Senna chez Lotus, la saison de trop en 1987 ?
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Senna chez Lotus, la saison de trop en 1987 ?

En 1987, Senna reste donc chez Lotus, contraint par les circonstances du marché des pilotes, et se consume d’impatience de voir la saison débuter. Pour raisons financières, Renault jette l’éponge en F1 fin 1986, c’est donc Honda qui motorise Lotus pour 1987. Le constructeur japonais a fait son nid en Formule 1 en pleine apothéose des turbos.

En 1984, le virtuose de Sao Paulo débute en F1 chez  Toleman Hart, se révélant sous la pluie apocalyptique de Monaco. Nourri au nectar et à l’ambroisie, le jeune espoir brésilien avait tout écrasé en 1983, que ce soit la F3 britannique (malgré la belle résistance de Martin Brundle) ou le Grand Prix de Macao, championnat du monde officieux de la discipline. Convoité par plusieurs écuries de l’élite, Williams avec un premier test à Donington (mais Frank Williams refuse par principe d’engager un rookie, et devra attendre fin 1993 pour signer un contrat avec Senna !), McLaren (Ron Dennis suivant en personne Ayrton Senna da Silva depuis 1982 et ses exploits en Formule Ford), Brabham (Nelson Piquet mettant son veto à l’engagement de son jeune compatriote), Senna signe finalement chez Toleman, pour trois podiums en 1984, Monaco donc derrière Alain Prost, Brands Hatch et Estoril.

En 1985, Ayrton Senna rejoint Lotus, orpheline de Colin Chapman depuis le décès du mentor britannique en décembre 1982. Très vite surnommé Magic pour son habileté diabolique, Senna se mue en gladiateur implacable sous son célèbre casque jaune qui deviendra aussi universel que le heaume noir de Dark Vador, tel un symbole d’un guerrier qui ne renonce jamais. Vainqueur à Estoril sous la pluie, le Brésilien ouvre son compteur de victoires, et double la mise en fin de saison à Spa Francorchamps, sans oublier une myriade de pole positions qui font l’admiration du paddock, à commencer par celle de son directeur technique, Gérard Ducarouge. Le Brésilien termine 4e du championnat du monde, derrière Alain Prost (McLaren TAG Porsche), Michele Alboreto (Scuderia Ferrari) et Keke Rosberg (Williams Honda), mais devant son coéquipier Elio de Angelis (Lotus Renault) ainsi que Nigel Mansell (Williams Honda). Mais l’électron libre pauliste, par la faute d’abandons répétés, n’a été qu’un intermittent du spectacle, certes génial tel Gilles Villeneuve, Jochen Rindt ou Ronnie Peterson jadis. Les fulgurances de Senna ont illuminé 1985, mais l’euphorie doit se prolonger par d’autres succès en 1986, le diable Brésilien espère faire passer Alain Prost sous ses fourches caudines. Jouer le titre fut vite utopique en 1985 pour l’as de Sao Paulo, qui confirme cependant avec brio les promesses entrevues en 1984 avec Toleman. Très vite, Senna est plébiscité comme l’un des meilleurs pilotes du monde, comme celui qui possède cet inexplicable supplément d’âme, cette étoffe des héros auxquels seuls les élus ont droit, et l’un des pilotes capables de menacer Alain Prost, nouveau champion du monde, dans un futur proche.

