Les Tournées ont-elles encore du sens ?
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Les Tournées ont-elles encore du sens ?

Si le XV de France n'a pas existé ou presque samedi soir face aux All Blacks (18-38), l'Angleterre et l'Irlande ont elles dominé leur adversaire, respectivement l'Argentine (21-8) et l'Afrique du Sud (39-3), et même le Pays de Galles a longtemps résisté aux puissants Wallabies (21-29). Une situation assez courante à cette époque de l'année mais un constat souvent bien moins reluisant pour les équipes européennes lorsqu'elles se rendent à leur tour affronter ces nations d'hémisphère sud chez elles en plein été. Si l'avantage du terrain peut expliquer en partie ces différences de résultats, l'absence d'un calendrier uniformisé ayant pour conséquence de voir s'affronter des équipes aux moyens très différents est une raison bien plus évidente. Dès lors, ces Tournées ont elles encore un intérêt aujourd'hui ? Quelles mesures adopter afin qu'elles retrouvent leur lustre d'antan ?

La première Tournée officielle a eu lieu en 1888. Les Lions Britanniques (composés de joueurs Anglais, Ecossais, Gallois et Irlandais) s’étaient alors rendus aux Antipodes pour y affronter l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et surtout pour développer le Rugby dans de nouvelles contrées. Mais c’est celle de 1905-1906 qui va véritablement marquer les esprits lorsque les Néo-zélandais (surnommés alors les “Originals”) se sont à leur tour rendus en Europe – et en Amérique du Nord – où ils gagnèrent leur sobriquet de “All Blacks”.

Ces tournées, disputées tout au long du XXème siècle, et qui se terminaient traditionnellement par un Test-match face au pays hôte, sont longtemps restées très prestigieuses pour plusieurs raisons. Déjà, ces campagnes avaient valeurs d’exploit en elles-mêmes, ces périples se faisaient au départ en bateau à travers les océans du monde entier et duraient bien souvent plusieurs mois, parfois plusieurs années, dans un confort très relatif, bien loin en tout cas des aller-retours en avion et en première classe de nos champions actuels, en permanence chouchoutés par des entourages pléthoriques. D’autre part, durant plusieurs décennies, ces Tournées étaient, pour les nations des deux hémisphères, la seule et unique occasion de s’affronter, répondant ainsi au besoin d’établir une hiérarchie dans le Rugby mondial. Les équipes d’hémisphère sud, longtemps privées de compétition officielle, le Tournoi des V Nations étant alors la seule épreuve reconnue par l’IRB, s’affrontaient même régulièrement entre elles, de nombreuses Tournées – notamment des Springboks en Nouvelle-Zélande – ayant marqué les esprits.

Mais l’avènement d’une Coupe du Monde de Rugby en 1987 a totalement changé la donne car cette nouvelle compétition intercontinentale offre désormais aux meilleures équipes de la planète l’occasion d’en découdre tous les 4 ans. Depuis lors, ces Tournées ne servent plus guère qu’à tester de nouveaux joueurs, de nouveaux schémas tactiques, dégager une équipe-type vouée à gagner en automatismes dans l’unique but d’être le plus performant possible lors du prochain Mondial.

Mais si les sélections présentent souvent des équipes et stratégies expérimentales, c’est aussi et surtout à cause de l’incohérence du calendrier. En effet, la saison européenne s’étale généralement de fin Août à Mai/Juin tandis que celle d’hémisphère sud se déroule de Février à Octobre. Du coup, lors de la Tournée estivale, ce sont des joueurs Français, Britanniques et Irlandais, éreintés par une harassante saison qui viennent régulièrement prendre des raclées face à des équipes australiennes, néo-zélandaises et sud-africaines en pleine forme. Et en Automne les sélections européennes ont au contraire (parfois) l’occasion de battre ces équipes sudistes, déjà un peu en vacances. En témoignent quelques résultats comme les valises 76-0 pour l’Australie face à l’Angleterre en juin 1998, 96-13 pour l’Afrique du Sud face au Pays de Galles la même année ou encore le 61-10 infligé à la France en 2007 par les All Blacks, et au contraire les victoires européennes – à nuancer donc – face à ces mêmes nations d’hémisphère sud (33-6 pour les Bleus en novembre 2012 face aux Wallabies quelques mois avant de prendre une féssée en Australie contre cette même équipe 50-23…). Avec des niveaux de préparation physique et des degrés de fatigue si différents, il parait donc bien compliqué de tirer des conclusions de ces Tournées, que les résultats soient positifs ou non.

