l’emporte, inversant le courant positif pour Alain Prost. A Budapest, le Brésilien termine dauphin de son ami Thierry Boutsen qui l’emporte sur Williams Renault. En trois courses, Senna se hisse en leader implacable du Mondial 1990 avant d’arriver à Monza, om un journaliste en quête de scoop, Carlo Marincovich (La Repubblica), va demander aux deux ennemis jurés de se réconcilier dans une conférence de presse peu banale.

Le premier à s’exprimer dans ce qui relève de la commedia dell’arte et de la démagogie plus que d’un exercice sincère, est Alain Prost. Tels deux candidats d’une élection présidentielle américaine se regardant en chiens de faïence dans une ambiance de western-spaghetti, les deux champions du monde à l’apogée de leurs carrières vont briser l’omerta, la loi du silence qu’ils ont mutuellement promulgué en même temps qu’ils ont déterré la hache de guerre. Mais en même temps, Prost et Senna vont utiliser le langage universel des politiciens de tout bord, cet espéranto des apparatchiks que l’on appelle la langue de bois, ADN des arrivistes en quête d’un mandat national ou local, pourvu que le pouvoir offre la griserie attendue. C’est donc Prost qui étrenne le dialogue via des éléments de langage.

Je ne veux pas revenir sur ce qu’il s’est passé en 1989. De toute façon, Ayrton est persuadé d’avoir raison, et moi aussi.

Sur le fond, Prost dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Chacune des deux positions est irréconciliables, nettoyer les écuries d’Augias de leur déchirure est utopique. Comme dans Rashômon, le chef d’œuvre d’Akira Kurosawa (Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1951), chacun dégaine sa version des faits comme la vérité absolue. Sur la forme, le triple champion du monde et porte-drapeau de la Scuderia garde un langage lisse, expliquant calmement qu’il n’est pas constructif de rouvrir la boîte de Pandore. Le mot fort de l’intervention de Prost est « raison », comprenez sésame de la vérité et talisman du bon droit tout autant que sagesse. La parole est du côté de Senna.

Nous faisons le même métier, avons la même passionCe sont nos deux seuls points communs. Jamais je n’oublierai ce qui s’est passé l’année dernière. Si j’ai refusé sa poignée de mains il y a quelques mois, c’est parce que je ne croyais pas en sa sincérité. Aujourd’hui, je veux bien répondre à son gesteA condition qu’il déclare publiquement sa volonté qu’il en soit ainsi, qu’il exprime clairement sa sincérité, là devant vous.

Le cœur a ses raisons que la raison ignore. Aux forces de l’esprit et de la raison invoquées par Prost, Senna répond par l’émotion, le cœur.

Par l’émotion qu’il véhicule, comme il sait si bien le faire en décrivant une pole position acquise à coups de millièmes par des trajectoires recherchées sur la piste, Ayrton Senna fait basculer la flèche du balancer de son côté. Aucun point n’est à gagner en vue du sceptre mondial décerné par la FIA en 1990, seule la sympathie subjective des journalistes et du public est à gagner dans cet univers manichéen créé par le Big Bang de mars 1988, quand McLaren Honda domina un nouveau monde. A la raison de Prost, Senna oppose la passion, la sincérité, la volonté … C’est la confusion des sentiments, l’éloquence du Pauliste va-t-elle faire basculer le landerneau journalistique des rares VIP conviés à cette mascarade ? Mais Prost n’a pas dit son dernier mot face au prodigieux narrateur de Sao Paulo, qui même sans trémolos dans la voix a su communiquer de l’émotion, palpable dans la salle de presse en ce dimanche 9 septembre 1990 où Ayrton Senna remporte au Grand Prix d’Italie sa 26e victoire en F1, dépassant Jim Clark et Niki Lauda dans le gotha, et se lançant à la poursuite de Jackie Stewart (27) mais surtout d’Alain Prost (43) qui va lui répondre au micro, avant de riposter à Estoril et Jerez sur l’asphalte.

