Extinction des feux
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Extinction des feux

Je n'impressionne plus personne maintenant. Je suis celui dont on reparlera de temps en temps, en évoquant, à l'occasion, de vieux souvenirs.

Je suis né un de ces jours où le sport n’avait pas autant d’importance qu’aujourd’hui. Au siècle dernier, à Colombes. Au début de ma toute jeune carrière, je ne côtoyais que des cavaliers passionnés. Et puis, au fils du temps, je suis devenu ce lieu où l’on se rendait dès les premiers beaux jours. Un lieu pour se divertir. Un lieu de rencontres aussi. Un lieu pour voir ceux qui couraient ; qui couraient après quoi ? Après un ballon rond, ovale ou tout simplement le temps ! J’ai reçu ces footballeurs, rugbymen et athlètes qui n’avaient pour but que de jouer. De simples sportifs qui s’évadaient le temps d’un instant. A courir juste par plaisir, sans chercher la gloire devant celles et ceux qui avaient fait le déplacement depuis les villes alentours.

Et puis, le sport a pris de l’ampleur. Les hommes ont commencé à voir plus grand. J’ai été particulièrement flatté lorsqu’on m’a confié ce rôle si important : Stade des Jeux Olympiques de 1924. Une sacrée reconnaissance pour moi qui n’avais jamais connu l’effervescence des grandes compétitions. J’allais découvrir la magie de la quête de l’Or olympique, déjà un rêve, déjà le Graal. A l’époque, Paavo Nurmi ou Ville Ritola se sont battus pour réaliser leur rêve. Ils se sont donnés corps et âmes, j’en atteste. J’ai été spectateur des émotions que le sport commençait à faire naitre en nous : joie et tristesse, traduits en sourires et en larmes.

Quatre ans plus tard, on m’a nommé Yves-du-Manoir, en hommage à un rugbyman parti en plein vol. Dès lors, je n’ai cessé d’accueillir des évènements majeurs. De la Coupe du Monde de football en 1938 au Championnat d’Europe d’athlétisme la même année et de boxe en 1972. Des années passées à recevoir des sportifs à la recherche de médailles sans oublier ceux qui ont échoué. Mes plus belles années, peut-être …

Puis, la vie a repris son cours. Le sport a évolué. De nouveaux concurrents ont vu le jour, ont pris ma place. Pendant des années, je suis resté là, à attendre que quelqu’un, que quelque chose vienne. Et refasse de moi un lieu important de la vie sportive. Je voulais tant revivre tout ce que le sport peut offrir : adrénaline, joie, détresse, tristesse, victoire, médaille, reconnaissance … J’ai attendu, en vain.

2009, la renaissance

Jusqu’à ce qu’un certain Jacky Lorenzetti fasse de moi la nouvelle demeure du Racing-Métro lors de la montée en Top 14 du club, en 2009. Depuis, le Racing fait partie de moi. Et je fais partie de lui. Nous sommes quasiment inséparables. Ensemble, on a tout connu : les débuts en Top 14, les années difficiles, les défaites, les victoires. Et même l’apothéose, en 2016. Une année inoubliable qui nous a fait vibrer toute une saison avec ce titre de Champion de France.

Les grands joueurs se sont bousculés sur ma pelouse. Je les ai accueillis à bras ouverts : de Sébastien Chabal à Lionel Nallet sans oublier Dimitri Szarzewski et bien entendu Dan Carter. J’ai eu cette chance incontestable de recevoir, avec honneur, des internationaux de renoms. Et bien entendu tous les autres joueurs qui ont foulé mon carré vert. Certains d’entre eux ont fini chez moi quand d’autres s’élançaient pour la première fois dans le grand bain. Quelle émotion de voir ceux qui raccrochent les crampons ! Et quelle joie de voir la jeunesse reprendre le flambeau !