En 1986, Ayrton Senna chausse ses bottes de sept lieues,  franchissant un nouveau palier, les superlatifs pleuvent sans tarder. Tel Jim Clark jadis chez Lotus, le Brésilien va tutoyer la perfection en qualifications. Pour l’ultime saison de la livrée noire et or John Player Special, la Lotus accomplit des merveilles le samedi, fort du merveilleux V6 turbo Renault qui délivre tout la puissance recherchée par les ingénieurs du Losange à Viry-Châtillon. Lauréat du Grand Prix d’Espagne à Jerez, puis du Grand Prix des Etats-Unis à Detroit, Senna devient une icône nationale, une véritable idole au Brésil après son succès dans la capitale de l’automobile, fief de Ford, pour trois raisons : primo, c’est la première fois que Senna, dont l’attachement à son pays est viscéral, brandit le drapeau du Brésil après une victoire en F1. Secundo, cette victoire intervient au lendemain de la défaite du Brésil contre la France en quarts de finale de la Coupe du Monde de football au Mexique. Fers de lance de la Seleçao de Tele Santana, Zico et Socrates n’égaleront jamais Pelé ou Garrincha avec un titre mondial, contrairement à Senna qui espère bien rejoindre Emerson Fittipaldi et Nelson Piquet dans la galaxie des pilotes brésiliens sacrés champions du monde. Tertio, ce jour là sur le circuit urbain de Detroit, Senna est revenu du diable vauvert pour s’imposer entre les rails devant Alain Prost et Jacques Laffite, reprenant la tête du Mondial avant les circuits estivaux (Brands Hatch, Hockenheim, Zeltweg, Monza) où la puissance du V6 Honda favorisera les Williams. Et en 1986, le Pauliste se bat avec le Carioca Piquet (Williams Honda) mais aussi Nigel Mansell (Williams Honda) et Alain Prost (McLaren TAG Porsche) pour les lauriers mondiaux. Ce n’est qu’après le Grand Prix du Portugal, à deux manches du terme, que Senna doit abdiquer dans l’optique du sceptre. Quatrième derrière ses trois rivaux à Estoril, Senna est vaincu par l’arithmétique plus que par Mansell, Prost ou Piquet, tant il a fait forte impression en 1986 malgré un bolide imparfait sur le plan aérodynamique. En 1986, Senna confirme qu’il est bien plus qu’un pilote de talent capable de jouer la victoire ici ou là, il est bel et bien un champion du monde potentiel, comme le reconnaît publiquement l’un de ses rivaux, Nigel Mansell. En d’autres termes, Senna a parfaitement justifié son égoïsme du début de saison, quand il avait mis son veto personnel à l’engagement de Derek Warwick par Lotus, afin d’être le centre des préoccupations de l’écurie managée par Peter Warr et Gérard Ducarouge. Aux yeux des médias britanniques, Senna avait franchi le Rubicon, outrepassant son rôle de pilote en libérant les premiers démons de la boîte de Pandore. Mais l’écurie Lotus avait obtempéré, engageant l’inoffensif pilote écossais Johnny Dumfries en remplacement d’Elio De Angelis, écoeuré par le stakhanovisme de Senna en 1985. L’Italien était parti exercer son talent chez Brabham BMW, et décédera en mai 1986 au Castellet en essais privés.

En 1987, Senna reste donc chez Lotus, contraint par les circonstances du marché des pilotes, et se consume d’impatience de voir la saison débuter. Pour raisons financières, Renault jette l’éponge en F1 fin 1986, c’est donc Honda qui motorise Lotus pour 1987. Le constructeur japonais a fait son nid en Formule 1 en pleine apothéose des turbos. A Rio de Janeiro pour l’ouverture de la saison, Senna reçoit une pique de son ennemi Nelson Piquet : Maintenant qu’il a un Honda, Ayrton ne pourra plus se plaindre de son moteur. Jaloux de la popularité naissance de Senna au Brésil, Piquet impose par médias interposés sa propre loi du talion avant la joute tant attendue de Jacarepagua. 1987 marque le paroxysme de l’animosité entre les deux Brésiliens, puisque 1988 marque le début du déclin pour Nelson Piquet, qui aura pris une pente savonneuse par un mauvais choix de carrière, tel un toboggan sans retour possible.

