L’art du collectif (1/3) : Seattle Seahawks, l’intelligence dans la mise sous pression
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L’art du collectif (1/3) : Seattle Seahawks, l’intelligence dans la mise sous pression

Cette saison, il n’a jamais fallu autant pousser le collectif à son paroxysme pour asseoir son projet. Trois sports majeurs nous l’ont démontré : la NBA, le football et la NFL. Les San Antonio Spurs ont produit un jeu à la diversité offensive enchanteresse et à l’exécution parfaite pour éviter le « three-peat » du Miami Heat, l’Atletico Madrid a exalté en Liga (champion) comme en C1 (finaliste) ce que l’organisation défensive en football signifiait, et les Seahawks de Seattle ont été champions NFL avec l’une des meilleures défenses de l’histoire de la Ligue. Ces trois équipes ont su porter au pinacle les mêmes principes : discipline collective, coordination, cohésion, enthousiasme. Bref, à l’heure de la glorification de la performance individuelle, le collectif brille comme jamais. Après la saison 2013-2014 et avant que la saison 2014-2015 ne débute, bilan sur la tendance "sport co" du moment. Première partie : retour sur les performances défensives des Seahawks.

Le Super Bowl 48ème du nom s’annonçait électrique, il fut historique. La messe de la NFL a vu s’opposer la meilleure équipe offensive de la Ligue, les Denver Broncos et son quarterback MVP Peyton Manning, à la meilleure défense, les Seattle Seahawks. Sauf que de match, il n’y en a pas eu, la faute à une performance défensive des Seahawks qui marquera l’histoire de la NFL et la mémoire de tous les observateurs tant la domination des Seahawks fut exceptionnelle (victoire 43-8). A l’image de la saison, la domination territoriale, technique, physique et mentale des hommes de Pete Carroll fut absolue. Nous nous intéresserons particulièrement ici sur la principale force de la franchise : sa défense.

Ce fut sans nul doute la plus grande performance réalisée lors d’un Super Bowl. Par l’ampleur du score, l’adversité (la meilleure ligne offensive -celle des Broncos- contre la meilleure ligne défensive -celle des Seahawks), mais surtout, par la manière dont elle s’est dessinée. Dès la mi-temps, le match semblait plier (22-0). Une performance telle qu’outre-Atlantique, on s’est efforcé de savoir si la démonstration des Seahawks n’était tout simplement pas la meilleure partition défensive de l’histoire de la NFL. Mieux que les Chicago Bears 1985, les Baltimore Ravens 2000… ? Ces équipes ont gagné leur Super Bowl grâce la domination de leur défense mais elles n’avaient pas dû faire face à une attaque aussi prolifique que celle des Broncos de Denver. Qu’importe. La question n’est pas de savoir quelle est sa place dans l’histoire du jeu, qu’elle fasse partie du débat est déjà un exploit qui en dit long.

Domination physique asphyxiante imprimée par la fougue de sa jeunesse (plus jeune franchise de la ligue), pass rush vicieux réglé comme une horloge avec une incroyable vitesse d’exécution altérant la routine habituelle de Peyton Manning pour trouver ses cibles, D-line (ligne défensive) explosive sur la ligne de scrimmage, pression constante, couverture prompte par la secondary, plaquages parfaits… Tels auront été les marqueurs de cette correction, plus largement de l’identité de jeu prônée par Pete Carroll et du coordinateur défensif Dan Quinn. Les effets ont donc été terribles : une défense offensive par la production de turnovers (4 ballons récupérés) auréolé par le pick-six de Malcolm Smith de 69 yards et le jeu à la course de Denver aura été réduit à néant, ce que personne n’avait su faire jusqu’à présent.

Les Seahawks ont été jusqu’à mener 36-0. Pis, quand les Broncos avaient parcouru 11 petits yards, les Seahawks avaient déjà 15 points inscrits au tableau d’affichage du MetLife Stadium de New-York. Pression, couverture, plaquages (pour pertes), technique et propreté dans l’exécution, turnovers provoqués, attaque efficace et tout en maîtrise. L’effort collectif fut parfait. Au-delà du Super Bowl, durant la saison les Seattle Seahawks ont pratiqué ce que, à l’image du soccer, on pourrait assimiler au football total. Un spectacle à part entière par leur précision létale.