Mais aujourd’hui, une histoire se termine. Une page se tourne. Ou plutôt, un livre se ferme. Les horizons sont bien trop grands pour moi. Les ambitions du club font de moi un ancêtre qui ne sera pas de taille. Cent ans d’histoire, cent ans d’existence, bientôt, à quoi bon. Il est temps pour moi de fermer mes portes.

Alors, j’ai regardé une dernière fois les joueurs m’éblouir de leur talent. J’ai entendu, au plus profond de moi-même, le dernier discours des coaches. J’ai écouté une dernière fois le speaker comme la banda. J’ai regardé les enfants jouer, les amateurs de rugby aller et venir dans mes allées. J’ai accueilli pour l’ultime fois ces supporters qui me tenaient chaud, été comme hiver. J’ai entendu leurs derniers applaudissements… Pour garder tous ces moments en mémoire quand la nostalgie pointera son nez.

J’ai été honoré de voir à quel point j’avais pu marquer les esprits de certains. Les supporters ont d’ailleurs lancé de vibrant : “Ici, ici, c’est Colombes”, de quoi me donner la chair de poule. Ils m’ont arrosé de banderoles, fumigènes et autres confettis. J’ai ouvert une dernière fois mes portes et vu avec un pincement au cœur, la joie de tous ceux qui se sont élancés sur ma pelouse, arrachant même une partie de moi : certains sont repartit avec quelques morceaux d’herbe en souvenir. J’ai laissé Henry Chavancy repartir avec l’un de mes nombreux sièges, lui que j’ai vu tant de fois depuis près de vingt ans. L’équipe m’a offert la plus belle fin avec une victoire. Enfin, la musique a retenti dans la bodega et chacun a fêté comme il se doit cet aurevoir.

J’ai laissé ces gens me quitter sans verser une larme. Ils ont contribué à mon histoire : sportifs, entraineurs ou tout simplement passionnés d’hier et d’aujourd’hui. Demain, je ne serai plus qu’un stade dont on parlera encore peut-être. Mais toujours au passé, avec le cœur gros, le sourire en coin ou la gorge serrée, parfois, qui sait. En espérant que tous se souviennent qu’ici l’esprit rugby coule dans mes veines !

Mes lumières se sont éteintes une dernière fois ce samedi 16 décembre 2017. On m’a annoncé que je devrais accueillir le hockey pour les Jeux Olympiques de 2024, de quoi fêter avec la manière mes 100 ans, et me redonner une place majeure dans le monde de l’olympisme. D’ici là, je vais me reposer tranquillement, me remémorer ces bons vieux souvenirs d’essais et de joie de supporters.

Je ne suis pas un bijou de l’architecture. Peut-être pas non plus de l’Histoire. Mais j’espère l’avoir marqué à ma façon. Pourvu que l’Histoire du sport n’oublie pas mon nom. Théâtre hier de scènes de joie, antre du Racing aujourd’hui, pour n’être plus que l’ombre de moi-même demain. Moi, Stade Yves-de-Manoir.

  1. avatar
    20 décembre 2017 a 12 h 35 min
    Par Cullen

    Le monde évolue, il faut s’adapter mais c’est tout de même dommage de n’avoir pas su préserver ce monument du sport français. Déjà en 1970 quand le XV de France a dû s’exiler au Parc des Princes (puis un peu plus tard au Stade de France), alors que l’Angleterre évolue toujours à Twickenham et l’Ecosse à Murrayfield, plus d’un siècle après leur construction. Alors aujourd’hui c’est vrai que le Du Manoir était dans un état de délabrement avancé, et assez difficile d’accès (que ce soit en voiture ou en transports en commun) mais pour avoir assisté à l’inauguration de la U Arena face au Japon, pas sûr que les habitués du lieu s’y retrouvent à Nanterre car cette salle de concert – parfaite pour accueillir des show à l’américaine -manque tout de même beaucoup de charme et d’authenticité.

    Merci pour cet hommage.

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