Le deuxième changement d’importance pour Lotus en 1987 est l’arrivée de Camel comme sponsor en remplacement de John Player Special. La mythique livrée noire et or tombe aux oubliettes, faisant place à une Lotus jaune bouton d’or. Mais si la 99T est superbe esthétiquement, elle possède un sérieux talon d’Achille, son aérodynamique. Malgré tous ses efforts, Gérard Ducarouge ne peut pas faire de miracle sans moyens supplémentaires, si loin de la quadrature du cercle atteinte par Frank Dernie et Patrick Head à Didcot pour la nouvelle Williams Honda pilotée par le tandem Mansell / Piquet. L’écurie anglo-japonaise ne veut pas revivre le cauchemar de 1986, quand Prost avait tiré les marrons du feu en Australie. Williams veut éviter les victoires à la Pyrrhus qui alimentent la guerre civile au sein du team, mais même si l’insolente supériorité du team laisse entrevoir une promenade de santé, Piquet et Mansell sont animés par une féroce haine réciproque qui ne laisse présager rien de bon pour Williams. Mais Lotus sera bien loin de pouvoir menacer Williams sur la longueur d’une saison, faute de finances à la hauteur des ambitions de Senna, qui maintient sa côte personnelle à un niveau stellaire dans l’esprit de tous. Epouvantail de la F1 avec un sens de la vitesse incroyable, Senna a paradoxalement diminué ses chances en 1987, en réduisant le budget de Lotus par d’importantes exigences financières. En déduire que Senna était vénal serait bien réducteur, tel un prisme qui déformerait la réalité de la carrière du champion de Sao Paulo … Le Brésilien n’a jamais été un enfant de chœur à la table des négociations (notamment pour imposer son sponsor personne, la banque brésilienne Nacional, sur sa casquette et sa combinaison chez Lotus, McLaren puis Williams, entre 1985 et 1994), et a exigé un salaire pharaonique de la part de Lotus Honda. Acculé face à cette épée de Damoclès, Peter Warr cède pour ne pas perdre son diamant brut, Camel (marque du groupe Reynolds Tobacco) étant invité par Lotus à contribuer au salaire du pilote fétiche. Comme tout pilote de grande classe, comme tout VIP de son microcosme, Ayrton Senna n’avait aucune raison de se brader, et fera logiquement fructifier la poule aux œufs d’or. En 1993, en conflit larvé avec Ron Dennis, le Brésilien commencera la saison comme pigiste chez McLaren, exigeant le tarif (énorme pour l’époque) de 1 million de dollars par course. En tête du championnat 1993 après avoir atteint son zénith à  Interlagos et surtout à Donington Park, Ayrton Senna est logiquement annoncé par Woking sur l’autodrome Enzo e Dino Ferrari pour la quatrième manche de la saison 1993. Un communiqué de l’attache de pressé du triple champion du monde viendra contredire celui de l’écurie McLaren Ford, indiquant que Senna n’avait pas pris sa décision pour participer au Grand Prix de Saint-Marin. Le leader du Mondial viendra cependant à Imola, quelques semaines avant de trouver un compromis avec Ron Dennis, autre négociateur féroce qui sortira pourtant épuisé de ce bras de fer financier avec son pilote vedette.

Convoité par Ferrari en 1985 et 1986 (tout comme Alain Prost et le regretté pilote allemand Stefan Bellof), Ayrton Senna refuse car il connaît les mœurs byzantines de Maranello. Le pilote brésilien est donc resté chez Lotus, tandis que l’écurie McLaren a bêtement raté l’opportunité de remplacer son V6 Porsche par un turbo Honda entre 1986 et 1987. Mais le patron de Woking, Ron Dennis, bien qu’accompagné par son pilote vedette Alain Prost au Japon pour négocier avec l’état-major de Honda, commet un impair rédhibitoire aux yeux du constructeur nippon. Manager épris de perfection et loin de se murer dans une tour d’ivoire, Ron Dennis va faire une erreur, oubliant les différences culturelles entre l’Europe et l’Asie. L’effet boomerang va sceller le destin de Woking pour 1987. Voulant relier le contrat dans l’avion du retour  vers Londres, Ron Dennis vexe Honda, ce qui reporte d’un an le partenariat entre McLaren et la marque japonaise, dont l’hégémonie sur la F1 va s’amplifier en 1987, avec Williams mais aussi Lotus.

Pour marquer sa nouvelle alliance avec Lotus, Honda place dans l’écurie anglaise son pilote maison, le Japonais Satoru Nakajima, clairement porteur d’eau, sherpa ou n°2 de Senna, comme Johnny Dumfries en 1986. Les rôles sont clairement identifiés, à Senna la lumière, à Nakajima l’ombre. Comme l’Ecossais, le Japonais sera atomisé, laminé, pulvérisé, éparpillé, surclassé par Senna, pilotes de dimensions incomparables, comme si les deux hommes pratiquaient un sport différent.

En 1987, Alain Prost débute le championnat du monde en fanfare, avec deux superbes victoires à Rio de Janeiro et Spa Francorchamps, même si Nigel Mansell l’emporte à Imola, où Nelson Piquet se blesse gravement ce qui va radicalement changer son approche de la course. De sprinter, Piquet devient marathonien, utilisant la forme stratosphérique de la Williams Honda pour accumuler les podiums, tel un épicier. Intouchables, Mansell et Piquet vont accumuler les succès mais le phénomène Senna va jouer les trouble-fêtes durant le printemps 1987.