Dans ces conditions, pourquoi maintenir coûte que coûte ces Tournées ? Dans l’univers médiatique du sport, le Rugby émerge depuis quelques années, et ses droits de diffusion s’acquièrent de plus en plus chèrement. Les Tournées, qui s’inscrivent dans le paysage télévisuel comme un événement sportif récurrent, prennent donc une dimension nouvelle. Bernard Laporte, président de la FFR, a même ajouté cette année – à l’instar de l’Angleterre – un deuxième Test contre les Blacks, trois jours après un premier affrontement avec les hommes en noir, et quatre jours seulement avant un autre choc face aux Springboks. Un non-sens sportif, les rugbymen étant incapables de livrer 3 matchs d’une telle intensité en l’espace d’une semaine, mais une manne financière importante pour la fédération avec l’assurance de faire le plein à chaque fois.

Car si le Top 14 a pris de l’ampleur depuis plusieurs années et n’est désormais plus  réservé au seul microcosme ovalien du sud-ouest, le XV de France reste la vitrine majeure du Rugby français. Dès lors, le public peut difficilement se contenter des 5 rencontres prévues dans le cadre du Tournoi et il est indispensable de conserver 6 dates supplémentaires dans l’année, pour y affronter d’autres adversaires. Mais à force de voir fleurir de toute part des Tests-matchs en tout genre, avec des états de forme très différents d’une équipe à l’autre, le public risque de se lasser, et l’intérêt grandissant autour du ballon ovale de plafonner. Ce n’est pas encore le cas en Automne car l’actualité sportive n’est pas trop chargée à cette période mais on constate en revanche depuis quelques années déjà un manque d’engouement populaire lors de la Tournée estivale, l’actualité sportive étant alors accaparée par le tournoi de Tennis de Wimbledon, le Tour de France cycliste et, tous les deux ans, la phase finale de Coupe du Monde ou du Championnat d’Europe de Football.

Dès lors, afin que ces Tournées retrouvent une certaine crédibilité, il parait indispensable d’harmoniser le calendrier international. En se calquant sur le modèle pratiqué en hémisphère sud, on pourrait imaginer disputer les championnats nationaux entre Février et Septembre (pendant que se joue le Super Rugby), avec une coupure en Juillet/Août pour le Tournoi des VI Nations (parallèlement au Rugby Championship), et jouer la coupe d’Europe en Octobre/Novembre quand les équipes sudistes disputent leurs championnats des provinces. Mais au-delà des problématiques liées aux formats de compétition à adapter (Top 14 à réduire à 12 clubs ou à porter à 16 mais avec 2 poules, etc… pour que tout rentre dans les cases), pas sûr que jouer le Tournoi en plein été enchante vraiment les amateurs de Rugby européens, souvent attachés aux traditions et qui pourraient difficilement se passer de cet évènement qui permet bien souvent de rompre avec la grisaille hivernale en attendant les beaux jours du printemps. Les fédérations australiennes, néo-zélandaises, sud-africaines et argentines pourraient dès lors s’adapter à leur tour mais ça pourrait engendrer d’autres soucis, liés au climat notamment, et surtout, pas sûr que les nombreux diffuseurs et partenaires économiques soient tous d’accord.

En maintenant le calendrier actuel, on pourrait néanmoins redonner de la valeur à ces rencontres (devenues plus ou moins amicales) en les incorporant dans une nouvelle compétition internationale. En dehors des années de Coupe du Monde, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, la France et les Lions Britanniques (les nations historiques en somme) s’affronteraient ainsi chaque année, une fois à domicile, une fois à l’extérieur, avec le même principe que le Tournoi. Pas sur malgré tout qu’une telle idée plaise à tout le monde, notamment aux fédérations anglaises, écossaises, galloises et irlandaises, qui ont jusque-là l’occasion de recevoir chacune des équipes sudistes tous les ans ou presque et qui seraient dès lors obligées de se partager les rencontres, tout comme les nations émergeantes telles l’Argentine qui verraient surement d’un mauvais oeil le fait de rester sur la touche.

