Le rugby, un sport de déménageurs
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Le rugby, un sport de déménageurs

Conscients du potentiel économique qu’offre le rugby depuis qu’il est passé professionnel, les présidents de clubs choisissent d’abandonner régulièrement leurs enceintes traditionnelles pour des stades plus imposants et parfois loin de leur base. En plein développement, le rugby français se sent désormais à l’étroit dans ses propres infrastructures et préfère investir ponctuellement des stades plus grands et jusque-là réservés au football. Ces délocalisations sont-elles une bonne chose pour les clubs ? L’effet de mode n’est-il pas devenu au fil du temps une vulgaire machine commerciale ? Au final, le rugby ne se voit-il pas plus grand qu’il ne l’est vraiment ?

Le Racing 92 a récemment annoncé qu’il “recevra” Clermont pour le compte de la 22ème journée du Top 14 au Stade Pierre Mauroy de Lille le week-end des 25 et 26 mars 2017. Une délocalisation qui viendra s’ajouter à celles, déjà actées, de Bègles-Bordeaux au stade Matmut Atlantique le 28 janvier contre Clermont, le 25 mars face à Toulouse et le 29 avril contre Toulon, mais aussi celles de Toulouse, au Stadium Municipal le 10 septembre dernier face à Toulon, le 31 décembre contre Clermont et le 15 avril face au Racing, ou encore à la double confrontation entre Toulon et Montpellier, le 1er octobre et le 23 décembre à Marseille (le groupe de téléphonie Orange ayant acheté les deux rencontres et accolé son nom au stade Vélodrome lors d’un contrat de naming). Au total, une dizaine de rencontres devraient être délocalisées cette saison en championnat (sans compter celles qui le seront en coupes d’Europe) si la ligue valide les différentes demandes.

Un phénomène qui, bien qu’initié par le Stade Toulousain en 1997 lorsque le club haut-garonnais avait choisi de disputer sa demi-finale de coupe d’Europe face à Brive au Stadium, a été incarné ensuite à la perfection par le Stade Français de Max Guazzini. Convaincu à l’époque qu’il existait un public jeune et féminin, en dehors du microcosme ovalien du sud-ouest, le président du club parisien avait révolutionné les rencontres à partir de l’année suivante. Pour attirer cette nouvelle clientèle, en plus du match, il avait rivalisé d’imagination et offert aux spectateurs des grand-messes dignes du Superbowl américain. Une façon d’éloigner un peu plus le rugby de son image “confit-foie gras” et de faire mousser financièrement un sport longtemps attaché aux valeurs de l’amateurisme. D’autres présidents de clubs comme Mourad Boudjellal ou Jacky Lorenzetti lui ont emboité le pas et les rencontres délocalisées dans les grands stades de football se sont multipliées.

Entre 1998 et 2004, ces évènements étaient encore très ponctuels : ils offraient un moment à part dans la saison. Puis, le concept n’a cessé de se développer. En 2005, 7 matchs ont été délocalisés, 12 en 2010 et 20 en 2012 représentant 18% des rencontres de la saison. Aujourd’hui, les délocalisations touchent toutes les compétitions. Le Top 14 évidemment, mais aussi la Pro D2 (malgré des budgets et des affluences nettement inférieurs) et les coupes européennes. La tendance est néanmoins à la baisse. Le Stade Français, gros pourvoyeur de ces délocalisations, a moins la bougeotte depuis que le nouveau Jean Bouin lui a été livré. De plus, le succès de ces évènements associant rugby et spectacle est moins garanti, le concept ayant été fondé au départ sur de l’occasionnel devenu justement de moins en moins ponctuel. En 1998, le Stade Français s’était démarqué par sa singularité lorsqu’il avait lancé cette mode. Désormais, les délocalisations sont davantage galvaudées, banalisées. Preuve de l’essoufflement du phénomène, il n’y avait que 35 000 personnes (au lieu des 80 000 espérées) pour le derby francilien en 2013 à Saint-Denis quand l’affluence dépassait les 70 000 spectateurs à chaque sortie du Stade Français dans l’enceinte dionysienne jusque-là. Même le Stade Toulousain a dû renoncer à disputer son match de coupe d’Europe face aux Wasps au Stadium le week-end dernier par manque d’engouement populaire.

