Froggies vs Rosbifs, la guerre de Cent ans
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Froggies vs Rosbifs, la guerre de Cent ans

Entre la rigueur anglaise et la fantaisie française, le "Crunch" s’annonce une nouvelle fois explosif samedi au Stade de France entre les "meilleurs ennemis". Mais cette année, au-delà des antagonismes historiques, le XV de la Rose va jouer le Grand Chelem et les Bleus sont les seuls à pouvoir l’en priver. De quoi obtenir un crû exceptionnel…

Duel mythique du Rugby, France-Angleterre n’est pas un match comme les autres et ne le sera probablement jamais. Plus qu’une simple rencontre sportive, c’est un évènement, un choc de culture. L’état d’esprit qui anime les frères ennemis peut se résumer à cette définition de Serge Simon qui expliquait à sa manière il y a peu ce que veut dire le mot “anglais” dans le vocabulaire du Rugby tricolore : “Peuple visionnaire qui eut un jour le génie d’inventer le Rugby et la grandeur d’âme de le diffuser ensuiteA ce titre, le monde entier lui est entièrement reconnaissant. Exemple : ‘Les Anglais, faut les crever !’” On considère traditionnellement la guerre de Cent ans comme marquant le début de l’antagonisme militaire et, plus fondamentalement encore, identitaire, entre Français et Anglais. La liste des affrontements, ouverts ou feutrés, entre les deux pays est bien connue. Anglophobie et francophobie ont, tour à tour, servi à cristalliser les identités nationales. Pourtant, il convient de ne pas oublier que chaque pays a connu d’autres “ennemis héréditaires” au cours de son Histoire : les Espagnols pour les Britanniques, les Habsbourg et les Allemands pour les Français. Surtout, les évolutions récentes (depuis la fin du XXe siècle) attestent d’une coopération militaire renforcée, les deux pays étant devenus le moteur de la politique européenne en matière de sécurité et de défense. C’est donc bien grâce au Tournoi que le mythe a été ravivé. Très vite, ce choc a vu s’opposer deux visions très différentes du Rugby, une approche très méthodique où tout est planifié à l’avance côté anglais et un jeu fait d’imagination et de créativité coté tricolore. Cette opposition de style, aujourd’hui (en partie) révolue, a longtemps fait s’apparenter un France-Angleterre à une partie de gendarmes et voleurs. Depuis quelques années, chaque match entre les deux frères ennemis a été surnommé “The Crunch”, que l’on peut traduire par moment crucial, le choc de titans que tous les supporteurs attendent avec impatience chaque année.