Ayrton a parfaitement raison

En seulement quatre mots et huit syllabes, Prost clôt ce débat lancé par le machiavélique Marincovich, comme pour éviter aux avatars de Faust de tomber sous le charme des sirènes et de Méphistophélès. Comme sur la piste, le Français ne suit pas sa Némésis telle une ombre. La pole position est le domaine réservé de Senna, son pré carré. En conférence de presse, l’introverti brésilien fend parfois l’armure pour révéler ses sentiments profonds. Plus maître de ses émotions, Prost ressort de sa lampe magique le mot « raison », mais l’associe au prénom Ayrton, celui de son rival. Senna n’est plus Senna, le Brésilien, le pilote McLaren, l’adversaire ou simplement « Il », la troisième personne du singulier. S’en suit une poignée de mains contre mauvaise fortune bon cœur où les deux ennemis font face à la presse : sourire contraint de Prost, gravité de Senna.

Sans jouer les Cassandre, il était évident que cette réconciliation de pacotille allait être un feu de paille. La conférence de presse d’Estoril en sonne déjà le tocsin, Senna se délectant des malheurs de Prost trahi par Mansell au premier tour du Grand Prix du Portugal. Ferrari est proche de l’implosion, le pompier Fiorio devant éteindre en catastrophe l’incendie que le pyromane Mansell a allumé sous ses yeux. Tel Ponce Pilate, Fiorio n’a pas voulu se salir les mains, mais Mansell ne voulait pas finir 1990 bredouille face au triple champion du monde. L’honneur du pilote anglais, touché dans son orgueil par les exploits à répétition de Prost dans sa combinaison écarlate, a justifié ce coup de Jarnac d’Estoril qui complique encore la tâche de Prost face à Senna.

Vainqueur à Jerez devant Mansell, Prost se donne un sursis jusqu’au Grand Prix du Japon. A Suzuka en octobre 1990, les mots de Monza font place aux actes. Les sabres remplacent les plumes et les micros. Senna applique sans vergogne la loi du talion après que la FIA lui ait stupidement refusé d’exploiter sa pole position sur le côté sale de la piste. Comme en 1989, son dauphin sur la grille a pour nom Alain Prost. Comme en 1989, le Français passe en tête au premier virage. Mais tel un diable sortant ses fourches caudines, Senna joue au bowling avec la Ferrari de Prost. Le strike est parfait, le championnat se finit dans un nuage de poussière au premier virage de Suzuka. La couronne mondiale revient chez Ayrton Senna, docteur Jekyll et Mister Hyde, ange et démon qui n’a pas digéré le cruel épilogue de 1989. Un seul sentiment coulait dans les veines de Senna en 1990, la vengeance, mot qu’il n’a bien sûr pas prononcé devant l’auditoire de Monza suspendu à ses paroles comme si l’Evangile allait connaître deux nouveaux chapitres inédits, selon Alain et selon Ayrton, ce dernier plaçant le Golgotha de son compère au premier virage d’un circuit de Nagoya, Suzuka. Plus qu’un mensonge par omission, c’est un cheval de Troie que Senna a dissimulé bien volontairement à tout le monde avant le money time. Le désir de revanche a été le plus fort, plus fort que l’esprit sportif ce jour là à Suzuka, loin du temps révolu des gentlemen drivers, Jim Clark, Tazio Nuvolari, Bernd Rosemeyer, Peter Collins, Mike Hawthorn ou encore Graham Hill devant se retourner dans leur tombe. Témoin de cet âge d’or, Jackie Stewart tentera de tirer les vers du nez à Ayrton Senna, lui montrant qu’une deuxième couronne mondiale ne donne pas droit au tapis rouge comme au Festival de Cannes.