Pourtant, si les supporters ont tendance à se lasser de ces délocalisations, qui les obligent parfois à se déplacer très loin pour des matchs disputés en principe “à domicile” (…), certains clubs continuent malgré tout à utiliser ce procédé. Car, ne soyons pas naïfs, ces délocalisations ne sont pas simplement motivées par les beaux discours officiels de démocratisation et d’expansion géographique du rugby. Même Mourad Boudjellal, l’entreprenant président du RCT, l’avait admis publiquement : ”Quand on délocalise un match, on cherche d’abord à augmenter les recettes de billetterie. Et ceux qui vous diront le contraire sont des menteurs !” Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. A Toulon, le stade Mayol a une capacité de 15 000 spectateurs. A Marseille, le Vélodrome permet au club varois d’en drainer plus de 63 000…

Soyons clairs, c’est une très bonne chose de faire découvrir des matchs de haut niveau aux écoles de rugby du Mans, du Havre ou de Nantes, terres toujours dépourvues d’un grand club, 20 ans après les débuts du professionnalisme. Il est indéniable également que cela offre une exposition médiatique profitable pour le rugby et que la façon dont Max Guazzini a su transformer certaines rencontres en spectacle est une réussite. Cependant, il convient de souligner combien ce discours est avant tout hypocrite. La plupart de ces délocalisations n’ont d’autre but que d’augmenter les recettes billetterie et merchandising. Ca a souvent été l’occasion pour le Stade Français, spécialiste de l’exercice, de lancer de nouveaux maillots qui, bien que discutables sur le plan esthétique et surtout, au niveau du respect des traditions, ont toujours été très originaux. Mais objectivement, c’est avant tout pour déplacer davantage de monde, attirer un nouveau public, fidéliser le spectateur occasionnel qu’a été développée la délocalisation. Au-delà du fait d’étendre l’influence sportive et commerciale d’un club au Mans ou à Valenciennes, les chiffres des affluences sont très parlants. Grâce à la dimension occasionnelle de ces spectacles, un nouveau public est séduit. Mais, surtout, grâce à l’accès à des stades plus modernes et plus grands, les clubs de rugby bénéficient des très juteuses loges que l’on ne trouve que rarement dans les stades champêtres du Top 14. De surcroît, cela offre aussi l’opportunité de pratiquer une politique tarifaire “d’appel” avec de nombreuses places à 5 euros. En ce sens, l’accès au rugby est encore davantage démocratisé. C’est un bien faible investissement pour décider de découvrir le rugby, c’est aussi l’occasion d’emmener toute sa famille au stade à moindre frais.

En revanche, les délocalisations semblent sportivement pénaliser de plus en plus les clubs concernés. Perturbés par l’organisation, mis sous pression par l’évènement et guère plus habitués aux stades concernés que leurs adversaires, les joueurs perdent quelque peu l’avantage de recevoir. Ce n’est d’ailleurs plus nécessairement leur propre public en tribunes. Sans repères techniques et visuels, surtout pour les buteurs, et sans la force du soutien populaire, ça n’est plus la même histoire. Si initialement le Stade Français a connu une série de victoires impressionnante à Saint-Denis, la tendance n’est désormais plus la même. Depuis 2008, le bilan du club parisien est seulement de 9 victoires sur ses 19 dernières rencontres au Stade de France. A vrai dire, avec les finales de Top 14 ou de H Cup et le fait que les internationaux y jouent régulièrement avec le XV de France, jouer Clermont ou le Stade Toulousain à Saint-Denis n’est plus un avantage tant ces équipes y sont habituées.

