Maradona, Berlusconi, drogues, Camorra, Tapie : un explosif puzzle napolitain
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Maradona, Berlusconi, drogues, Camorra, Tapie : un explosif puzzle napolitain

Président du Milan AC depuis 1986, Silvio Berlusconi a presque toujours réussi à attirer les joueurs qu’il désirait : Gullit, Van Basten, Papin, Weah, Baggio, Shevchenko, Kakà ont cédé aux sirènes du club rossonero, mais pas Diego Maradona. Le virtuose de Naples est toujours resté dans le sud de l’Italie, opposé aux puissances économiques du Nord ... Cependant, entre 1988 et 1991, les liens de Diego avec la Camorra, son addiction à la drogue, les négociations avec Bernard Tapie en 1989 puis Adriano Galliani et Silvio Berlusconi en 1990, le Mondiale 90 joué en Italie, firent de la fin de son séjour napolitain une période tourmentée ...

Mai 2005, quelques jours avant la grande finale européenne d’Istanbul prévue contre Liverpool, finale qui donnera lieu au plus spectaculaire renversement de situation de l’Histoire de la C1 et aux futures moqueries de Jose Mourinho envers Carlo Ancelotti, le vétéran Paolo Maldini se confie en interview au quotidien L’Equipe.

Pour sa septième finale de C1 (1989, 1990, 1993, 1994, 1995, 2003, 2005), le capitaine rossonero ne tarit pas d’éloges sur de grands noms qu’il a croisé durant sa carrière.

Dithyrambique sur Zinédine Zidane, Maldini ne l’est pas moins sur Marco Van Basten, proclamé le joueur le plus fort qu’il a cotôyé au sein du club lombard depuis 1985.
Mais le plus fort jamais croisé par le fils de Cesare Maldini n’est autre que Diego Armando Maradona, qui sema la terreur sur les pelouses italiennes de 1984 à 1991.

Si Berlusconi avait finalisé en 1990 le transfert de Maradona, resté utopique, le nom de Van Basten n’aurait sans doute pas été retranscrit ce jour là par L’Equipe via l’interview du célèbre latéral gauche lombard.

1984 … A l’âge de 23 ans, Diego Maradona est comparé aux plus grands virtuoses du passé, les Ferenc Puskas, Alfredo Di Stefano, Pelé, Johan Cruyff …

Techniquement, El Pibe del Oro tutoie la perfection depuis bien longtemps, étant capable dès ses plus jeunes années en Argentine de multiplier les gestes géniaux et de jongler des heures durant.

Ainsi, Michel Platini, comparé par l’Avvocato Agnelli à Manolete et Nijinski, tacla son héritier en bleu lors de l’Euro 2000, Zinédine Zidane.

Ce que Zidane fait un ballon, Maradona le faisait avec une orange, déclare l’ancien roi de la Juventus. En cette même année 2000, le roi Pelé est sacré joueur du siècle par la FIFA, là où Diego Maradona est plébiscité par les internautes.

Aujourd’hui encore, le nom de Maradona est régulièrement cité dans des comparaisons avec son successeur Lionel Messi, ou dans l’éternel débat passionnel qui consiste à désigner le plus grand footballeur de tous les temps : Maradona y est omniprésent, ainsi que Pelé, Cruyff, Zidane, Di Stefano, Messi ou encore Beckenbauer.

Transféré à Barcelone en 1982, l’ancienne clé de voûte de Boca Juniors a fait un malheur en Catalogne même si son palmarès ne s’est étoffé que d’une Coupe du Roi.

Alors que les Pays-Bas ont imposé leur joug au Vieux Continent au début des années 70, que la Bundesliga a dominé le football européen aux milieu des années 70, sous l’impulsion du grand Bayern, et le championnat anglais le début des années 80, dans le sillage du mythique Liverpool de Bill Shankly et Bob Paisley, le centre de gravité se déplace au Sud de l’Europe peu avant le drame du Heysel (1985).

