Ces « fights » qui font tant de mal au hockey
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Ces « fights » qui font tant de mal au hockey

Les Canucks de Vancouver et les Flames de Calgary. Deux équipes inconnues en France pour le grand public avant la bagarre de janvier 2014. Deux équipes dont ce public a pris « connaissance » en regardant les rares images de la NHL qui traversent l’atlantique. En janvier 2014, les médias français se sont amusés. Une partie du public a crié au scandale, une autre au génie. Malheureusement, c’est souvent par ces images que le public, français comme américain, est attiré par le hockey. On comprend pourquoi les instances de la NHL ne sanctionnent guère. Gladiateurs des temps modernes, retour sur ces hockeyeurs qui transforment le Centre-Bell et autres patinoires en Colisée.

Cette fois, on pensait que c’était fini. Du moins, que ça se calmerait. Pour la saison 2013-2014, la NHL veut stopper l’hémorragie. Elle crée une nouvelle règle : il devient interdit de retirer son casque pour combattre. Sinon, c’est deux minutes de pénalité en plus des cinq habituelles sanctionnant ces « fights ». Krys Barch, des New Jersey Devils, et Brett Gallant, des New-York Islanders, sont plus futés que les dirigeants de la ligue nord-américaine. Ils se retireront l’un et l’autre leur casque. Des gentlemen. Dur dur, de freiner un phénomène vieux d’un siècle.

C’est en 1922 que la NHL a introduit la notion d’acceptabilité vis-à-vis des combats en un contre un. On parle alors de la « règle 56 ». Sanctionnés par cinq minutes de pénalités à chaque reprise, les protagonistes voient leur combat encadré par l’arbitre. Un peu. Les combattants doivent laisser de côté l’essence du hockey : les crosses et les gants, et obéir si l’arbitre souhaite mettre fin au combat. Alors tous les deux matches en moyenne, l’arbitre vérifie que les joueurs n’usent ni de leurs gants, ni de leur crosse. Et regardent. C’est seulement quand l’un des gladiateurs peut savourer sa victoire et entendre la foule l’applaudir que l’arbitre intervient. Un genou à terre, un gladiateur a perdu. L’arbitre siffle la fin du repos pour les autres joueurs, de cet instant de défoulement populaire pour le public des tribunes.

Quelques secondes de jeu, une tactique, et des « policiers »…

Ces « fights », tolérés par la ligue, n’ont rien à voir avec les bagarres générales qui donnent une rare occasion aux médias français de s’intéresser à ce sport. Quoique. Si le match entre les Canucks et les Flames a laissé place à un joyeux cirque après deux secondes de jeu, c’est peut-être que les 12 acteurs savaient même avant le match qu’à un moment, ils pouvaient en découdre. C’est possible, se disent-ils. Et certains attendent même le moment opportun.

Car au hockey (du moins en NHL), le « fight » est une arme comme une autre. Une des deux équipes sur la glace souffre ? Le coach choisit de faire rentrer son « policier », joueur dont l’impact physique et le goût du combat constituent l’essentiel des qualités. Le « policier » peut tenter de faire basculer un match. En impulsant un choc psychologique. En protégeant sa vedette des autres. En déclenchant une ambiance des grands soirs dans le public. Ou car l’équipe n’a plus rien à perdre : certaines équipes dominées décident de jouer aux gras bras pour intimider l’adversaire, dans l’optique du prochain match. Disons-le, le « policier » a souvent quelques lacunes techniques. Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. Le « policier » ne doit pas faire dans la dentelle. C’est un gladiateur. En 2012, les Rangers de New York rencontrent les Devils de New Jersey. Les premiers subissent un affront : les visiteurs alignent trois « policiers » d’entrée. Inacceptable. Une provocation. Ils emboitent le pas. Trois secondes, et le match commence sous une bagarre générale. Pourquoi pas ? The show must go on…

Une encéphalopathie traumatique chronique, un jeu vidéo, et un « coup du chapeau »…

En 2009, la tradition traverse l’Atlantique. Le championnat suisse imite. Les « fights » y sont autorisés. Deux ans plus tard, un gladiateur canadien meurt. Il avait 29 ans. Certes, « The Boogeyman » Derek Boogaard décède à la suite d’un mélange peu conseillé. Il ne faut pas mélanger de l’alcool et de l’oxycodone, un traitement anti-douleur. Mais ce n’est pas là le propos. Sa famille décide de laisser son cerveau pour étude au Center for the Study of Traumatic Encephalopathy de l’université de Boston. On découvre que The Boogeyman souffrait d’encéphalopathie traumatique chronique, des atteintes au cerveau similaires à la maladie d’Alzheimer. La carrière de « policier » du joueur n’y est pas pour rien. Derek Boogaard a joué 277 matches en NHL. Il s’est battu 70 fois. Il n’a mis que 3 buts, et s’est vu infliger 600 minutes de pénalité. Les examens médicaux font le bilan : le cerveau est endommagé. Beaucoup. Des atteintes neurologiques plus avancées à 28 ans que celles de Bob Probert, « policier » mort à 45 ans.