En effet, succédant à Prost comme animateur principal de ce Mondial 1987, Ayrton Senna riposte sur sa chasse gardée, les circuits urbains, tirant la quintessence de sa Lotus en Principauté de Monaco puis de nouveau à Detroit. Mais comme en 1985 et 1986, l’état de grâce ne va pas se prolonger et Senna atteint un nouveau plafond de verre avec deux victoires, contraint de manger son pain noir jusqu’à la fin de l’année 1987, même s’il sera proche de gagner une troisième fois, sur l’autodrome de Monza, en Italie, laissant cruellement la victoire à son ennemi Nelson Piquet sur le circuit lombard. C’est un secret de polichinelle, un pilote de son envergure ne peut se contenter de stagner vu ses desseins mondiaux, son ambition dévorante.

Ayrton Senna est un mutant, un OVNI, un prodige capable du meilleur, de tirer la substantifique moelle d’une monoplace de Formule 1. En retour, il exige donc aussi le meilleur de ses partenaires.  A partir du moment où Lotus ne peut plus lui fournir le matériel servant sa quête de gloire et de grandeur, l’écurie est rayée de la carte des destinations potentielles pour 1988. L’ADN de Senna est celui d’un champion du monde, d’un jeune homme pressé qui veut déboulonner l’idole de la F1, Alain Prost, dont il veut sonner le glas des espoirs de dominer la discipline avant que l’usure du pouvoir ne le guette.

Au final, Senna finit 3e du championnat du monde 1987, après avoir pris les rênes classement au soir de Silverstone, à mi-saison, avant que Nelson Piquet ne fasse cavalier seul vers le titre. Silverstone 1987 reste le symbole de cette époque bénie avec un quadruplé Honda, les deux Williams (Mansell / Piquet) devançant les deux Lotus (Senna / Nakajima) comme pour bien montrer la hiérarchie dans cette impitoyable jungle de la F1, aussi terrible que le processus de sélection naturelle de Darwin.

Et comme chez Darwin, pour survivre, il faut évoluer, ce que fera Senna après ce deuxième échec consécutif avec Lotus dans la course au titre. Lassé d’incarner le rôle de David contre Goliath depuis trois saisons, le Brésilien va quitter son ami Gérard Ducarouge, cheville ouvrière du projet Lotus. Pierre angulaire de l’écurie anglaise, Ayrton n’a donc plus le choix, comprenant que sa progression passe par un départ chez Williams ou McLaren. Cette décision sera prise comme un crise de lèse-majesté par Peter Warr, mais Senna n’avait pas vraiment d’autre choix. A la croisée des chemins, il lui fallait s’émanciper, car quiconque n’avance pas en F1 recule relativement à la concurrence.

Ce constat d’échec avec Lotus donne l’impression que le prodige brésilien a stagné en 1987, même si son palmarès s’est enrichi de 2 victoires (Monaco, Detroit) et 1 pole position (Imola).

Mais si l’on regarde le statistique de plus près, Senna a bien fait de passer 1987 dans le cocon Lotus avant de s’émanciper à Woking chez McLaren. Faute de chaises musicales chez Williams fin 1986 (malgré l’explosive cohabitation Piquet / Mansell), le Brésilien était de toute façon condamné au mieux, à cette troisième place du championnat du monde qu’il remporta assez nettement devant Alain Prost (61 points contre 46).

Tous les multiples champions du monde ont eu besoin de plusieurs saisons complètes pour gagner leur premier titre, et Ayrton Senna ne fait pas exception à la règle, seuls Alain Prost et Mika Häkkinen ayant patienté plus que lui pour accéder au Graal :

-  Juan Manuel Fangio (1950 – 1951), titré avec Alfa Romeo à sa 2e saison complète en F1

-  Alberto Ascari (1950 – 1952), titré avec Ferrari à sa 3e saison complète en F1

-  Jack Brabham (1958 – 1959), titré avec Cooper à sa 2e saison complète en F1 (débuts en 1956 cependant)

-  Jim Clark (1961 – 1963), titré avec Lotus à sa 3e saison complète en F1 (débuts en 1960 cependant)

-  Graham Hill (1959 – 1962), titré avec BRM à sa 2e saison complète en F1 (débuts en 1970 cependant)