Si géographiquement ces deux nations ne sont séparées que par un bras de mer, c’est un océan qui distingue la manière de vivre de ces deux peuples. Les Français sont mal polis, grognons et sentent mauvais. Les Anglais sont au contraire trop bien élevés, ils mangent n’importe quoi et boivent comme des trous. Voilà pour les clichés les plus répandus, place aux vraies différences. En Angleterre, on conduit à gauche et, de ce fait, le volant est à droite. Les feux tricolores sont (eux aussi) différents. Chez nos voisins, avant de passer au vert, le feu repasse à l’orange… L’Angleterre est une monarchie parlementaire avec, à sa tête, la Reine Élisabeth, qui a célébré en 2012 sa soixantième année de règne. Le dernier roi de France ? Louis Philippe, il a rendu sa couronne le 24 février 1848. Pour ceux qui ne le savent pas, il y a un petit décalage horaire entre la France et l’Angleterre. A Londres, il est toujours une heure plus tôt qu’à Paris. La monnaie de la France, comme de la plupart des pays européens, c’est l’Euro. Mais, comme les Anglais ne font jamais rien comme les autres, ils sont restés avec leur monnaie, la livre sterling. En Angleterre, l’uniforme est obligatoire pour les écoliers. En France, plus rien de tout ça. Chez les “Rosbifs”, on ne choisit pas son médecin traitant, on va consulter le médecin du secteur où l’on habite. Et en dehors des heures de bureau, les cabinets médicaux sont fermés. Mieux vaut donc ne pas tomber malade. En Angleterre, les étudiants branchés passent leurs soirées au pub, chez nous ce sont des bistrots mais ils sont souvent “réservés” aux poivrots. La France roule en Renault, Peugeot ou Citroën. L’Angleterre en Aston Martin, Rover ou Jaguar… En France, il y a encore plein de petits commerces (boulangeries, boucheries, fromageries, …). En Angleterre, beaucoup moins ; par contre, des fast-foods… La bouffe tiens… Le matin, english breakfast ! Bacon, œufs au plat, haricots rouges et saucisses, accompagnés d’une bonne tasse de thé. On est loin du croissant au beurre avec un café noir. Le midi : fish and chips contre blanquette de veau ; vin rouge (Bordeaux, Bourgogne) contre bière made in UK. Et oui, la France est réputée pour sa cuisine, l’une des meilleures au monde. Tout le contraire des Anglais. Les prises électriques. En Angleterre, c’est à trois trous. En France, c’est deux. Toujours sortir avec un adaptateur. La musique ? Les Beatles, Led Zeppelin ou les Rolling Stones vs Téléphone, Indochine ou Johnny Hallyday… bon ok là on s’avoue vaincu. “Le rock français, c’est comme le vin anglais”. Même sous substances, John Lennon gardait le sens de la formule. La mode. Fred Perry vs Lacoste. Le skinhead devient casual et le dandy veut s’encanailler. Le matin au boulot, pas de tournée dans les bureaux anglais. Pas de poignée de mains. Un bonjour général et boum au travail. En France, cela peut prendre une demi-heure. À midi, pas de cantine. L’Anglais mange un sandwich devant son PC rapporté de chez lui ou acheté dans l’un des nombreux fast-foods. Hercule Poirot vs Commissaire Maigret. D’un coté de la Manche, chapeau, moustache et suspens. De l’autre, rien. Sherlock Holmes vs Arsène Lupin. Un détective consultant face à un gentleman cambrioleur. Un vainqueur ? Demandez aux femmes… Harrods vs La Samaritaine. L’un est encore ouvert. L’autre est toujours en travaux. Les Musées ? Le Louvre vs Madame Tussauds… Bon c’est vrai j’exagère un peu. Monty Python vs Les Inconnus. Une troupe qui a révolutionné l’humour à la télévision à la fin des sixties. Trois mecs qui ont révolutionné l’humour en France au début des années 90. Ceci dit, Les trois frères, c’était vachement bien quand même. Ken Loach vs Robert Guédiguian. Deux idées de la classe ouvrière. La grisaille de Manchester contre le soleil de Marseille.

Et pour rester dans le domaine sportif, en Angleterre, Éric Cantona est un roi, le “King” . En France, c’est un ancien footballeur qui a fait des pubs pour Bic. Le championnat anglais, la Premier League, est l’un des meilleurs au monde, si ce n’est le meilleur. En France, la Ligue 1 s’est fait dépasser il y a quelques temps par le championnat portugais. Dur. Les clubs anglais ont remporté 35 coupes d’Europe de clubs. La France seulement deux. Très dur. La France, comme l’Angleterre, ont remporté une seule Coupe du Monde. C’était à chaque fois sur leurs terres, en 1966 pour l’Angleterre, en 1998 pour la France. Seule différence, les Anglais n’ont jamais gagné de championnat d’Europe. La France, deux. On se rattrape un peu. 13 juin 2004, championnat d’Europe au Portugal. À Lisbonne, les arrêts de jeu au Estádio da Luz. Les Anglais mènent toujours 1-0 grâce au but de Lampard à la 37e minute. 91ème, coup franc de Zidane. 93ème, penalty de Zidane. Ce qui séparait la France de l’Angleterre ce soir-là. Zidane. Et aussi le nombre de supporters, 60 000 pour les “Rosbifs”, 5 000 pour nos petits Coqs… Dans ce domaine, les supporters anglais chantent avant, pendant et après le match. Même en cas de défaite. En France, c’est un poil différent… Une époque, deux grandes équipes et un match. Liverpool – Saint-Étienne 1977 à Anfield. Match aller : les Verts s’imposent 1-0 face aux Reds de Keegan. Match retour : dans un stade en feu, Liverpool s’impose 3-1 avec un but de Fairclough à la 84e minute. En Tennis, Roland-Garros vs Wimbledon. C’est toujours Federer, Nadal ou Djokovic qui remporte le tournoi. Mais là s’arrête le point commun, l’un se joue sur terre battue, l’autre sur gazon et surtout Wimbledon, le tournoi le plus prestigieux au monde, symbolise à la fois les traditions et le modernisme quand Roland Garros étale sa vétusté et son amateurisme. Enfin pour finir, revenons au Rugby et au Tournoi. L’Angleterre a disputé 119 éditions pour 36 victoires (12 grands chelems), soit 30,3% de victoires. Du côté de la France : 86 tournois disputés, 25 victoires (9 grands chelems), soit 29,1% de victoires. Petit avantage aux rosbifs. Mais tout petit. En revanche, le 16 novembre 2003, demi-finale de la Coupe du Monde. La France s’incline face à l’Angleterre 24-7. Jonny Wilkinson inscrit tous les points de son équipe. L’Angleterre remporte sa première Coupe du monde une semaine plus tard. Toujours rien pour la France.