Pour les autres “spécialistes” des délocalisations, le bilan n’est pas non plus exceptionnel. Hors de ses bases, le RCT tourne à 71,4% de victoires depuis 2008 contre 82,6% à Mayol et reste même sur 3 défaites en 4 matchs, ce qui a conforté Boudjellal dans sa volonté de réduire ces délocalisations à Marseille ou Nice, qui font en plus rarement le plein. Même chose pour le Racing qui, bien qu’assez à l’aise au Stade de France (7 victoires en 9 matchs), a plus de mal dès qu’il déserte l’Ile-de-France (3 victoires au Mans, au Havre et à La Rochelle mais aussi 2 défaites, à chaque fois à Nantes). Bègles-Bordeaux est un cas à part car si le club a de très bons souvenirs à Chaban-Delmas, difficile de parler de délocalisation dans la mesure où, depuis son retour en Top 14 en 2011, le club y a joué plus de la moitié de ses matches à domicile jusqu’en juin 2015, date à partir de laquelle l’UBB s’y est installé pour de bon, l’équipe de football des Girondins de Bordeaux prenant, elle, ses quartiers au stade Matmut Atlantique. Une enceinte où Bègles-Bordeaux a joué trois fois la saison dernière pour deux victoires et une défaite.

Au final, seul Toulouse parvient à maintenir un niveau de performance à peu près équivalent lorsque le club reçoit à Ernest-Wallon et au Stadium. Depuis 2008, le Stade tourne à plus de 90% de victoires à domicile, avec seulement huit défaites et deux nuls. Au Stadium, seul Clermont en janvier 2010 est reparti avec la victoire, alors que le Stade Français avait obtenu le match nul quelques mois plus tôt. Depuis, les Rouge et Noir y ont enchainé une série de quinze victoires de rang en Top 14, avec des victimes qui se nomment le Stade Français (2 fois), le Racing (3), Perpignan (2), Castres, Clermont (3), Toulon (3) et Montpellier. Néanmoins, il convient de relativiser ces statistiques car les clubs choisissent généralement les grosses affiches pour délocaliser, et l’équipe “locale” fait alors face à des adversaires bien souvent d’un tout autre calibre que ceux qu’elle affronte le reste de l’année dans sa résidence habituelle.

La délocalisation est donc devenue au cours des dernières décennies un outil incontournable pour les clubs, dans le but d’attirer toujours plus de monde et de bénéficier de rentrées financières supplémentaires. Mais si certaines d’entre elles sont assez cohérentes, d’autres sont beaucoup plus farfelues. Face à cette évolution sans réel cadre ni limite, il convient de trier les différents types de délocalisations. Chronologiquement, les premières d’entre elles sont des “délocalisations de proximité”, c’est-à-dire au sein de la même agglomération mais dans une infrastructure plus grande et souvent dévolue à un autre sport, en l’occurrence le football. C’est le cas du Stade Français à Saint-Denis ou au Parc des Princes, de Toulouse au Stadium, du LOU à Gerland, de Bègles-Bordeaux au stade Chaban-Delmas ou encore de Grenoble au Stade des Alpes. Ces délocalisations, prévues lors des grands évènements, sont toujours un succès et permettent de mobiliser un public plus occasionnel.

D’autres clubs vont parfois un peu plus loin, sans que ce soit vraiment condamnable, mais pas non plus toujours très ingénieux : c’est le cas du RC Toulon à Marseille (ou Nice), du CS Bourgoin-Jallieu à Gerland (ou Saint-Etienne), du Castres Olympique à Béziers (ou Toulouse) ou encore du SU Agen à Chaban-Delmas. Certains s’exportent même à l’étranger, le Biarritz Olympique et l’Aviron Bayonnais à Anoeta (Saint-Sébastien) ou encore l’USAP à Montjuic (Barcelone) sous prétexte de régionaliser ces rencontres autour des identités basque et catalane. Par ailleurs, il existe des délocalisations plus ponctuelles, à caractère évènementiel revendiqué. C’est surtout l’apanage du Stade Français (encore…) qui prétexte l’inauguration de certains stades ou la particularité d’une rencontre pour s’éloigner de ses bases. On pense notamment à ces matchs délocalisés à la MMArena du Mans, au Stade Océane du Havre, au stade Pierre Mauroy de Lille ou encore au Stade du Hainaut à Valenciennes. Tous les quatre sont des stades très récents de nouvelle génération et d’une capacité d’accueil d’environ 25 000 places avec des loges.