-  Jackie Stewart (1965 – 1969), titré avec Matra à sa 5e saison complète en F1

-  Emerson Fittipaldi  (1971 – 1972), titré avec Lotus à sa 2e saison complète en F1 (débuts en 1970 cependant)

-  Niki Lauda (1972 – 1975), titré avec Ferrari à sa 4e saison complète en F1 (débuts en 1971 cependant avec March)

-  Nelson Piquet (1979 – 1981), titré avec Brabham à sa 3e saison complète en F1 (débuts en 1978 cependant)

-  Alain Prost (1980 – 1985), titré avec McLaren à sa 6e saison complète en F1

-  Ayrton Senna (1984 – 1988), titré avec McLaren à sa 5e saison complète en F1

-  Michael Schumacher (1992 – 1994), titré avec Benetton à sa 3e saison complète en F1 (débuts en 1991 cependant à Spa Francorchamps avec Jordan Ford)

-  Mika Häkkinen (1991 – 1998), titré avec McLaren à sa 7e saison complète en F1 (le Finlandais étant pilote essayeur de McLaren Ford en 1993, remplaçant Michael Andretti à Estoril, Suzuka puis Adelaïde)

-  Fernando Alonso (2001 – 2005), titré avec Renault à sa 4e saison complète en F1 (l’Espagnol n’a pas du tout couru en 2002, étant alors pilote essayeur du Losange avant d’être titularisé en 2003 par Flavio Briatore)

-  Lewis Hamilton (2007 – 2008), titré avec McLaren à sa 2e saison complète en F1

-  Sebastian Vettel (2008– 2010), titré avec Red Bull à sa 3e saison complète en F1 (débuts en 2007 cependant à Indianapolis avec BMW Sauber)

De plus, si l’on remet les choses en perspective par rapport au contexte de 1987, seuls trois pilotes avaient déjà un titre mondial en poche à l’âge de 27 ans, celui d’Ayrton Senna cette année là, le Brésilien ayant vu le jour le 21 mars 1960 : Jim Clark (né en 1936, premier titre en 1963), Emerson Fittipaldi (né en 1946, premier titre en 1972), Niki Lauda (né en 1949, premier titre en 1975). En terme de temps de passage, Senna n’était donc pas dans une situation catastrophique fin 1987, même s’il avait sans doute l’ambition de marquer au fer rouge les annales de la F1 par une myriade de records qui viendraient certifier, outre sa célérité volant entre les mains, qu’il avait le soleil absolu des pistes de Formule 1 pour l’éternité.

Près de trois décennies plus tard, les records de précocité en vigueur en 1987 sont tombé les uns après les autres, au vu du rajeunissement massif de la F1 :

-  Première victoire (Bruce McLaren à 22 ans et 4 mois en 1959 à Sebring) : record battu par Fernando Alonso (22 ans et 1 mois en août 2003 à Budapest), et Sebastian Vettel (21 ans et 2 mois en septembre 2008 à Monza)

-  Premier titre mondial (Emerson Fittipaldi à 25 ans et 11 mois en septembre 1972 à Monza) : record battu par Fernando Alonso (24 ans et 2 mois en septembre 2005 à Interlagos), Lewis Hamilton (23 ans et 9 mois en novembre 2008 à Interlagos), et Sebastian Vettel (23 ans et 4 mois en novembre 2010 à Yas Marina)

-  Deuxième titre mondial (Emerson Fittipaldi à 27 ans et 11 mois en 1974 à Watkins Glen) : record battu par Michael Schumacher (26 ans et 9 mois en octobre 1995 à Aïda), puis Fernando Alonso (25 ans et 3 mois en octobre 2006 à Interlagos) et Sebastian Vettel (24 ans et 3 mois en octobre 2011 à Suzuka).

-  Troisième titre mondial (Jackie Stewart à 34 ans et 3 mois en septembre 1973 à Mosport) : record battu par Ayrton Senna (31 ans et 6 mois en octobre 1991 à Suzuka), puis par Sebastian Vettel (25 ans et 5 mois en novembre 2012 à Interlagos). Même s’il ne furent pas recordmen de précocité, Michael Schumacher (31 ans et 9 mois en 2000 à Suzuka) et Lewis Hamilton (30 ans et 8 mois en 2015 à Austin) ont aussi fait mieux que Sir Jackie Stewart.

