Pourquoi Lance Armstrong avait-il choisi le Tour de France à partir de 1999 ?
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Pourquoi Lance Armstrong avait-il choisi le Tour de France à partir de 1999 ?

Auteur du plus fabuleux come-back de l’Histoire du sport, qui s’est avéré être la plus grosse imposture via un système de dopage d’élite, Lance Armstrong avait choisi le Tour de France comme bastion à partir de 1999.

Printemps 1999, les routes d’Europe voient les classiques flandriennes et ardennaises se dérouler avec des pelotons orphelins de Lance Armstrong.

Un journaliste vient interviewer le Texan pour comprendre la raison de cette impasse sur ces courses d’un jour qui ont fait son succès dans le passé, avec des victoires dans la Clasica San Sebastian (1995), sur la Flèche Wallonne (1996) et bien entendu le Championnat du Monde sur route (1993), gagné devant Miguel Indurain en personne sur un circuit d’Oslo noyé par la pluie scandinave. Tout le monde pensait que le lien tissé depuis 1993 entre Armstrong et les classiques de printemps était un lien viscéral.

Non, je ne suis engagé sur aucune des classiques.

- Et… pourquoi ?

- Je me concentre sur le Tour.

- Oh, on vise le Tour, maintenant, répond le journaliste avec un sourire condescendant.

Peu après, Armstrong rencontre Miguel Indurain dans l’ascenseur de l’hôtel, et lui explique également qu’il passe le plus clair de son temps dans les cols pyrénéens à préparer la Grande Boucle.

L’Espagnol s’abstient de tout commentaire mais désignera Lance Armstrong comme son favori suprême pour le maillot jaune avant le prologue du Puy-du-Fou qui voit le leader de l’US Postal, équipe ayant bénéficié d’une wild-card.

Un succès final du Texan paraît bien utopique aux observateurs qui pronostiquent eux une victoire d’Alex Zülle, Bobby Julich, Fernando Escartin ou encore Abraham Olano dans cette édition orpheline du tandem roi Jan Ullrich / Marco Pantani.

Pourtant, Armstrong a terminé 4e de la Vuelta fin 1998, devançant des coureurs de la trempe de Laurent Jalabert ou Roberto Heras au classement général. Après son exploit ibérique, le Texan reçoit un email du nouveau directeur sportif de l’US Postal, le jeune retraité belge Johan Bruyneel, message envoyé peu avant les Championnats du Monde de Valkenburg, où Armstrong terminera 4e du chrono (gagné par l’Espagnol Abraham Olano) et 4e également de la course en ligne (remportée par le Suisse Oskar Camenzind).

“Vous auriez fière allure sur le podium du prochain Tour de France, ceint du maillot de champion du monde.”

C’est donc Bruyneel qui convainc Armstrong de se lancer dans l’épopée du maillot jaune. Le 25 juillet 1999, le Belge voit son poulain ouvrir son septennat par un première victoire inattendue, dominant Zülle et Escartin du haut du podium élyséen. En l’absence d’Ullrich et Pantani, Lance Armstrong a cannibalisé le Tour de France, tuant tout suspense dans l’oeuf.

La surprise est colossale de voir Armstrong s’emparer du maillot jaune après le Puy-du-Fou en 1999, elle l’est encore plus de le voir humilier le peloton lors du chrono de Metz, l’Américain dressant la guillotine sur Olano rattrapé dans un contre-la-montre pour la première fois de sa carrière !
Encore abasourdis, les journalistes comme les rivaux du Texan voient le maillot jaune porter l’estocade sur les hauteurs de Sestrières, après la première banderille plantée en Lorraine.

Dans le Piémont, Armstrong écrase le Tour de France 1999. Sauf accident, il a course gagnée, Alex Zülle ayant perdu six minutes dans une chute au passage du Gois. Tutoyant la perfection, Armstrong met un point d’orgue à son hégémonie au Futuroscope, gagnant le dernier contre-la-montre avant l’étape de Paris qui le couronne vainqueur du Tour.