Grâce à Giovanni Trapattoni et à la Juventus Turin, le Calcio se donne à nouveau les moyens de contester l’hégémonie anglo-saxonne, manifeste depuis 1967 et le titre européen du Celtic Glasgow.

En 1984, après le quatrième sacre de Liverpool, figure du proue du football de l’Europe du Nord qui impose de nouveau sa férule au Vieux Continent, aucun club latin n’a gagné la Coupe d’Europe des Clubs Champions depuis le Real Madrid en 1966, à l’exception du Milan AC en 1969.

Celtic Glasgow (1967), Manchester United (1968), le Feyenoord Rotterdam (1970), l’Ajax Amsterdam (1971, 1972, 1973), le Bayern Münich (1974, 1975, 1976), Liverpool (1977, 1978, 1981, 1984), Nottingham Forest (1979, 1980), Aston Villa (1982), Hambourg SV (1983), autant de pierres, seize pierres, dans le jardin des clubs latins, devenus des losers récurrents en finale. L’Inter Milan battue en 1967 et 1972, le Benfica Lisbonne en 1968, la Juventus Turin en 1973 et 1975, l’Atletico Madrid en 1974, Saint-Etienne en 1976, le Real Madrid en 1981, l’AS Rome en 1984.

Le grand Liverpool FC, en battant la Louve au Stadio Olimpico en 1984, humiliation suprême, s’est chargé de porter l’estocade à l’Europe latine, gavée comme une oie entre 1956 et 1966 : six victoires pour le Real Madrid (1956, 1957, 1958, 1959, 1960, 1966), deux pour le Benfica Lisbonne (1961, 1962),

Portés par des joueurs d’exception comme Di Stefano, Puskas, Kopa, Eusebio, Rivera, Suarez, Rivera ou encore Mazzola pendant une décennie, les clubs latins ne furent pas les mieux armés par la suite, passant sans transition du Capitole à la Roche Tarpéienne, du paradis au purgatoire …

Certes, Johan Cruyff fut transféré à Barcelone en 1973, suivi en 1974 par son fidèle lieutenant Johan Neeskens, mais l’Europe du Nord et de l’Est avait les meilleurs joueurs : Cruyff, Krol, Rep, Neeskens (Ajax), Beckenbauer, Maier et Müller (Bayern), Blokhine (Dynamo Kiev), Keegan, Rush (Liverpool), Charlton, Best, Law (Manchester United), Simonsen, Vogts (Mönchengladbach), Keegan (Hambourg), Rensenbrink (Anderlecht) …

Et pour ne rien arranger, le Calcio ferma ses frontières jusqu’en 1980 … Finaliste contre l’Hambourg d’Ernst Happel en 1983, la Juventus de Michel Platini bat le FC Porto en 1984 en finale de la Coupe des Coupes.
Et la Vecchia Signora s’arroge un nouveau Scudetto, avec la perspective de défier le favori Liverpool en finale européenne en 1985, à Bruxelles. Ce sera le cas, dans le chaos que l’on sait, rendant la victoire bianconera bien anecdotique dans l’enfer du Heysel … Le surpuissant football anglais, incarné par Liverpool, vit ce jour là son chant du cygne. Il mettra quinze ans à se relever du drame bruxellois, avant que Ferguson et ses Red Devils ne soulèvent la Coupe aux grandes oreilles un soir de mai 1999, à Barcelone.

A la réouverture des frontières en Italie, le Calcio s’offre les meilleurs joueurs d’Europe et du monde, qui cède les uns après les autres aux sirènes de la péninsule entre 1980 et 1995 (avant que l’arrêt Bosman ne redistribue les cartes en Europe), comme des papillons attirés par la flamme :