-  Quatrième titre mondial (Juan Manuel Fangio à 45 ans et 2 mois en septembre 1956 à Monza) : record battu par Alain Prost (38 ans et 7 mois en septembre 1993 à Estoril), par Michael Schumacher (32 ans et 7 mois en août 2001 à Budapest), puis par Sebastian Vettel (26 ans et 4 mois en octobre 2013 à Buddh)

-  Cinquième titre mondial (Juan Manuel Fangio à 46 ans et 1 mois en août 1957 au Nürburgring) : record battu par Michael Schumacher (33 ans et 6 mois en juillet 2002 à Nevers Magny-Cours)

Mais l’horizon va s’éclaircir pour Ayrton Senna après 1987.

Durant l’été 1987, l’épée de Damoclès tombe sur l’écurie Williams, victime de la lutte fratricide entre Mansell et Nelson Piquet. Lassé de cette situation, Honda change ses œufs de panier, et prend une première décision : imposer un apartheid à Nigel Mansell que le constructeur japonais considère trop irrégulier, et se concentrer sur un trio de champions (Alain Prost, Nelson Piquet, Ayrton Senna), puzzle parfait que complètera le pilote maison (Satoru Nakajima)

Une fois son contingent de pilotes élus clarifié, Honda espère construire une Dream  Team chez McLaren avec Ron Dennis, qui rêve de refaire de Woking la meilleure écurie du plateau (comme en 1984-1985 au temps béni de TAG Porsche), avec plusieurs clés de voûte : un tandem de pilotes d’exception (Alain Prost et Ayrton Senna), des ingénieurs de niveau exceptionnel (Gordon Murray et Steve Nichols), le meilleur moteur du plateau (Honda), une nouvelle usine à la pointe de la technologie (Albert Drive) ainsi que le sponsor le plus influent du paddock (Marlboro, marque du groupe Philip Morris)..

C’est en Lombardie, peu avant le Grand Prix d’Italie 1987, que Ron Dennis et Mansour Ojjeh présentent leur tandem royal pour McLaren Honda en vue de la saison 1988. A l’arrière d’un cabriolet Mercedes, sur les sièges passagers, on retrouve deux Pantagruels assoiffés de victoires, plutôt habitués au confort spartiate du cockpit étroit d’une F1 : Ayrton Senna, qui rêve depuis 1973 d’égaler son idole Emerson Fittipaldi et d’aller au bout de sa quête du Graal en coiffant la couronne mondiale, et Alain Prost, champion du monde déchu en 1987 et qui ne rêve que déjà que de reconquérir le titre, ce qui serait son troisième. La perspective de battre le record de victoires de Jackie Stewart, qu’il a égalé au printemps sur le juge de paix de Francorchamps, le fameux Toboggan des Ardennes, ne suffit pas à rassasier le colossal appétit de victoires du pilote français. Ratée de peu à Hockenheim en juillet, la 28e victoire record d’Alain Prost intervient à Estoril en septembre 1987, deux semaines après le rendez-vous italien. Nourri au caviar et au foie gras entre 1984 et 1986 (16 victoires en 3 saisons), le natif de Saint-Chamond supporte mal cette saison de jachère où la faiblesse du V6 Porsche l’a contraint à jouer les accessits.

L’un comme l’autre, Senna et Prost, veulent cannibaliser la F1, porter l’estocade aux autres pilotes pour ne rester que deux dans l’arène principale, tels deux gladiateurs engagés dans une lutte à mort, sans merci, au couteau, via un duel d’anthologie qui offrira des montagnes russes d’adrénaline au public, les deux pilotes se transcendant mutuellement par l’émulation du chronomètre le samedi en qualification, et du point de mire que la proie offre au chasseur en course le dimanche. Le défi de Senna est de taille : Prost est un totem à Woking, ayant brisé Niki Lauda puis Keke Rosberg, ayant ramené deux couronnes mondiales avec le moteur TAG Porsche. Protégé de Ron Dennis, le Professeur maîtrise mieux que quiconque les ficelles de la course, ayant beaucoup progressé en 1984 au contact de son idole de jeunesse, le Viennois Niki Lauda. Mais Senna a préparé ses banderilles, et sait qu’il est un tel samouraï vénéré par Honda, qui respecte son interprétation moderne du bushido : le guerrier ne renonce jamais. Et l’épée de Senna n’est pas un simple sabre de samouraï, c’est la légende épée Excalibur qu’il détient afin d’arracher les lauriers des mains de Prost, véritable alpha et omega de cette F1 des années 80, cible ultime du grand défi que Senna s’impose en partant chez McLaren, tel un loup entrant dans la bergerie.