Les deux XV ont ainsi grandi ensemble dans cet environnement hostile, à travers ces confrontations régulières, au gré de matchs jamais vraiment amicaux, toujours virils, oubliant parfois d’être corrects. Ensemble, le Coq et la Rose forgent la légende de cette mésentente cordiale de l’Ovalie, avec quelques matchs références dont voici une liste – loin d’être exhaustive – des plus récents.

1981 : Un Grand Chelem très malin

L’Histoire a toujours préféré l’essentiel à l’accessoire. Mais ce sont souvent des sommes de petits détails, des fautes, des inattentions, mais aussi des gestes de génie, des opportunités rapidement saisies qui font parfois le résultat d’un match. En ce 21 mars 1981, la France dispute son quatrième et dernier match du Tournoi. Un peu à la surprise générale, les Bleus de Jacques Fouroux sont encore la seule équipe capable de gagner le Grand Chelem. Encore faut-il pour cela battre les Anglais sur leur gazon fétiche de Twickenham. En ce début de l’année, de nouveaux Tricolores ont été appelés pour remplacer des cadres en fin de carrière comme Jean-Michel Aguirre et Jean-Luc Gallion. C’est le cas de Serge Blanco et de Pierre Berbizier. À 23 ans seulement, ce dernier a imposé ses qualités, dont une très haute technique et une grande rigueur. Mais, ce jour-là, les Anglais médusés découvrent que Berbizier, dans la grande tradition des demis de mêlée, peut être un vrai filou. L’occasion lui en est donnée à la 23ème minute de la rencontre lorsque Rose, l’arrière anglais, dégage précipitamment en touche à la limite des vingt-deux mètres anglais. Le ballon du match est encore dans les gradins que Pierre Berbizier chipe un autre ballon dans les mains d’un petit ramasseur de balles pour jouer rapidement le renvoi. Il transmet à son capitaine Jean-Pierre Rives qui donne à son tour à Pierre Lacans pour un essai en coin. Malgré les protestations des joueurs anglais, l’arbitre écossais accordera cet essai. À tort, car le règlement, s’il prévoit qu’un joueur peut effectuer une touche rapide, c’est à la seule condition d’utiliser le ballon du match et que personne d’autres que les joueurs ne l’aient touché. Cet essai, transformé par Guy Laporte, permettra ainsi aux Français de résister aux assauts anglais et de conserver quatre points d’avance à la fin de la rencontre et de réaliser le troisième Grand Chelem de leur histoire après ceux de 1968 et de 1977. Les Anglais protesteront sur le coup mais sauront se montrer beaux joueurs par la voix de leur capitaine Billy Beaumont dont les propos remplis d’éloges sur le jeu de l’adversaire eurent l’immense mérite de ne pas susciter de polémique.