« Je crois que le monde a compris à quel point notre équipe est complète, à quel point notre défense l’est. Ce n’est pas juste la ‘Legion of Boom’ avec quatre gars (ndlr : Brandon Browner à l’origine, mais Byron Maxwell cette saison, Richard Sherman, Earl Thomas et Kam Chancellor) qui jouent un bon football. C’est aussi un grand corps de linebackers, et une superbe D-line. Ils méritent le respect » déclara Richard Sherman à l’issue du match.

Seattle n’est pas qu’une défense à la technique et l’intelligence parfaite, c’est une confrérie qui cultive la rancune, le perfectionnisme, la remise en question. Une bande de marginaux galvanisés par un coach qui les encourage à être eux-mêmes. Le sens du défi est leur oxygène et le trash-talk l’illustration d’une fierté, celle d’un leadership revendiqué. Malcolm Smith (linebacker) résume ce qui les anime : « Chacun se nourrit de l’autre. On a le même type d’attitude et d’approche, on est une bande de mecs prêts à en découdre, des gars qui ont été négligés. »

Le football est un art de vivre et le terrain un lieu de défouloir. Car ce qui a marqué les esprits, c’est l’alliage de leur physicalité et de leur confiance. Aucune autre équipe n’a joué avec une aussi grande énergie, une aussi grande passion, un tel impact que les Seahawks. La clé de cette férocité ? Le travail d’abord. La préparation par l’étude, l’analyse vidéo, l’identification des circuits préférentiels, des tendances. C’est cette préparation qui leur confère une aussi grande confiance. Parce qu’ils maîtrisent leur football, et celui des autres. L’instinct commun, ensuite. Eux parlent de confiance mutuelle, de groupe connecté, déterminé, d’une fraternité qui se serait développée d’où ce plaisir de jouer ensemble, ce confort permettant de faire les bons choix et les bons déplacements selon les situations.

Leur jeu a atteint une telle perfection dans la lecture que, selon Quinn et plusieurs joueurs défensifs, lors du Super Bowl les jeux appelés par Peyton Manning se lisaient dans ses yeux. Signification ? Denver a été dépassé par la multiplicité des ajustements, preuve que Seattle a parfaitement travaillé son sujet. En revenant sur le Super Bowl, Bobby Wagner (linebacker) déclarait encore le 15 juillet dernier sur ladite supériorité :

« Ils semblaient effrayés. » « Personne ne voulait attraper le ballon. Personne ne voulait venir au milieu (ndlr : aller au second rideau, la zone des linebackers) ». Si vous regardez les matches précédents, les Broncos ont eu beaucoup de ballons au milieu. » « Dès le premier contact, Kam (Chancellor) est venu frapper au milieu et a cogné (Demaryius Thomas). Vous n’avez pas vu beaucoup de balles plein champ à la suite de cette action. Si les passes étaient complétées, ces completions étaient très timides. Cela veut dire beaucoup sur la valeur de notre défense ».

La défense des Seahawks a privilégié une chose sur toutes les autres, la pression, mais le plus étonnant, c’est comment les Seahawks ont pu autant dominer la Ligue avec le plus élémentaire des systèmes contre la passe : la cover 3 le plus souvent (d’une formation 4-3 under) où les cornerbacks et le free safety prennent chacun à leur compte un tiers du terrain. Ils ne l’ont pas simplement utilisé, ils l’ont mis en pratique pour détruire les attaques adverses via les adaptations. Et pas n’importe lesquelles. La cover 3 est ancienne mais Seattle l’a rendu moderne en la faisant sienne, en réduisant les lignes au maximum.