Les instances de la NHL voient mourir ces joueurs. Elles constatent les dégâts. La ligne reste la même. Les raisons d’une passivité coupable ? Les mêmes que celles qui poussaient entre 50 000 et 75 000 spectateurs à venir au Colisée romain, il y a de cela quelques temps. Voir du sang, de la sueur et des larmes. Un sport-spectacle où la rivalité sportive peut à tout moment dégénérer en combat primitif (ou presque). Attirer une clientèle, car le sport-spectacle est avant tout un modèle économique. Un modèle économique qui désole bon nombre de passionnés, souffrant de voir le sport collectif le plus rapide du monde être interrompu pour laisser place à ces vieux instincts romains dont la survie peut aussi être constatée dans un sport comme le MMA. Là où ils ne viennent pas gâcher l’intensité du jeu, la vitesse des patineurs et l’esprit du sport.

Ces « fights » ne viennent pas seulement nuire à l’image d’un sport dont on évoque seulement les dérapages dans certains pays, comme le nôtre. Ils font entrer le règlement de compte dans le sport collectif. Les « policiers » font figure de Lucky Lucke des patinoires. Poussé à son paroxysme, ce phénomène bouleverse le monde du jeu vidéo. Le jeu « NHL » innove : dans son canapé, le joueur en a marre du hockey ? Il lui suffit d’appuyer sur une touche, et « NHL » devient un jeu de boxe. Dans la peau d’un guerrier, il est possible de mettre son adversaire au sol. Le combat dans le monde du jeu n’est pas choquant. C’est cette façon de dénaturer l’esprit du sport collectif, jusque dans le loisir.

Dernier exemple, s’il en faut : le coup du chapeau de Gordie Howe. Mettre trois buts dans une rencontre, c’est beau. En marquer un, faire une passe décisive et participer à un combat, c’est mieux. C’est en tout cas ce qui se cache derrière l’expression. En décembre 1995, Gardie Howe revêt la tunique des Red Wings de Détroit et affronte les Bruins de Boston. Il réalise l’“exploit”. Lui aussi, a fait mal au hockey.

  1. avatar
    28 janvier 2014 a 14 h 51 min

    Merci pour l’article !

    “Drôle” de métier que “policier”. Je me rappelle avoir lu une interview (de Larraque?) qui disait son ras-le-bol de n’avoir que ce rôle. Comme tu l’écris, ces joueurs sont bien souvent assez médiocres techniquement et n’ont d’autre choix que de se battre. Des gladiateurs comme tu dis, puisqu’ils sont quelque par des esclaves.

  2. avatar
    28 janvier 2014 a 21 h 43 min
    Par France Hockey sur Glace

    Voilà la réponse émise par Monsieur Lecanuet, maire de Rouen de l’époque, quand Le Feuvre et Legay voulurent implanter une équipe de hockey à Rouen “amener un sport de voyous à Rouen n’était pas forcement une bonne idée”. Tout est dit ! Source “Rouen Char 76″

  3. avatar
    29 janvier 2014 a 9 h 15 min

    Et on ne peut pas dire que la ligue magnus soit très violente.. Malgré les a priori négatifs liés aux fights nord-américains

  4. avatar
    29 janvier 2014 a 15 h 02 min
    Par Skancho

    Il serait intéressant de se pencher sur l’intérêt du public américain envers la violence dans le sport : Hockey sur glace, football américain (des polémiques surgissent régulièrement suite à des décès ou des chocs particulièrement spectaculaires), Nascar… Ce sont des choses qui feraient au contraire fuir les spectateurs en France mais qui est bankable outre Atlantique. La violence de leur société n’y est pas pour rien, mais je pense que la modernité les obligera a renoncer à toutes les choses favorisant par trop les décès ou comas directement liés à des faits de jeu.
    En tous cas, j’ai appris plein de truc grâce à cet article, merci bien.

    • avatar
      29 janvier 2014 a 16 h 57 min
      Par Pallak

      Le public américain sait maintenant les dommages que causent les coups à la tête au foot us et au hockey. la ligue de football vient d’éviter un procès monstre en versant une indemnité de 765 millions de $ à plusieurs milliers d’anciens joueurs qui attaquaient la ligue pour ne pas les avoir informer de la dangerosité des coups à la tête alors que la ligue avait déjà en main certains rapports scientifiques. Barack Obama a déclaré publiquement qu’il n’aurait pas souhaité que ses enfants pratiquent le foot us.
      Pour le hockey, c’est la même chose. Malgré cela le public s’il déclarait cette année au Québec à 72% vouloir éliminer les bagarres, il faut voir la foule se lever et hurler dès lors que les gants tombent durant un match… un plaisir inavouable.