A Budapest en 1991, le machiavélique Bernie Ecclestone orchestre une autre réconciliation de façade entre Prost et Senna, alors que le Français n’est plus le challenger du Brésilien pour le titre mondial. Senna est en 1991 engagé dans un duel avec Nigel Mansell, Williams Renault ayant remplacé Ferrari comme outsider de McLaren Honda. Ironie du destin, cette poignée de moins hongroise, aussi fake que l’initiative Marincovich de septembre 1990 qui semble avoir fait jurisprudence, intervient juste avant le Grand Prix de Belgique où débarque le future héritier des deux ogres du paddock : le phénomène Michael Schumacher, jeune espoir allemand propulsé dans l’élite des pilotes par Mercedes.

A Suzuka en 1991, Senna avoue en conférence de presse qu’il s’est vengé de Balestre en sortant délibérément Prost de la piste fin 1990 au Japon. A l’occasion de son troisième titre une fois de plus obtenu dans le fief japonais de Honda, le Brésilien se libère de ce poids intérieur, soulageant sa conscience. L’archange peut respirer, alors que Prost quitte la F1 en 1992 pour prendre une année sabbatique.

A Estoril en 1992, Williams Renault annonce le remplacement de Nigel Mansell en vue du championnat du monde 1993. Dix ans après le fiasco de Kyalami avec Renault sur les hauteurs de Johannesburg, Prost a l’occasion de boucler la boucle et de conjurer le sort, de laver l’affront avec le Losange. Sous l’égide de Bernard Dudot et du virtuose Adrian Newey, Didcot construit les meilleurs bolides de F1, surclassant McLaren désormais orpheline de Honda. Via un intox estival, Ayrton Senna propose des services gratuitement à Frank Williams. Une clause du contrat signé par Alain Prost mentionne un veto du Français à la présence d’Ayrton Senna comme coéquipier chez Williams. C’est un secret de polichinelle mais Prost ne revient pas dans le confort spartiate d’une F1 pour retrouver la fosse aux lions vécue chez McLaren Honda en 1989. C’est donc logiquement que le Brésilien est sur la black list de Prost pour 1993. Furieux, le Brésilien sait qu’il va devoir ronger son frein en 1993 chez McLaren ou imiter Prost via une année sabbatique, alors que Ron Dennis ne sait même pas encore quel moteur propulsera la MP4/8. Ce sera un Ford Zetec via un contrat client et non d’exclusivité, Flavio Briatore usant de tout son lobbying pour que Benetton garde une version plus avancée. McLaren ne rattrapera Benetton qu’à la onzième manche de 1993 au niveau de la puissance moteur, concrètement à Budapest, quand les carottes seront cuites pour le titre, presque mathématiquement acquis à Alain Prost.

C’est à Kyalami, lieu de sa Berezina, que Prost revient en fanfare en F1 début 1993. A Johannesburg, le Professeur revient tel le shérif forçant la porte du saloon : sur les chapeaux de roue, il fait le Grand Chelem. Locomotive de Williams, Prost rafle pole position, meilleur tour en course et victoire, mais il a décrypté le message de Senna. Aucun cadeau ne lui sera fait par le Brésilien, son dauphin en Afrique du Sud, durant tout 1993, pas plus que par Frank Williams, la FIA ou les journalistes. Car c’est un cadeau empoisonné dont a hérité Prost avec la FW15 dont le talon d’Achille est l’embrayage. Vu l’hégémonique saison de Nigel Mansell en 1992, Prost va être victime du jeu cruel des comparaisons. Tout autre résultat que le titre face à son coéquipier Damon Hill, rookie en F1, et aux prodiges Ayrton Senna et Michael Schumacher seulement propulsés par un V8 Ford Zetec en criant déficit de puissant par rapport au V10 Renault, serait un échec cinglant marquant au fer rouge son CV auréolé de gloire. La pole position et le podium sont donc le minimum syndical attendu chaque week-end.