Quoi qu’il en soit, bien que porteuses d’assez peu d’enseignements à retenir et d’une utilité sportive très limitée, sinon parfaire les automatismes, ces rencontres sont malgré tout attendues avec impatience par le grand public qui remplit très souvent les enceintes où elles se déroulent et permet aux diffuseurs de réaliser de gros scores d’audience. Il faut peut-être donc ne pas faire la fine bouche et apprécier simplement ces joutes internationales à leur juste valeur, sans se soucier de qu’elles apportent ou non aux différents protagonistes.

  1. avatar
    13 novembre 2017 a 16 h 09 min
    Par Cullen

    Quand on sait que les Néo-Z sont en toute fin de saison, déjà un peu en vacances à l’image des clichés en mode touristes qu’ils ont publié sur les réseaux sociaux avant la rencontre, et que nos joueurs sont au contraire censés être au top physiquement (et qu’en plus ils ont bénéficié d’une semaine de préparation supplémentaire), même si pour les raisons évoquées dans l’article il est difficile de tirer des enseignements de ces Test-matchs, une tendance se dégage néanmoins de plus en plus malgré le départ de Philippe Saint-André et l’arrivée de Guy Novès, c’est le retard pris par la France en terme d’évolution et de modernisation du jeu, une France qui est bel et bien en deuxième division sur le plan international désormais. Affligeant de voir une telle différence de classe entre les deux équipes samedi soir, et heureusement que les hommes en noir ont baissé d’intensité en deuxième période, sans quoi on aurait pu assister à un nouveau record. Et le plus inquiétant c’est que rien n’a changé depuis le dernier Mondial : http://yourzone.beinsports.fr/rugby-xv-de-france-post-coupe-monde-un-champ-de-ruines-98652/

    Sinon, quand j’évoquais les Tournées entre équipes d’hémisphère sud, celle-ci a particulièrement marqué : http://yourzone.beinsports.fr/rugby-1981-la-dramatique-tournee-des-springboks-76582/

  2. avatar
    24 novembre 2017 a 21 h 45 min

    Comme prévu, j’ai lu avec plaisir et beaucoup d’intérêt cet excellent article, pondu par un auteur érudit et spécialiste du sujet!

    Je vais essayer d’y apporter mon maigre écot de profane pas très bien éclairé…, et tant pis si je vais être un peu (ou beaucoup!) hors-sujet vu le caractère pointu du propos.

    Bien qu’issus du même sport, le football et le rugby se sont différenciés il y a déjà bien longtemps, d’abord évidemment par leurs règles, mais plus largement par leur “culture” propre.

    Les tournées, les tests matchs font presque partie de l’ADN de ce sport, et existent depuis très longtemps. De même pour les Barbarians, et tant d’autres spécificités et terminologie propres au rugby, avec ses fameuses “valeurs” si tant souvent mises en avant par les experts et pratiquants (et que je ne conteste pas, même si j’ironise un peu parfois là-dessus).

    Mais avec la professionnalisation assez récente finalement, cette différence “culturelle” tend à s’estomper au profit d’une rentabilisation financière maximale. Et aujourd’hui, il me semble qu’on s’achemine de plus en plus vers une certaine “uniformisation” des sports collectifs traditionnels. Et les mêmes remèdes sont ou vont être appliqués pour pallier aux déficiences constatées, que ce soit sportivement ou financièrement.

    Déjà, les Barbarians récupérés par la fédé ne sont plus qu’une équipe espoirs ou “B”, et ces fameuses tournées, un peu anarchiques (même si régulières) et avec un intérêt sportif qui se limite de plus en plus, vont probablement comme tu le suggères, tôt ou tard s’organiser plus structurellement, avec un intérêt compétitif supérieur, qui attirera aussi davantage sponsors et public un peu plus béotien.