  5. avatar
    29 janvier 2014 a 16 h 51 min
    Par Pallak

    Merci pour l’article. c’est tellement affligeant que la bagarre générale Vancouver Calgary ait tournée en boucle dans les médias français. Nous sommes je crois à un tournant sur le cas des bagarres. D’un côté les études scientifiques démontrent désormais clairement l’impact physique des bagarres et des coups à la tête en général sur les joueurs, au hockey et au foot us et bon nombre de journalistes nord-américains se positionnent contre les bagarres. Nonobstant les spectateurs qui aiment ce spectacle sans trop l’avouer, d’un autre côté les joueurs de hockey eux-mêmes (dont l’appui par vote est obligatoire pour changer une règle de jeu) sont favorables aux bagarres! La raison? Chaque équipe compte 1 ou 2 joueurs capables de se battre régulièrement et ils sont hockeyeurs professionnels en grande partie pour cette raison. Ils perdraient donc leur boulot sans les bagarres et leurs coéquipiers les protègent en se positionnant en faveur des bagarres. Les mentalités changent mais on risque de voir ces images encore longtemps.

  6. avatar
    29 janvier 2014 a 16 h 57 min

    Exact, ce serait très intéressant, et ça s’inscrit dans un contexte, celui de la société américaine, son histoire, sa culture etc Mais je ne pense pas que cela s’arrêt de ci-tôt, la santé des joueurs continuera d’être sacrifiée par des machines à business énormes qui vivent d’un public qui, lui, adore…

  7. avatar
    29 janvier 2014 a 17 h 40 min
    Par White

    J’ai le sentiment que les fights, que ce soit en 1 contre 1 ou en “line brawls” (5 contre 5, en gros…) font partie de la culture nord américaine, mais pas européenne. La taille des patinoires et les gabarits européens font que le jeu se base davantage sur la technique et le patinage. Les clubs de NHL ne s’y trompent pas, puisqu’ils importent des joueurs européens pour marquer des buts (ou comme gardien), pas pour se bagarrer. Même si certains Européens (Kasparaitis, U. Samuelsson, Ivanans par le passé, Roussel ou Gudas actuellement) pratiquent un jeu axé sur le physique.

    L’avantage de ces bagarres, c’est qu’elles ajoutent de l’émotion. Elles font partie des rivalités, cela ajoute du piment. C’est le côté “storytelling” de ce sport. Ce n’est pas négligeable pour attirer le (télé)spectateur.

    Je trouve que le problème des charges à la tête est beaucoup plus préoccupant, car il s’agit non pas d’intimidation mais de tentatives de blesser! C’est beaucoup plus mesquin que les bagarres.

  8. avatar
    29 janvier 2014 a 17 h 45 min
    Par Guess

    Je ne comprends même pas pourquoi on aborde ce sujet, dans un pays qui n’en a aucune idée…

  9. avatar
    30 janvier 2014 a 9 h 42 min

    C est justement pour ça que j ai abordé le sujet !

  10. avatar
    30 janvier 2014 a 10 h 48 min

    1955 pour le Gordie Howe hat trick, mea culpa. Merci Mathieu !!

  11. avatar
    30 janvier 2014 a 19 h 25 min
    Par Rory

    La différence avec le MMA c est qu on a affaire a des combattants professionnels, entraîné, formé. On est loin des bourres pifs de bourrins qu on voit en Hockey, quand on regarde un grand combat de MMA avec George Saint pierre ou Rory Macdonald on voit un vrai sport. Un sport de combat en somme, et pas “une vulgaire bagarre”.

  12. avatar
    30 janvier 2014 a 19 h 26 min
    Par Rory

    Après on peut interdire aussi les sports de combats dans ce pays, tant qu on y est.

  13. avatar
    30 janvier 2014 a 19 h 28 min
    Par Rory

    Scientifiquement, le sport le plus violent est le football américain, suivent le hockey et la boxe.

  14. avatar
    30 janvier 2014 a 21 h 29 min

    Je n ai aucun souci avec la boxe le MMA ou autre sport de combat, ce qui est critiqué ici c est l impact de ces fights et leur intrusion dans un sport collectif. Selon moi cela va à l encontre de certaines valeurs, détruit médiatiquement l image d un sport, la beauté du jeu en introduisant une nouvelle variable qui peut tout changer et amène certains à s intéresser à ce sport qu’à travers ce prisme des combats à mains nues sur la glace.

  15. avatar
    17 mars 2014 a 12 h 02 min

    Oui les “Fights” c’est assez abusif et dangereux mais Le Hockey n’a rien d’un sport de voyous au contraire (voilà pour le maire de Rouen de l’époque qui a maintenant l’une des meilleures équipe de France dans sa ville..), je parle en connaissance de cause ! Allez voir si vous en avez l’occasion un match des Boxers de Bordeaux, je suis abonné, c’est un spectacle de plus de deux heures à coup de 3500 spectateurs par match avec une ambiance de folies ! Les joueurs donnent tout, oui parfois ils se battent mais ça fait parties du spectacle et à la fin même si il y a eu 300 bagarres dans le match (#exageration) les deux équipes se serrent la main et se respectent. Un peu comme au Rugby.
    Alors pourquoi le Rugby serait un sport de gentleman et le Hockey un sport de voyous ?

    En tout cas bel article

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