1987 : Et Philippe Sella surgit…

C’est un XV de la Rose particulièrement motivé que doit affronter l’équipe de France pour la deuxième journée du Tournoi. Humilié quinze jours avant par les Irlandais, il court depuis sept ans à la recherche d’une gloire passée et compte bien se refaire une santé au détriment des Bleus, difficiles vainqueurs des Gallois lors du match d’ouverture. Mais ce XV de France là que bâtit Jacques Fouroux en vue de la première Coupe du Monde en Nouvelle-Zélande est un savant mélange de talents purs et de combattants à l’image d’un Rodriguez ou d’un Eric Champ. Devant Twickenham aux anges, les Anglais bousculent des Coqs valeureux mais démunis de munitions. Trois pénalités et un drop contre un but de Bérot concrétisent cette domination (12-3 à la mi-temps). Si un essai de Bonneval à l’heure de jeu remet les pendules à l’heure (12-12), les Anglais ont toujours la main sur le ballon et mettent au supplice les coéquipiers de Daniel Dubroca. Bien campés dans les vingt-deux mètres bleus et alors qu’il reste encore un quart d’heure de jeu, le demi de mêlée Hill lance une nouvelle attaque plein champ pour sa ligne de trois-quarts en surnombre. C’est un essai presque tout fait si Andrew se saisit  du ballon. Presque, car d’un formidable coup de reins, Philippe Sella surgit et coupe la trajectoire des arrières anglais pour se saisir de la balle. L’en-but adverse est à plus de soixante mètres mais plus personne ne peut arrêter l’Agenais lancé comme un boulet. Ni le retour de l’ailier Harrison, ni la tentative désespérée de l’arrière Rose n’arrêtent Sella, qui offre à la France un succès inespéré. Dans la foulée de cette victoire, le XV tricolore domine l’Écosse à Paris, puis l’Irlande à Dublin pour signer son quatrième Grand Chelem. Considéré à juste titre comme le meilleur trois-quarts centre du monde, Philippe Sella deviendra avec 111 sélections le joueur le plus capé du Rugby français (il sera plus tard dépassé par Fabien Pelous [118]). Cependant, il détient toujours les records du nombre de matches joués par un Français dans le Tournoi (50).

1992 : Avec le bonjour de Monsieur Hilditch

Jusqu’à ce 15 février 1992, peu de Français si ce n’est quelques dirigeants de la FFR connaissent Stephen Hilditch. Directeur adjoint d’école de son état. Cet arbitre Irlandais, grand, sec et chauve est désigné pour arbitrer la dernière rencontre du Tournoi entre la France et l’Angleterre sur la pelouse du Parc des Princes. Autant le dire, l’amitié franco-britannique, du moins en Rugby, n’est pas au beau fixe. Quelques mois plus tôt, le quart de finale de Coupe du Monde entre la France et l’Angleterre a viré au cauchemar pour les Bleus. L’entraîneur Daniel Dubroca dont l’attitude a toujours été exemplaire, s’en prend même verbalement à l’arbitre néo-zélandais, David Bishop, à l’issue du match, l’accusant d’avoir fermé les yeux sur les agressions commises par les équipiers de Carling à l’encontre de Serge Blanco. Daniel Dubroca démissionne six jours plus tard, mais l’affaire a laissé des traces dans les mémoires, et lorsque Français et Anglais se retrouvent à Paris, les Tricolores sont toujours considérés par nos “amis” britanniques comme des mauvais garçons. Juste avant la mi-temps, alors que la victoire est loin d’avoir choisi son camp (4-3 pour l’Angleterre), Monsieur Hilditch ordonne une mêlée à 5 mètres de l’en-but français. Celle-ci s’écroule et à la stupéfaction générale, l’arbitre accorde un essai de pénalité à l’Angleterre. La deuxième mi-temps ressemble à un long chemin de croix. C’est d’abord le pilier Grégoire Lascubé qui est expulsé après un accrochage avec Bayfield puis, quelques minutes plus tard, c’est au tour de Vincent Moscato de regagner les vestiaires précipitamment. Le Béglais est accusé d’avoir fait une entrée en bélier. Les Anglais déroulent ensuite leur Rugby et infligent aux hommes de Robert Paparemborde une cinglante défaite (13-31). Pour Vincent Moscato, comme son compatriote Lascubé, cette sanction met un terme à sa carrière internationale, après seulement quatre sélections. Jamais plus le talonneur ne portera le maillot du XV de France. Quant à Stephen Ilditch, il dirigera trois autres matchs de l’équipe de France, deux Tests l’année suivante en Afrique du Sud (un match nul et une victoire française) et, en 1994, un France-Angleterre à nouveau perdu par les Bleus (14-18).