La croisade de Lance Armstrong et Johan Bruyneel, leur quête du Graal, est réussie. Mais atteindre la quadrature du cercle possède quelques inconvénients, car l’US Postal se prend le boomerang en pleine face. Le succès d’Armstrong se transforme vite en victoire à la Pyrrhus.

Le hold-up parfait réussi par l’imposteur américain possède une faille, conséquence d’une petite erreur de Johan Bruyneel. Bien qu’européen et voisin de la France en tant que Belge, l’ancien coureur de la ONCE a oublié que les Français avaient un péché mignon en sport, le fameux effet underdog.

Ils ont toujours préféré les outsiders aux favoris, les dauphins aux vainqueurs, les Poulidor aux Anquetil. Et Lance Armstrong ne fait donc pas exception, son maillot jaune est synonyme de suspicions de dopage, de critiques acerbes, de controverses incessantes … Surtout que l’Histoire est trop belle pour être vraie, moins de trois ans après ce cancer aux testicules qui avait interrompu la carrière de l’héritier désigné de Greg LeMond au pinacle du cyclisme américain. Aux yeux du public français, le Texan a franchi le Rubicon par son doublé Metz – Sestrières. Pour beaucoup, même en l’absence de preuves de dopage EPO, Armstrong est un usurpateur, un imposteur dès 1999.

Coupable d’imposer sa férule avec une trop insolente facilité, Armstrong se verra affublé d’une compagne dont il se serait bien passé pendant sept ans, une épée de Damoclès répondant au doux nom de suspicion.

Pourquoi Bruyneel et Armstrong ont-ils jeté leur dévolu sur le Tour de France ?

Primo car les classiques de printemps, qu’elles soient flandriennes (Tour des Flandres, Gand – Wevelgem, Paris – Roubaix) ou ardennaises (Flèche Wallonne, Liège – Bastogne – Liège, Amstel Gold Race) représentent un aléa trop fort. Survivant du cancer, Armstrong veut venger cette saison perdue que représente 1997, qu’il aurait du disputer sous le maillot de Cofidis. Plus que le souvenir de la firme de Wasquehal, c’est le temps perdu à jamais que veut venger le Texan.

Et la Grande Boucle, bien plus que les classiques, est favorable aux séries, moins propice à la glorieuse incertitude du sport.
Dans la jungle cycliste, Armstrong veut être roi et apposer violemment son sceau sur le maillot jaune.

Tous les grands du passé ont dominé par périodes. Lauréat en 1949 et 1952, l’Italien Fausto Coppi ne fut vaincu en 1950 que par une fracture du col du fémur sur le Giro le contraignant au forfait, puis en 1951 par le chagrin causé par la perte de son frère cadet Serse, sur le Tour du Piémont. Malgré tout le respect que l’on peut porter à la démonstration de virtuosité d’Hugo Koblet réalisée en juillet 1951, avec le fameux exploit de Brive – Agen, le Suisse avait dominé le fantôme de Coppi.

Plus tard, Jacques Anquetil écrasa la course entre 1961 et 1964, véritable exploit qu’il aurait pu pérenniser en 1965, mais il préféra un défi de panache, le doublé Dauphiné Libéré / Bordeaux – Paris qu’il gagna !

Huit ans après le champion normand, un autre titan du cyclisme entrait au panthéon après un quadruplé, Eddy Merckx. Quatre étés de suite (1969, 1970, 1971, 1972), le Bruxellois fut invaincu sur les routes de France et de Navarre, bien que menacé par Luis Ocaña en 1971. Encore lauréat en 1974 après une absence en 1973 pour cause de doublé Vuelta – Giro au printemps, le Cannibale gagna donc cinq fois le Tour en six saisons.

Bernard Hinault fit presque aussi bien, avec quatre victoires en cinq ans (1978, 1979, 1981, 1982), seule une tendinite au genou ayant raison du Breton en 1980, ce dont profita Joop Zoetemelk pour sortir du joug Merckx / Hinault qui dura dix ans.