L’impressionnante hégémonie du bulldozer McLaren Honda en 1988, qui appose son sceau avec une rare violence, laisse Prost et Senna seul à seul pour un mano-à-mano sémillant. Les deux étoiles de la F1, tels deux titans, peuvent croiser le fer alors que le reste du plateau interprète les figurants dont Bernie Ecclestone a bien besoin pour remplir sa grille de départ.

Le duel Prost / Senna sera l’objet des saisons 1988 et 1989, âge d’or de la Formule 1 qui atteint son climax en terme d’intensité, un véritable pinacle sportif et émotionnel jamais égalé ou même approché depuis, comme une madeleine de Proust dont beaucoup sont nostalgiques, sentiment renforcé par la fin violente de Senna le 1er mai 1994 à Imola, quelques mois après l’émouvante paix des braves contractée avec Prost aux yeux de tous, lors du bel épilogue d’Adelaïde en novembre 1993, fin bouclant parfaitement la boucle façon happy end après tant de cliffhangers dans ce feuilleton Prost / Senna digne d’un blockbuster d’Hollywood, qui aura duré 6 ans et 96 épisodes (du pilote, alias Grand Prix du Brésil 1988, au final, alias Grand Prix d’Australie 1993) sur les tubes cathodiques du monde entier.

Pour Ayrton Senna, le fait de s’être aguerri une saison de plus chez Lotus Honda en 1987 n’est pas une mauvaise chose dans la perspective d’affronter par la suite un pilote aussi redoutable et chevronné que Prost, qui lui donnera une leçon de concentration dès leur troisième Grand Prix commun chez McLaren en 1988, poussant à distance Senna à la faute dans le labyrinthe de Monaco, ce dédale dont il avait pourtant émergé en grand vainqueur en 1987 avec Lotus … Quelques mois plus tard, à Suzuka en octobre 1988, Senna épouse son destin grandiose et atteint son premier acmé émotionnel par un titre mondial acquis au Japon, dans le fief de Honda, un véritable exploit majuscule en ayant remonté une grande partie du peloton avant de porter le coup fatal à son coéquipier et rival français. 1987 a donc été une étape fondamentale dans le voyage initiatique de Senna, qui deviendra ensuite à partir de 1991 le mètre étalon de son sport, une véritable légende vivante … L’aura atteinte par Ayrton Senna est telle en 1992 puis 1993 (millésime exceptionnel où le pilote brésilien fut en parfaite osmose avec sa MP4/8) que le vieux maestro argentin Juan Manuel Fangio, quintuple champion du monde entre 1951 et 1957, juge son lointain héritier digne de battre son prestigieux record et de le supplanter dans la légende puis dans la mémoire collective. Ce sera finalement un Européen qui reprendra le flambeau du Sud-Américain Fangio au panthéon de la F1, en l’occurrence le Kaiser Michael Schumacher à Suzuka en octobre 2003, avant de prendre encore un peu plus de hauteur au sein du cénacle des grands champions, par un septième titre acquis en août 2004 à Spa Francorchamps, dans cette Belgique où l’Allemand avait découvert en 1980 (à l’âge de 11 ans), sur le circuit de Nivelles proche de son domicile de Kerpen, un jeune prodige venu du lointain Brésil, Ayrton da Silva, qui menait son kart avec une habileté rarement vue. Le jeune Schumacher était revenu à Kerpen avec une idole à l’esprit, comme Senna avait eu Fittipaldi en modèle depuis 1973, et ce dernier s’était calqué sur la figure légendaire de Fangio depuis les années 50. En 1991, Michael Schumacher rejoindra Ayrton Senna parmi l’élite des pilotes en F1, ultime année du cercle vertueux entamé par le Pauliste en 1988 avec McLaren, écurie avec laquelle il signe donc son contrat durant l’été 1987, puisque Williams a perdu le talisman le plus précieux qui existe dans cette F1 soumise au joug des chevaux qui hurlent par milliers via les moteurs suralimentés : le V6 turbo Honda.