1997 : Un grand chelem à l’usure

Après un tournoi 1996 sans relief particulier (deux victoires et deux défaites), c’est un XV de France en construction qui défie l’Angleterre dans son jardin de Twickenham. Victorieux de l’Irlande à Dublin et du Pays de Galles à Paris, les Bleus de Jean-Claude Skrela, mélange d’expérience et de jeunesse, alternent le très bon et le passable, mais manifestent une énorme envie de vaincre, comme en témoignent leurs deux succès précédents, obtenus en deuxième mi-temps. Mais cela fait dix ans que la France rentre bredouille de Londres. Et il y a pire. Durant cette décennie, les hommes à la rose se sont imposés trois fois à Paris, des matchs se terminant à chaque fois par un humiliante poignée de main finale, lorsque le capitaine anglais Will Carling se plaisait à remercier ses adversaires défaits d’un “Good Game” au goût amer… Aussi, lorsqu’Abdelatif Benazzi entraîne ses coéquipiers sur la pelouse, la cote des Bleus est au plus bas, et les supporters anglais se demandent à quelle sauce les “Froggies” seront dévorés. La première mi-temps donne d’ailleurs raison aux sujets de Sa Gracieuse Majesté. Tandis que les Anglais récitent sans génie mais proprement leur leçon de Rugby, les Français accumulent les fautes. Contre le vent, l’ouvreur Grayson inscrit trois pénalités, puis un quatrième but après la pause, ainsi que la transformation d’un essai inscrit par Dallaglio. Il reste trente minutes à jouer, et on ne voit pas ce qui pourrait arriver aux Anglais, munis d’une avance confortable (20-6). Les “sweet charriot” poussés à tue-tête par le public ressemblent pour les tricolores à une oraison funèbre, d’autant que Rougemont, talonneur remplaçant, entre en troisième ligne pour remplacer Benazzi, blessé. Mais, comme ils le feront deux ans plus tard en demi-finale de la Coupe du monde contre les Blacks, les Bleus sonnent la révolte. Et c’est Titou Lamaison qui donne l’exemple en réussissant deux pénalités, un drop, un essai et deux transformations face à un XV d’Angleterre sonné et dont les avants, il est vrai, sont usés par le travail de sape du pack français. En ne faisant qu’une bouchée des valeureux mais limités Écossais quinze jours plus tard à Paris (47-20), la France signe cette année-là son cinquième grand chelem.

2004 : Le jour du “Yach”

Le traumatisme de la défaite contre l’Angleterre en demi-finale de Coupe du monde est encore dans toutes les têtes des Français lorsqu’ils reçoivent, le 27 mars 2004, les Anglais, fraîchement auréolés de leur titre de champions du monde. Titulaire à Sydney, Fabien Galthié a mis un terme à sa carrière. Titularisé lors des trois premiers matchs, tous remportés, le Toulousain Jean-Baptiste Elissalde a cependant été remplacé par le Biarrot Dimitri Yachvili pour rencontrer l’Écosse à Murrayfield (victoire 31-0) huit jours auparavant et pour ce match de clôture, véritable “crunch” dont l’enjeu est pour les Français un huitième Grand Chelem. Le demi de mêlée qui retrouve ses coéquipiers de Biarritz Olympique, Brusque, Traille, Betsen et Harinordoquy, n’a que 24 ans mais déjà une expérience de vieux briscard avec 14 sélections au compteur. Si la semaine précédente, face à l’Écosse, Dimitri Yachvili a montré ses talents de buteur (16 des 31 points de la France), ce jour-là c’est en véritable stratège qu’il va conduire la rencontre. Le premier essai, inscrit après vingt minutes de jeu, est un modèle d’intelligence tactique. Sur un maul tricolore, le demi de mêlée adresse une passe au pied millimétrée à son compère Imanol Harinordoquy, détaché sur l’aile. Asphyxiés devant, les Anglais se contentent des miettes, sous la forme d’une pénalité. Mais, juste avant la mi-temps et alors que l’écart n’est que de 11 points (14-3), le “Yach” mystifie la défense adverse. Feintant une ouverture plein champ, il s’engouffre dans le petit côté, réalise un grand pont à l’ailier anglais Lewsez en tapant au pied pour lui-même et aplatit le premier pour un essai en coin qu’il transformera lui-même. La deuxième mi-temps est plus compliquée. Usés par leur débauche d’efforts, les Bleus sont dominés. À six minutes de la fin, lorsqu’un essai de Lewsez permet aux siens de revenir à seulement 3 points des Français, tout le public du Stade de France doit pousser ses protégés pour préserver ce mince avantage et rejoindre le Pays de Galles au nombre de grands chelems conquis. Fait unique dans l’Histoire du Rugby français, Dimitri Yachvili, trente-trois ans après son père, rejoint celui-ci au palmarès des joueurs ayant remporté un Grand Chelem.