Ainsi, au sein de la ligne défensive, un « Leo » a été intégré, c’est-à-dire un joueur hybride mi-defensive end mi-linebacker pour ajouter de la pression via le blitz. Chris Clemons et Cliff Avril ont eu ce rôle durant la saison, mais l’addition de Bruce Irvin (ancien safety et defensive end jusque-là) à la position d’outside linebacker a continué d’optimiser la qualité des blitz (19 plaquages en 4 matches, 2 sacks, 1 interception). Conséquence, la polyvalence du trio Clemons, Avril, Irvin était plus efficace qu’avec l’usage d’un habituel defensive end, et cette confusion a débouché sur une défense aux allures de 3-4 (puisque l’alignement ne permettait pas de discerner quel était le système utilisé, qui allait blitzer).

Au sein de la secondary, Kam Chancellor, habituel strong safety, a été utilisé comme un véritable linebacker et Earl Thomas, free safety, en plus de prendre soin des zones profondes, est allé instinctivement casser les potentielles passes et stopper les courses par son sens aiguë de l’anticipation. Seattle, machine à sang froid, a préféré les couvertures courtes et agressives aux systèmes défensifs trop complexes en oscillant entre les approches classique et moderne, en alternant la man/zone coverage avec des joueurs grands, rapides, agressifs dont le seul but est d’être productif.

Par cette polyvalence exceptionnelle, la pression pouvait donc venir de n’importe où. Toute la ligue a subi la meilleure défense contre la passe, en yards, en turnovers et en interceptions. La capacité à assumer leurs rôles avec une telle précision a fait des Seahawks une défense étouffante. Dans nulle autre franchise les adaptations de ce genre ont eu plus de succès, notamment pour la défense contre la passe symbolisée et menée par la « Legion of Boom » (hormis les Saints, 2ème de la ligue en la matière).

Lors de la première saison de Pete Carroll à Seattle, la défense occupait le 27ème rang en total defense. Elle est devenue 9ème la saison suivante, pour finir première dans presque toutes les catégories statistiques cette saison. A l’heure où les esprits offensifs scrutent le rendement des quarterbacks, l’attribution du titre MVP a été décernée à un joueur défensif, Malcolm Smith. Comme un symbole. Le dernier joueur défensif à avoir eu l’honneur de cette récompense fut le safety Dexter Jackson des Tampa Bay Buccaneers lors du Super Bowl 2002. Une autre franchise pouvant se targuer d’avoir réalisé une des plus grandes performances défensive de la décennie, mais les Seahawks visent déjà plus haut qu’un Super Bowl : devenir une dynastie.

  1. avatar
    12 août 2014 a 11 h 07 min

    Salut,

    merci pour l’article, très intéressant, comme plus globalement, le thème de votre “triptyque collectif” : ‘SAS – Seahawks – Athletico”.
    A ce sujet, quand vous évoquez la glorification de la performance individuelle, je trouve très symptomatique de voir les Spurs s’imposer face au Heat de Lebron James (le genre de joueur à plonger dans les tribunes, au buzzer, pour gonfler ses stats perso d’un dernier rebond) [enfin "le genre de joueur", façon de parler, car LBJ reste unique].

    Pour revenir à l’article, ça fait 4, 5 ans que je ne suis plus du tout la NFL, j’étais surtout un suiveur actif à l’époque de la domination de Tom Brady et des Patriots. J’ai donc été très surpris de voir l’évolution du style de jeu des Seahawks, qui dans mes souvenirs reposait surtout, dans le milieu des années 2000, sur le talent de leur Running Back de l’époque, Shaun Alexander.

    Sinon, je trouve très juste le fait d’insister sur le premier impact du match, qui donne le ton, et peut créer une certaine appréhension chez l’adversaire. Je suis très sensible, moi qui faisais du rugby, à cette occasion de prendre un avantage psychologique dès le début d’un match, avec un énorme contre au basket, un timbre au rugby/ rugby à 13 ou Foot US, ou encore un stop impressionnant au Hockey ou au Handball.

    Pour finir, petite question: Je n’ai pas vu la finale, ni aucun match de P-O, et vous parlez bcp de l’ adaptation défensive permanente des Seahwaks, face au jeu de passe adverse, de leur cadrillage du terrain, de leur pression constante sur le QB… La solution, face à cela, n’était-elle pas de privilégier le “jeu de course” avec des (p-e petits) gains de yards obtenus grâce au Running Back ?