Greg LeMond fut invaincu dans la période 1986 – 1990, les noms de Stephen Roche (1987) et Pedro Delgado (1988) n’apparaissant au palmarès que grâce au terrible accident de chasse survenu le lundi de Pâques 1987 à Rancho Murieta, qui laissa l’Américain presque mort et perdu pour le cyclisme.

Phénix revenu de l’enfer, le Californien vit Miguel Indurain lui succéder en 1991, pour une série exceptionnelle, le Navarrais alignant cinq maillots jaunes consécutifs (1991, 1992, 1993, 1994, 1995), exploit inédit. Dans l’intervalle, l’Espagnol échouait quatre fois à de prestigieux accessits sur les Championnats du Monde, finissant sa carrière privé du maillot irisé, comme Jacques Anquetil : 3e à Stuttgart en 1991, 6e à Benidorm en 1992, 2e à Oslo en 1993, 2e à Duitama en 1995.

Bref, bien qu’indiscutablement le coureur le plus fort du monde entre 1991 et 1995, Indurain ne put jamais gagner les Mondiaux, pas plus qu’Ullrich en 1999 à Vérone.

Le postulat d’Armstrong était juste, trop d’aléa sur les courses d’un jour, poussant le Texan et Johan Bruyneel à mettre tous leurs oeufs dans le même panier, le Tour de France, épreuve de fond qui récompense les plus forts.

Miguel Indurain pour le maillot jaune, Mario Cipollini pour les sprints, Erik Zabel pour le maillot vert, Richard Virenque pour le maillot à pois, Marco Pantani pour les étapes en altitude, les années 90 voit l’axiome Bruyneel se vérifier sous tous les angles possibles et imaginables …

Je ne veux pas me contenter d’être bon, je veux être le meilleur, avait dit le jeune Armstrong après les Jeux Olympiques de Barcelone à un certain Jim Ochowicz, son futur directeur sportif chez Motorola.

Je ne serai pas le deuxième Greg LeMond, je serai le premier Lance Armstrong, avait répondu L.A. au matin de sa vitoire à Verdun sur le Tour de France 1993, au journaliste new-yorkais Samuel Abt venu l’interviewer.

Ces deux phrases révélatrices montrent qu’Armstrong a toujours voulu dominer, caractéristique de sa culture américaine cachée par son immaturité d’adolescent prolongé en début de carrière.

D’autre part, le colossal appétit de victoires doit être rassasié de Lance Armstrong sur un festin de rois. Quoi mieux que le Tour de France ?
La grand-messe de juillet est la plus médiatique des courses cyclistes, y compris hors d’Europe, et doit permettre à Armstrong de porter un écho jusqu’aux Etats-Unis où il compte bien refaire fortune.

Sevré de Porsche, l’ancien colocataire de Frankie Andreu au lac de Côme veut également une revanche matérielle. Il cible donc une épreuve de trois semaines, qui marque les esprits, caisse de résonance idéale pour sa mégalomanie et son désir de reconnaissance.

Comme un leitmotiv, la vision d’Armstrong ceint du maillot jaune conforte les esprits du Nouveau Monde. Vêtu de la Toison d’Or, il est bien le plus fort de tous, plus fort que ces pionniers européens. Le lavage de cerveau peut commencer, relayé par la propagande omniprésente de Nike, qui servira indirectement les ambitions de Livestrong.

C’est pour cela qu’Armstrong n’a jamais daigné tenter le record de l’heure. Malgré le retentissement d’un tel record, plébiscité par de nombreux champions du passé et battu par Coppi, Anquetil, Merckx ou encore Indurain, l’Américain n’a pas voulu tenter l’exploit. A cet effort d’une heure sans répit, cet enfer répétitif, le Texan a donc préféré le maillot jaune et le marathon de thermidor, au retentissement moins éphémère et moins volatile.