Enfin, certaines délocalisations sont totalement aberrantes car privées de toute logique. Délocaliser à La Rochelle un match de rugby d’un club francilien (de peur de voir le stade Yves du Manoir trop clairsemé au mois d’août) est une absurdité, de même qu’il est stupide d’organiser une rencontre à Bruxelles où il n’y a localement aucun public amateur de rugby, qui plus est en plein hiver. En outre, c’est manquer de respect aux supporters qui font déjà d’importants sacrifices financiers pour s’abonner et parfois acheter des maillots devenus hors de prix. Et que dire alors d’une délocalisation en Afrique du Sud d’un match de Coupe d’Europe, chose qui a été évoquée un temps par Toulon et les Saracens (même si cette initiative n’a heureusement pas pu se réaliser) ? Dans la lignée du football qui délocalise désormais en Amérique ou au Maghreb le Trophée des Champions, on serait prêt à envoyer deux équipes faire 20h d’avion loin de leurs bases pour 80 minutes de rugby. A l’heure où les joueurs sont victimes de calendriers surchargés, qu’y a-t-il de plus stupide qu’un aller-retour à l’autre bout du monde, en plein contraste saisonnier, pour quelque buzz médiatique ?

Il est très difficile pour un supporter de s’identifier à une équipe qui n’a pas d’accroche précise à son territoire. Un stade, c’est, au même titre que le nom, le logo ou encore le maillot, ce qui fait l’identité du club. Et puis le rugby français a probablement optimisé son potentiel. La France est bien placée pour sentir que ce sport se joue avec le vent dans le dos. Malgré un nombre de licenciés bien moindre que dans d’autres disciplines, il les a toutes dépassées en dehors du football. L’état déplorable du XV de France n’entame pas – il en est peut-être même la conséquence – la toute-puissance du Top 14. Le sport de voyous pratiqué par des gentlemen fascine comme il ne l’a jamais fait. Que la Coupe du monde de Rugby soit devenue le troisième ou quatrième événement sportif planétaire, c’est inouï pour un sport qui possède à peine quatre millions de pratiquants répartis dans dix pays.

À l’échelle mondiale, le rugby ne pèse pas grand-chose. Dans la plupart des pays du monde, le rugby est ce que le cricket est à nos yeux de Français : on sait vaguement que ça existe, on sait que c’est connu et reconnu. Mais cela ne veut pas dire qu’on sait ce que c’est, qu’on le consomme et encore moins qu’on l’aime. De fait, la Nouvelle-Zélande et le Pays de Galles sont avec les îles du Pacifique les deux seuls pays de la planète où le rugby est le sport roi. Mais cette réussite est un miracle, et le propre des miracles est de ne pas toujours s’éterniser. En France, l’économie actuelle du rugby vit un peu sur une bulle, la plupart des clubs sont tenus par des mécènes, mais ce système “artificiel” a ses limites, et le contexte économique actuel ne plaide plus forcément pour ce modèle. Il est peut-être temps de quitter ces grandes enceintes où sont délocalisées certaines rencontres et retrouver des stades bucoliques aux ambiances plus feutrées qui collent davantage à la place qu’occupe réellement le rugby dans le coeur des Français.

  1. avatar
    28 octobre 2016 a 18 h 48 min

    Merci pour l’article Christian, et surtout super titre !

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