A Donington Park en avril 1993, les vannes célestes s’abattent sur le Leicestershire en ce dimanche de Pâques. Même la présence de Lady Diana sur la grille ne convainc pas le Soleil de darder ses rayons de feu sur le circuit anglais. Sous cette pluie apocalyptique, Senna s’échappe en tête après un premier tour d’anthologie défiant toute logique. Médusé, Prost ne peut rien faire et finit troisième de cette course dantesque. En conférence de presse, Senna toise Prost et lui propose un échange de voitures, puisque le Français commet l’erreur de se plaindre de sa FW15 victime de problème d’embrayage. Il faudra attendre la fin de la saison pour comprendre que Prost avait raison, mais beaucoup lui reprocheront d’être mauvais perdant  ce jour là face à Senna étincelant pour ne pas dire stellaire, qui avait atteint son acmé. Pigiste de luxe en cette année 1993, Senna ne daigne venir courir que pour contrecarrer les plans de Prost vers le titre. Le phénomène brésilien sera encore aux commandes du championnat en Principauté de Monaco au soir de la sixième manche du championnat, empêchant le Français de caracoler en tête du Mondial. L’été sera fatal à Senna, Prost enchaînant quatre victoires de rang (Montréal, Magny-Cours, Silverstone, Hockenheim) le mettant en orbite vers sa quatrième couronne.

A Adelaïde en novembre 1993, les deux dinosaures font enfin une sincère paix des braves, révélant enfin publiquement le respect mutuel qu’ils se portaient secrètement. Les deux pensionnaires du gotha moderne de la F1 s’estiment mutuellement, sachant qu’ils étaient cent coudées au-dessus des autres pilotes de leur génération, exception fait de Nigel Mansell et Nelson Piquet. Ayrton Senna considérait Alain Prost comme le seul pilote digne de se battre avec lui, honneur qu’il fera à Michael Schumacher début 1994. Atteint par l’usure du pouvoir et l’inexorable érosion du temps, le Français tire sa révérence et laisse au brésilien son baquet chez Williams Renault pour 1994. Le podium australien referme un âge d’or de la F1 en terme d’adrénaline et d’intensité du bras de fer. La conférence de presse réunit deux pilotes unis par la même passion et par un respect enfin témoigné publiquement et sincèrement, dans la pudeur et l’hilarité générale, aux antipodes de la chape de plomb de Monza en septembre 1990. Pour la 41e victoire de Senna, les nuages noirs se dissipent enfin, le Brésilien se réconciliant même avec la presse française dans l’optique de son retour dans le giron Renault en 1994. En particulier, Senna recolle les morceaux d’un puzzle éparpillé avec Johnny Rives, premier journaliste français à l’avoir surnommé Magic. Le conflit manichéen est terminé, et Senna de passage à Paris après le coup de poing donné à Eddie Irvine à Suzuka en octobre 1993, fait un crochet au siège de L’Equipe après son audition Place de la Concorde au siège de la FIA. Il offrira un S à Johnny Rives, tel ce S de Senna devenu un virage mythique à Interlagos, où Senna débute en mars une onzième campagne sous la combinaison bleue de Williams, Eldorado enfin atteint par le Brésilien après deux ans de purgatoire chez McLaren. Ce sera la dernière saison pour le prince de la vitesse, la Faucheuse se chargeant de mettre fin à la somptueuse carrière de l’archange. Comme Bernd Rosemeyer, Peter Collins, Jim Clark, Jochen Rindt, Ronnie Peterson ou Gilles Villeneuve, le funambule Ayrton Senna se tue dans l’exercice de sa passion, retrouvant ces as de la vitesse au panthéon céleste des pilotes, au firmament du sport automobile.