2015 Un Crunch d’anthologie

Les amateurs de Rugby ne sont pas prêts d’oublier ce match. Le XV de France s’est incliné lourdement en Angleterre (55-35), en clôture des VI nations. Mais au-delà de la défaite, la troisième du Tournoi, les hommes de Philippe Saint-André ont offert un magnifique spectacle et un combat de tous les instants dans ce match qui entrera dans la légende. A Twickenham, dans le temple du Rugby, les deux équipes ont inscrit douze essais, sept pour les Anglais, et cinq pour les Français. Les Bleus terminent quatrièmes tandis que l’Angleterre finit deuxième pour la quatrième année consécutive. Les Anglais donnent le ton de cette partie de folie dès les premières secondes. Au bout de deux minutes, le demi de mêlée Ben Youngs aplatit, faisant craindre une déculottée pour le XV de France. Mais les Français réagissent superbement en inscrivant deux essais en quelques minutes grâce à Tillous-Borde et Nakaitaci, ce qui leur permet de repasser en tête. La machine anglaise se met ensuite en marche en aplatissant à son tour à deux reprises, par l’intermédiaire de Youngs à nouveau et Watson. À la mi-temps, l’Angleterre mène de douze points (27-15). Le feu d’artifice reprend de plus belle dès le début de la deuxième période. Les Français, combatifs à l’extrême, recollent au score grâce à un essai de Mermoz. Mais le XV de la Rose lance ses épines avec une force impressionnante, aplatissant à deux reprises dans l’en-but français pour tuer dans l’œuf toute tentative de rébellion tricolore et s’envoler au tableau d’affichage. La fin de match, totalement décousue, s’achève avec trois ultimes essais, deux pour le XV de France, et un pour l’Angleterre (55-35). Malgré l’écart au score, les Bleus ont livré une bataille acharnée face à des Anglais supérieurs physiquement. Les coéquipiers du capitaine Thierry Dusautoir, dont c’était le dernier match dans le Tournoi, ont été admirables de bravoure, ne s’avouant jamais vaincus. Surtout, les Français ont enfin montré de l’allant et du talent offensif. Le XV de France a également eu le mérite de résister à la furie anglaise en fin de match. Il ne manquait en effet que six petits points au XV de la Rose pour remporter le Tournoi, dans un Twickenham en transe qui a poussé ses protégés dans ses ultimes assauts. La défense française, trop souvent dépassée samedi soir, a cependant réussi à endiguer les incessantes vagues anglaises dans les cinq dernières minutes. Malgré sa folle victoire, l’Angleterre a terminé à une frustrante deuxième place du Tournoi, derrière l’Irlande. Les Bleus, à défaut d’avoir réalisé l’exploit, ont enfin donné du plaisir à leurs supporters après quatre premiers matches d’une rare pauvreté. Il était temps.

 

Samedi, la Terre va donc s’arrêter de tourner en rond. Elle va adopter une trajectoire ovale pour le plus grand des combats. Des siècles d’incompréhension, de querelles, de guerres, de traîtrises, de forfaits divers vont se catalyser une fois encore autour d’une pelouse et de ses perches dressées. Les arguments seront naturellement imprégnés d’une parfaite mauvaise foi, d’un chauvinisme sans pareil. Tout passera dans ce décompte inamical que 44 acteurs auront l’honneur de vivre à notre place. Cette fois encore, la bataille d’Angleterre n’échappera pas à ce folklore guerrier où Jeanne d’Arc et Napoléon seront en première ligne. Alors même si les Bleus ne peuvent plus espérer remporter la compétition, après la défaite concédée à Murrayfield, France-Angleterre sera bien plus qu’une finale de Tournoi. Le XV de France peut en effet priver les Anglais d’un Grand Chelem après lequel ils courent depuis 2003. La prestation livrée le week-end dernier n’est pas faite pour nous rassurer bien sur, mais on peut compter sur la fameuse réaction d’orgueil des Français pour se sublimer face à ces Anglais. Ce sera peut-être le match le plus important de l’Histoire du Rugby français. Comme d’habitude en fait…