    C’est, à mon avis, un peu regrettable, parce que le rugby y perdra de son authenticité, de son originalité, pour se fondre dans un pragmatisme mondialisé, certes surement efficace, mais tellement moins haut en couleurs…

    Bah, je suis un vieux nostalgique déjà un peu loin de ce monde aseptisé, “rentable” et efficace…

    En tout cas, c’est vrai que la France est aujourd’hui bien à la traine dans le concert mondial du rugby où les nations de l’hémisphère sud ont un certain avantage que seuls les sélections britanniques sont en mesure de contester. Du coté français, il va bien falloir faire quelque chose pour ne pas être irrémédiablement largué…

    D’autant qu’avec cette coupe du monde attribuée, il vaudrait mieux ne pas être trop ridicule, avec ce passé de grande nation du rugby à honorer…

    • avatar
      27 novembre 2017 a 12 h 39 min
      Par Cullen

      Merci Lavie.

      Je partage largement cette vision qui, au premier abord, peut sembler empreinte d’une certaine nostalgie mais qui au final s’avère plus sentimentale qu’autre chose. Le Rugby, longtemps cantonné au milieu amateur, a subi une métamorphose (trop) rapide et brutale. Dans ce contexte, ses fameuses “valeurs”, tant décriées par certains et sur lesquelles surfent toujours médias et sponsors, semblent menacées. On pourrait le penser en tout cas tant le terme a fini par se banaliser à force d’être étalé dans la presse ou dans le langage quotidien, mais j’ai envie de croire qu’elles sont toujours bien réelles et incontournables… pour les joueurs. Car le Rugby est avant tout un sport de combat collectif et lorsqu’on combat ensemble, certaines valeurs comme la solidarité, le don de soi, le respect de l’autre et de ses différences, la confiance en ses partenaires, le sens du sacrifice, l’humilité ou la combativité sont vitales au sens propre du terme. Mais je manque surement un peu d’objectivité et suis peut-être déjà dans le déni…

      Sinon, pour revenir à cette tournée automnale, elle a confirmé la tendance qui veut qu’à cette période les équipes européennes dominent souvent celles d’hémisphère sud, l’esprit déjà un peu en vacances, avec les cartons de l’Angleterre et l’Ecosse face à l’Australie ou celui de l’Irlande face à l’Afrique du Sud. Enfin ça c’est vrai pour les autres parce que pour nous, les seuls enseignements qu’elle a confirmé, c’est que le Rugby français est au fond du trou et, malgré les signes inquiétants aperçus depuis plusieurs années déjà, on continue à se voiler la face en pensant que les vents vont tourner, nos dirigeants étant déjà très heureux d’être à la tête de ce qu’ils autoproclament être le meilleur championnat au monde. Mais si pour faire du pick n’ go, des mêlées effondrées ou se rentrer dedans sans réfléchir, le Top 14 est en effet une référence, pour ce qui est du jeu, du rythme effréné, de la prise d’intervalles, ou des 2 contre 1 à négocier, même les Japonais nous ont donné une leçon. Au passage, j’étais à Nanterre samedi soir et si la U Arena est une très belle salle de spectacle, elle n’est pas vraiment adaptée au Rugby, ça fait très artificiel. Pas sûr que les anciens du Racing, qui aimaient bien le charme authentique de Colombes, s’y retrouvent ici.

  3. avatar
    1 mars 2018 a 11 h 22 min
    Par zenRodd

    C’est trop long , on s’y perd un peu et ca perd vite en intensité… Bonne idée de fond néanmoins

    • avatar
      12 mars 2018 a 14 h 34 min
      Par Cullen

      Je vais mettre ça sur le compte de la mauvaise foi hein parce que chacun est évidemment libre d’apprécier ou non un article mais venir me reprocher le manque de clarté ou la longueur du papier c’est quand même assez fort… Lorsque j’écris un article je m’attache toujours à soigner la trame, suivre un plan précis avec une idée importante développée dans chaque paragraphe et une succession logique entre ces différents paragraphes. Je doute fortement que l’on puisse préférer un papier de trois lignes sans le moindre argumentaire et je soupçonne plutôt que ce commentaire soit l’œuvre d’un intervenant – un peu vexé – à qui j’aurai récemment fait quelques critiques :-)

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