Mais avant de monter aux cieux pour l’éternité, Senna laisse un message indélébile à Alain Prost, redevenu comme en 1992 commentateur des Grands Prix sur TF1 avec Jean-Louis Moncet et Johnny Rives. Déboussolé chez Williams, désorienté par la froideur du team si cassante comparé à la chaleur humaine de McLaren, Senna avait appelé plusieurs fois Prost pour lui faire des confessions intimes : risque sur la sécurité, manque de motivation face au jeune outsider allemand Michael Schumacher, difficultés de réglage de la rétive FW16 héritière de la capricieuse FW15  … A Imola lors du warm-up du dimanche matin, le triple champion du monde  témoigne en direct à la télévision française son amitié pour Alain Prost : Alain, tu me manques.

Si loin de l’animosité et du combat de coqs de septembre 1990 devant l’aéropage journalistique de Monza, Ayrton a fait la paix avec Alain avant de monter au ciel, tel John Lennon avec Paul McCartney avant le drame de New York le 8 décembre 1980.

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé, écrivait Lamartine.

Depuis ce funeste 1er mai 1994, la F1 est orpheline d’Ayrton Senna, cet écorché vif au rayonnement mystique, ce champion à l’aura digne d’un Muhammad Ali ou d’un Fausto Coppi, dont le cadre dépasse la seule sphère sportive. Deux décennies plus tard, aucun pilote n’a pu refermer la cicatrice pour un public privé du champion charismatique, pas plus Michael Schumacher, Damon Hill, Mika Häkkinen que Fernando Alonso, Kimi Räikkönen, Sebastian Vettel ou encore Lewis Hamilton.

 

Au cimetière de Morumbi, huit mots écrits en portugais résistent à la plainte infinie du vent qui souffle sur la mégapole de Sao Paulo : Nada pode me separar do amor de Deus.

 

  1. avatar
    30 octobre 2015 a 10 h 33 min

    Sans doute la conférence de presse la plus “fake” de tous les temps en F1, même si Prost et Senna ont eu d’autres conférences inoubliables : Estoril 90, Donington 93, Adelaïde 93

  2. avatar
    30 octobre 2015 a 19 h 06 min

    Salut Axel, texte particulièrement magnifique, surtout vers la fin.

    Quelle période dorée pour la F1, avec un mélange de pilotes d’exception (Prost et Senna) ainsi que plusieurs écuries compétitives.

    Il ne passe pas une seule année sans que je regrette le départ prématuré de Senna (jeu de mots volontaire), tout comme Michael Jackson d’ailleurs (je sais pas rapport).

  3. avatar
    31 octobre 2015 a 16 h 14 min

    Salut Fabrice,

    Oui bien vu pour “départ prématuré”. A noter que Senna vait gagné en 1990 au Canada en profitant de la minute de pénalité infligé à son coéquipier Gerhard Berger, qui avait anticipé le départ.

    Pour 1984-1993, oui période fabuleuse dominée par McLaren devant Williams puis le trio Lotus / Ferrari / Benetton en arbitre chronologiquement, et les moteurs Renault, Honda, Ferrari, que ce soit en turbo ou en atmo.

    Pour Ayrton Senna, c’était un pilote extraordinaire, il faut réaliser que fin 1991 dans une F1 totalement professionnalisée (même si Schumacher va encore élever le niveau en terme de préparation physique notamment), le Brésilien possède un ratio effarant de 60 poles en 126 GP !! Presque 50 % …

    Ecorché vif, passionné viscéral du sport auto, catholique fervent, mystique et charismatique, Senna était unique.

    Avant ou après lui, on a connu bien des pilotes au franc-parler : Niki Lauda, Gilles Villeneuve, Eddie Irvine, Jacques Villeneuve, Juan Pablo Montoya.

    Ou des pilotes charismatiques / romantiques, James Hunt, Jean Alesi, Elio de Angelis ou Gilles Villeneuve notamment.

    Mais Senna c’était la virtuosité de Jim Clark ou Ronnie Peterson, le mental d’acier de Fernando Alonso, le charisme et l’aura de Juan Manuel Fangio, l’agressivité de Schumacher, le refus viscéral de la défaite de Gilles Villeneuve, la science de la course de Niki LAuda ou Alain Prost, l’habileté diabolique sous la pluie de Jacky Ickx … le tout en un seul pilote !