  1. avatar
    15 mars 2016 a 17 h 35 min

    Merci Cullen pour ce fantastique article. J’écris ce commentaire après l’intro seulement, qui est une véritable oeuvre d’art.

    Tu peins un portrait très juste des spécificités et différences des deux nations avec un pinceau volontairement un peu épais. Magnifique :D

  2. avatar
    15 mars 2016 a 18 h 21 min
    Par MagicMickael

    Super article !
    Notamment la partie sur les raisons de la rivalité.
    Je vais vivre mon premier crunch en terre anglaise, sans etre tres confiant sur le résultat…

  3. avatar
    16 mars 2016 a 16 h 32 min
    Par Cullen

    Merci messieurs.

    J’ai beau me raccrocher à l’espoir d’une réaction d’orgueil dont font souvent preuve les joueurs français quand on ne les attend plus, pour être franc je n’y crois pas beaucoup. Les Anglais courent après un Grand Chelem depuis 2003, ça m’étonnerait qu’ils laissent passer l’occasion, d’autant que ça leur permettrait de faire le deuil de leur Mondial raté. Je continue à faire confiance à Novès, mais ses premiers matchs en tant que sélectionneur ont rappelé à bon nombre de personnes qu’il n’était pas un magicien et que les joueurs dont il dispose n’ont tout simplement pas le niveau international, mis à part peut-être Guirado (la révélation) et Picamoles (blessé). Encore une fois sans réforme il n’y aura pas de miracle http://yourzone.beinsports.fr/rugby-xv-de-france-post-coupe-monde-un-champ-de-ruines-98652/.

    En attendant, qui aligner contre les Anglais ? quel jeu préconiser ? Je pense qu’il faut continuer dans la même voie, celle d’un jeu basé sur la vitesse, le déplacement, d’autant que dans l’intensité physique, on est bousculé (laminé même) depuis le début du Tournoi. Je n’ai jamais vu une troisième ligne aussi faible par exemple et quand on voit le réservoir qui existe actuellement, ça n’est pas très rassurant. Du coup, je serai assez favorable à la mise en place d’une charnière Bezy-Trinh Duc à qui le ballon brûle souvent les doigts (même si là encore la prestation du montpelliérain samedi dernier a montré qu’il n’était pas le sauveur tant attendu), un retour de Jedraziak en deuxième latte, qui n’avait pas démérité jusque-là, et une ligne de trois quart là encore très mobile, en espérant ne pas commettre autant de fautes de mains que le week-end dernier et éviter ainsi les mêlées fermées, un secteur également très défaillant.

    Bon, au final on est d’accord il va falloir aller bruler un cierge pour espérer s’imposer, mais que ce serait jouissif de s’inspirer des Irlandais en 2011 ou des Gallois en 2013 qui avaient privé la Perfide Albion d’un Grand Chelem le dernier jour…

  4. avatar
    18 mars 2016 a 13 h 46 min

    Ouaip, ça va être dur. Mais tu m’as au moins donner l’envie de le regarder.

    • avatar
      18 mars 2016 a 15 h 25 min
      Par Cullen

      Merci Général. Novès a choisi d’apporter un peu de poids et de puissance en troisième ligne avec les titularisations de Goujon et Le Roux, ça c’est plutôt bien vu. Maintenant je ne suis toujours pas convaincu par Chouly mais il doit avoir un collier d’immunité… Sinon, des nouvelles du Zanck ? Il a trouvé du boulot ou quoi ?

  5. avatar
    18 mars 2016 a 22 h 24 min
    Par the sampras

    quand on parle du crunch, le match du tournoi de 1991 aurait mérité quelques lignes non ? ne serait ce que pour l’essai légendaire de St André.
    C’est la dernière journée du tournoi, les 2 équipes ont 3 victoires chacunes et jouent une vraie finale à Twickenham : nos bleus s’inclinent 21-19 malgré 3 essais inscrits contre 1 aux Anglais.
    Défaite dur à digérer pour les français et les anglais qui remettront une couche quelques mois plus tard en CDM au Parc en quarts de finale.