    • avatar
      12 août 2014 a 23 h 53 min
      Par RuUB

      Merci.

      Oui, c’est vrai que le jeu au sol est la base du jeu offensif en NFL. C’est cette base qui permet ensuite de diversifier les jeux, d’alterner les jeux de course et de passe pour ainsi mieux faire tourner en bourrique les escouades défensives adverses.

      Sauf que les Seahawks empêchent toute diversification parce qu’il est impossible de trouver son rythme (qu’on doit en principe trouver via le jeu au sol) face à une défense aussi complète et polyvalente. Cette saison, on a beaucoup mis en avant la secondary (à raison), mais c’est oublier à quel point leur défense fut aussi complète (raison pour laquelle j’ai introduit la citation de Sherman).

      Tu évoques l’importance de l’avertissement pour la dimension psychologique (plaquage appuyé de Kam Chancellor sur D. Thomas), il y a eu exactement la même situation concernant le jeu au sol avec le fumble de Knowshon Moreno dès sa deuxième sollicitation. Ensuite, tout est allé très vite. Dès le jeu suivant, Manning a lancé une interception pour Kam Chancellor, et sur son 4ème drive, il lance une deuxième interception : 22-0. Momentum fatal.

      Le jeu de course des Broncos n’a donc jamais pu vraiment exister (s’installer). Ce qui a été le plus étonnant dans ce match, c’est la faiblesse d’entrée de la ligne offensive des Broncos (peut-être la meilleure de la Ligue) face à la ligne défensive des Seahawks. Le front seven des Hawks a été fabuleux. C’est sur la ligne de scrimmage que les Broncos ont perdu le match. Ça a dissuadé Manning de lancer pour des longs tracés (puisque temps moindre pour la lecture), et n’a pas encouragé le jeu au sol : perte de terrain potentielle voire turnovers (cf. le fumble provoqué mais non recouvert évoqué). Et quand on goûte à la capacité de production des Seahawks, on s’abstient et privilégie les tracés courts pour gagner en sécurité.

  2. avatar
    12 août 2014 a 19 h 15 min
    Par Tili94

    Article agréable à lire.

    Ruub, tu mentionnes le fait que les Seahawks ont produit la performance défensive la plus impressionnante de l’histoire du Super Bowl. Je t’invite à lire l’article que j’ai écrit à ce sujet, 5 articles en dessous du tiens (“Seahawks 2013 / Super Bowl XLVIII : pour la postérité”). Tu trouveras davantage d’éléments à ce propos.

    Au-delà des ajustements défensifs de Seattle, Denver a d’abord été dépassé par la vitesse et la dureté des Seahawks. Ceux-ci sont sortis vainqueur d’une conférence NFC (et d’une division NFC West) infiniment plus physique, dense et homogène que l’AFC. Les playoffs en NFC ont été d’une intensité folle. Forcément, quand les équipes sont bonnes des deux côtés du ballon (en attaque ET SURTOUT en défense), ça donne tout de suite une autre dimension aux matchs, 49ers, Saints et Panthers possèdant une top 5 défense.

    @Sporthinker > pour contrecarrer une défense contre la passe efficace, le jeu au sol est en effet une solution. Les Saints s’y sont essayés en début de match (NFC Divisional), avec assez de succès. Les 49ers ont littéralement marché sur les Seahawks grâce à leur jeu au sol (NFC Championship). Seulement, ces deux équipes (comme les Broncos au Super Bowl) se sont retrouvées à courir après le score en fin de match. Le jeu au sol ne permet pas de recoller suffisamment rapidement. Elles se sont donc presque exclusivement concentrées sur la passe, ce qui a permis au pass rush et à la Secondary des Seahawks de jouer dans son registre préférentiel.

  3. avatar
    14 août 2014 a 0 h 05 min

    Merci à tous les deux pour les explications, très précises !!

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