    Et ses 3 titres, 41 victoires (dont 6 à Monaco), 65 poles, 19 cavaliers seuls, son duel avec Prost entre 1988 et 1993, son duel avorté avec Michael Schumacher en 1994, sa mort à 34 ans l’ont élevé au rang de mythe qui fascine encore aujourd’hui, 21 ans après.

    Et ce n’est pas près de s’arrêter.
    Montoya n’avait pas sa langue dans sa poche mais n’égalait pas Senna en talent ni en charisme, idem pour Jacques Villeneuve ou Eddie Irvine.

    Quant à Lewis Hamilton, sa personnalité défraye la chronique mais il est moins spontané que ne l’était le Brésilien, car le métis a été programmé par Ron Dennis, Norbert Haug et Mansour Ojjeh pour gagner depuis 1995 ! Il suffit de revoir ces vieilles photos de 1998 où le jeune pilote (13 ans) pose avec les titulaires Häkkinen et Coulthard devant la McLaren Mercedes championne du monde grâce à Adrian Newey.

  4. avatar
    2 novembre 2015 a 15 h 43 min

    Bon complément sur Senna Axel. Et comme souvent, et comme pour les rock stars, une fin tragique et/ou prématurée en pleine gloire (j’exclus donc ici Michael Jackson), et sans aucunement vouloir rabaisser Senna, aide à magnifier la légende. CF par exemple le club des 27 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Club_des_27) avec notamment Hendrix, Joplin, Cobain, Winehouse (et d’autres célébrités).

  5. avatar
    3 novembre 2015 a 10 h 33 min

    Salut Fabrice,

    Oui le fameux club des 27 mais d’autres génies de la musique sont morts bien trop tôt, John Lennon à 40 ans en 1980, Freddie Mercury à 45 ans en 1991, Jeff Buckley à 30 ans en 1997.

    Oui Ayrton Senna est mort à 34 ans en 1994, et en effet je suis d’accord avec toi indépendamment du talent de Senna, mourir jeune aide à amplifier le mythe, comme pour Jim Clark jadis.
    Pas de club équivalent en sport auto pour les infortunés qui sont morts en essais ou en course

    Moll mort à 24 ans en 1934
    Rosemeyer mort à 29 ans en 1938
    Wimille mort à 40 ans en 1949
    Ascari mort à 37 ans en 1955
    De Portago mort à 28 ans en 1955
    Collins mort à 29 ans en 1958
    Von Trips mort à 33 ans en 1961
    Bandini mort à 32 ans en 1967
    Clark mort à 36 ans en 1968
    McLaren mort à 33 ans en 1970
    Rindt mort à 28 ans en 1970
    Cevert mort à 29 ans en 1973
    Peterson mort à 34 ans en 1978
    G.Villeneuve mort à 32 ans en 1982 (né en 1950 et non en 1952 comme souvent indiqué par erreur dans les livres)
    Bellof mort à 28 ans en 1985
    De Angelis mort à 28 ans en 1986
    Senna mort à 34 ans en 1994
    Alboreto mort à 47 ans en 2001
    Bianchi mort à 25 ans en 2015 (accident octobre 2014 cependant)

  6. avatar
    3 novembre 2015 a 20 h 06 min

    Leur point commun est d’être tous dans la fleur de l’âge, globalement entre 25-35 ans. Mais c’est la nature dangereuse de la course qui force cela.

  7. avatar
    4 novembre 2015 a 11 h 10 min

    Salut Fabrice,

    Oui mais aucun âge maudit ne se dégage vraiment, même si plusieurs décès à 28 (De Portago, Rindt, Bellof et De Angelis) ou 29 ans (Rosemeyer, Collins, Cevert)

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