  1. avatar
    21 décembre 2014 a 11 h 05 min

    Il fallait à Lance Armstrong une caisse de résonance médiatique et financière, une place parmi le panthéon des Anquetil, Coppi, Merckx, Indurain et Hinault, ainsi qu’un terrain de jeu laissant moins de place pour le hasard.

    Gagner les classiques est plus difficile, d’une certaine manière, que le Tour de France, car l’aspect tactique est encore plus déterminant.

    On ne peut pas gagner la Grande Boucle sans un minimum de sens tactique, Jan Ullrich à l’exception de son été 1997 l’a bien prouvé. Mais la force physique et l’endurance, la régularité permettent encore plus que sur les courses d’un jour de s’assurer la victoire.

    D’où l’attirance d’Armstrong pour le maillot jaune.

  2. avatar
    23 décembre 2014 a 5 h 23 min

    En effet, il est possible sur une course d’un jour de contrecarrer les plans d’un coureur, mais c’est bien plus difficile sur le Tour, où certains coureurs vont même se contenter des accessits, car ils rapportent énormément (primes + points world tour).
    Fabian Cancellara a un beau palmarès sur les classiques (7 monuments), mais il aurait pu avoir bien plus s’il n’avait pas été autant marqué à la culotte sur les flandriennes et Milan San Remo (je pense notamment à l’année 2011, où c’était flagrant).
    Le format de course des flandriennes est plus indécis que celui des ardennaises, du fait des risques accrus de chute et de crevaison sur les pavés et du fait que sur les ardennaises, les coureurs attendent la dernière difficulté pour s’affronter. Comme le niveau des puncheurs est assez homogène, il y a beaucoup de vainqueurs différents, mais ça reste souvent les mêmes noms qui reviennent (et on s’ennuie plus facilement, sauf T. Adam qui s’emballe, car un français attaque à 80 km de l’arrivée).

  3. avatar
    23 décembre 2014 a 17 h 12 min

    Salut, oui les flandriennes et leurs pavés sont plus difficiles, même si Boonen et Cancellara ont trusté les victoires : 6 Tours des Flandres et 7 Paris-Roubaix à eux deux depuis 2005.

    Sur le Tour de France, il suffit de maîtriser un minimum de tactique, d’avoir une équipe dévouée, de bien préparer les étapes et savoir où les attaques risquent d’arriver, et le tour est joué, si le package dopage (le fameux rapports watts / kg qui doit dépasser 6) + protection politique est bon voire très bon. Or Lance Armstrong, Johan Bruyneela et l’US Postal géraient cela à la perfection …

  4. avatar
    8 janvier 2016 a 11 h 01 min
    Par YGDG

    Salut,
    excellent article, comme tous les autres que vous avez écrit. Seule interrogation sur la forme : le fait que LA ne se soit pas frotté au record de l’heure.
    Est-ce si simple ? Est-ce le seul désir de résonance médiatique et financière qui dictait les choix de l’Américain ? Je pense qu’il doit y avoir d’autres éléments pour expliquer qu’un spécialiste du CLM au palmarès aussi étoffé ne s’y soit pas attaqué.
    Même Hinault s’était tâté à l’époque.
    Pour ma part je pense qu’Armstrong l’aurait tenté si l’UCI n’avait pas réimposé le vélo de route classique.

    Avec une monture encore meilleure que l’espeda et la même « logistique » que pour le TdF, il aurait pu battre Indurain (comme il l’a déjà fait). Au sortir de son 7ème sacre, il aurait eu également une excellente couverture médiatique (directs et tout le tralala) et une énième occasion de promouvoir Livestrong. Dès lors, pourquoi s’en priver ? C’est également une occasion de montrer que « monsieur 7 tours » est meilleur que « messieurs 5 tours » et autres légendes.
    Avec le vélo classique de Merckx, les choses se compliquent, et c’est une souffrance terrible qui attend ceux qui veulent battre le record de Boardman. Le risque d’abandon et plus élevé et le jeu n’en vaudrait plus la chandelle.

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