    • avatar
      20 mars 2016 a 21 h 03 min
      Par Cullen

      J’ai longuement hésité mais je souhaitais avant tout évoquer au moins une rencontre pour chaque génération, et j’ai privilégié 1992 car l’exaspération était vraiment à son comble cette année-là côté bleu. Les Français, surs de leur jeu, n’avaient alors pas vu arriver l’émergence de la génération des Carling et autres Moore, très revancharde, et qui allait trouver la faille chez leur adversaire, le côté obscur de leur spontanéité balle en main, leur indiscipline. Sans cesse provocants, ils feront péter les plombs des avants tricolores, encore élevés au biberon des bagarres générales du Sud-Ouest. En 1991, les Anglais l’emportent pour la troisième fois de suite dans le Tournoi, mais à ce moment les Français croient encore pouvoir se sauver grâce à leur grain de folie, et se rassurent en marquant justement cet essai qui fera le tour du monde et qu’on retiendra au final davantage que leur (nouvelle) défaite.

  6. avatar
    19 mars 2016 a 15 h 48 min

    Salut à tous, merci Christian pour ce bel article,

    Je ne partage pas totalement ton enthousiasme quant au Crunch de l’an passé, rafraîchissant, historique (2e mach le plus prolifique de l’Histoire du Tournoi), mais moins “mémorable” d’après-moi que des matchs durant lesquels l’enjeu est intrinsèque et le score serré. Le Crunch de 2004 reste plus marquant à mes yeux. (Mais, évidemment, cette orgie de jeu était appréciable !)

    Pour revenir sur l’opposition culturelle : quel symbole de voir les Anglais tenter de s’illustrer dans un style quasiment inédit – fait de grandes envolées et de prises de risque – à quelques mois de “leur” mondial… avant de se désavouer, de revenir à un jeu plus restrictif, pragmatique… et d’y fonder leur échec cinglant.

    Quant au match de ce soir : je pense que le XV de la Rose ne laissera pas passer l’occasion de réaliser son premier GC depuis 2003.

    • avatar
      20 mars 2016 a 21 h 15 min
      Par Cullen

      Salut Simon et merci pour ton commentaire.

      L’an passé, on était tellement privé de jeu que cette orgie de Rugby inattendue m’avais vraiment fait du bien, et peu importe à l’époque que ce soit le plus grand nombre de points encaissés par les Bleus dans le Tournoi, ou que ça ait été le fruit d’une défense très généreuse de la part des deux équipes. Après, je suis d’accord avec toi, quand on peut écraser les Anglais 6-3 au terme de 80 minutes de Rugby de tranchées, c’est du bonheur.

      Sinon, pour revenir sur la rencontre d’hier, les Bleus ont surement livré leur meilleur match du Tournoi, il y a eu beaucoup d’enthousiasme, d’inspiration, et sans quelques maladresses balles en mains, quelques soucis en touche (et un nouveau coup de pouce de Nigel Owens), les Bleus auraient pu rivaliser. Maintenant, une victoire tricolore aurait quand même ressemblé à un hold-up, les Anglais ont inscrit 3 essais, les Français aucun, et ils ont eu assez peu de réussite au pied alors que Machenaud a fait un sans-faute dans ce registre. Surtout, sur l’ensemble de la compétition, cette victoire anglaise est amplement méritée, elle vient couronner le travail de Jones mais surtout de Lancaster car lors de la dernière Coupe du Monde, sans une poule si relevée et un petit excès de suffisance en fin de match face aux Gallois, le XV de la Rose aurait largement pu espérer atteindre le dernier carré. Jones s’appuie donc sur un socle déjà très solide, il a simplement ajouter un peu de pragmatisme. Tout le contraire de Novès qui repartait de zéro et à qui il faudra accorder de la patience avant que le XV de France puisse retrouver les sommets, mais le fond de jeu qu’on a pu observer durant ces quelques semaines est plutôt encourageant. Vive le Tournoi et à l’année prochaine !

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