Tandis que Williams s’apprête donc à tomber du Capitole à la Roche Tarpéienne en vue de la saison 1988, l’écurie britannique impose encore sa férule sur les Grands Prix fin 1987, Nigel Mansell et Nelson Piquet accumulant les victoires malgré la belle résistance de Prost (McLaren), Senna (Lotus) voire Berger (Ferrari). Le Carioca, qui a refusé un volant chez McLaren pour ne pas s’astreindre aux contraintes promotionnelles imposées par Marlboro, remporte sa troisième couronne mondiale, sorte de nirvana avant de remplacer Ayrton Senna chez Lotus, tel un passage de témoins entre Brésiliens membres du gotha.

Sans le savoir, l’écurie Lotus vit en 1987 son chant du cygne car elle va perdre Ayrton Senna, près de vingt ans après Jim Clark, un autre joyau, un pilote de la trempe de Nuvolari, Caracciola, Fangio, Moss, Stewart, Lauda ou Prost, sans faire injure aux figures de proue respectives de Lotus après le décès du virtuose pilote écossais en avril 1968 : Graham Hill, Jochen Rindt, Emerson Fittipaldi, Mario Andretti, Ronnie Peterson ou encore Elio de Angelis. Le phénix Lotus devra attendre 2012, après une renaissance, pour retrouver le sommet d’un podium en F1, à Abu Dhabi avec Iceman, alias Kimi Räikkönen.

Par sa maestria, son panache, sa combativité, son charisme, son statut de catalyseur et de fédérateur, Ayrton Senna séduit ses mécaniciens, qui savent que son obsession pour les détails paye au niveau du chrono et des centièmes qui font la différence avec les autres pilotes. Tel un lion, le Brésilien se bat sur l’asphalte, son jardin, et pérennise les exploits que ce soit en qualifications comme en course.

Au final, loin du purgatoire parfois décrit quand on évoque sa troisième et dernière saison avec Lotus, Ayrton Senna aurait pu être sacré chez Williams Honda contre Piquet ou Mansell en 1987, mais il s’est bonifié, tel un bon vin, par cette quatrième saison au sein de l’élite des pilotes, avant l’ultime défi qu’il s’était fixé : battre Alain Prost en même temps qu’il monterait sur le trône de la F1, une fois avoir trouvé l’antidote à l’impressionnante régularité du pilote français … Mais cet antidote, c’est en partie par sa saison 1987 où il a gagné en maturité, qu’Ayrton Senna l’a trouvé pour en faire un élixir durant l’été 1988, une vraie potion magique, les Ardennes belges devenant le Golgotha de Prost, qui, après ce nouveau joker grillé, avouera de lui-même à Spa Francorchamps que les carottes étaient cuites pour lui, après une quatrième victoire de rang d’Ayrton Senna dans leur lutte au sommet de la F1. Le circuit wallon étant réputé pour séparer le bon grain de l’ivraie, et surtout séparer les hommes des petits garçons (belle image de Dan Gurney), Senna avait émergé devant Prost, son dauphin durant cette saison 1988 à nulle autre pareille, peu avant la première fissure entre les deux hommes, à Estoril, où tout avait commencé, deux ans et demi plus tôt, en avril 1985, pour Senna chez Lotus.

  1. avatar
    19 novembre 2015 a 16 h 16 min

    Si l’on résume la situation du marché en F1 à l’intersaison 86-87, Ayrton Senna n’avait pas de réelle raison de jouer au célèbre jeu des chaises musicales :

    - la Scuderia Ferrari n’avait pas les moyens financiers d’attirer le joyau du Brésil, malgré le soutien de FIAT

    - Williams Honda, malgré le duel fratricide entre ses pilotes Nigel Mansell et Nelson Piquet, leur avait renouvelé sa confiance pour 1987

    - McLaren TAG Porsche n’avait pas obtenu le précieux V6 turbo Honda pour 1987, par la faute de la bévue de Ron Dennis à Tokyo, qui avait vexé le constructeur japonais lors de la négociation. Sans Honda, Senna n’avait donc pas de raison de venir à Woking se frotter à Prost.

    Mais comme l’explique l’article, une saison de plus chez Lotus en 1987 a aidé Senna à s’aguerrir et à se roder au défi suprême de la F1 des années 80 : être le coéquipier d’Alain Prost, l’homme qui avait dominé Niki Lauda et Keke Rosberg entre 1984 et 1986.

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