Michel Platini et Zbigniew Boniek à la Juventus Turin (1982), Zico à l’Udinese (1983), Socrates à la Fiorentina (1984), Karl-Heinz Rummenigge à l’Inter Milan (1984), Ian Rush à la Juventus (1987), Ruud Gullit et Marco Van Basten au Milan AC (1987), Preben Elkjaer-Larsen au Hellas Vérone (1984), Michael Laudrup à la Juventus (1985), Frank Rijkaard au Milan AC (1988), Jürgen Klinsmann à l’Inter (1989), Falcao à l’AS Rome (1980), Lothar Matthaus et Andreas Brehme à l’Inter (1988), Rudi Völler à l’AS Rome (1987), Thomas Hässler à la Juventus (1990), Dejan Savicevic et Zvonimir Boban au Milan AC (1991), Paul Gascoigne à la Lazio Rome (1991), Enzo Francescoli à Cagliari (1990), Rafael Martin Vazquez au Torino (1990), Antonio Careca à Naples (1987), Andreas Möller à la Juventus (1992), Carlos Dunga à la Fiorentina (1988), Anton Polster au Torino (1987), David Platt à la Juventus (1992), Dragan Stojkovic au Hellas Vérone (1991), Enzo Scifo au Torino (1991), Thomas Brolin à Parme (1990), Jean-Pierre Papin au Milan AC (1992), Darko Pancev à l’Inter (1992), Stefan Effenberg et Brian Laudrup à la Fiorentina (1992), Dennis Bergkamp à l’Inter (1993), Gabriel Batistuta à la Fiorentina (1991), George Weah au Milan AC (1995), Roberto Carlos et Paul Ince à l’Inter (1995), Hristo Stoïtchkov à Parme (1995) …

Le transfert de Diego Maradona vers Naples, en 1984, s’inscrit dans cette logique de renaissance du phénix transalpin, laissant orphelin le Barça et en particulier l’autre artiste de l’équipe catalane, l’Allemand Bernd Schuster.

Ironie du destin, El Pibe del Oro rejoint la Campanie, cette région d’Italie dont était originaire un certain Alfredo Di Stefano, le plus grand joueur argentin ayant précédé Diego Maradona, avant qu’il ne prenne la nationalité espagnole en 1955 sous l’impulsion du très influent président du Real Madrid, Don Santiago Bernabeu, libérant ainsi une place pour le transfert de Raymond Kopa en 1956 (le Français étant également convoité par le Milan AC).

Joueur d’exception, Maradona sera le soleil absolu du Calcio, permettant au Napoli d’exister face aux clubs du Nord, et en particulier face au triumvirat Juventus – Inter – AC Milan qui truste les Scudetti.

En 1987, Naples crée l’exploit avec un doublé Coupe – Championnat. L’année où Michel Platini, autre génie de la Serie A, prend sa retraite, Maradona fait briller son étoile au firmament du Calcio.
Un an auparavant, le roi Diego a porté l’Argentine sur ses épaules, gagnant la Coupe du Monde 1986 au Mexique, pays où Pelé avait porté l’art du football au pinacle en 1970 : inspirations géniales contre les gardiens tchécoslovaque Viktor (tir du centre du terrain) et uruguayen Mazurkiewicz (grand pont sans toucher le cuir), tête mythique contre l’Italie, et passe virtuose pour Carlos Alberto contre la même Squadra Azzurra, permettant au capitaine auriverde de sceller la victoire du Brésil (4-1).

Comme Pelé en 1970, Diego Maradona offre un moment d’éternité et une preuve irréfutable qu’il mérite d’être l’idole de tout un continent, avec un but d’extraterrestre contre l’Angleterre.
Les mauvaises langues prétendent toujours que les joueurs de la Perfide Albion étaient toujours sous le choc, trois minutes avant, de la main de Dieu …

Et comme le roi Pelé en 1970, Diego Maradona est le dernier passeur décisif en finale, pour son complice Jorge Burruchaga, travailleur de l’ombre et joueur méritant de la sélection argentine au Mundial mexicain de 1986.

En deux ans, Maradona s’attire tous les superlatifs et vit donc deux apothéoses : une sous le maillot argentin, l’autre sous le maillot napolitain … Il va pérenniser les exploits avec Naples, encore et encore … Seul échec, la défaite de l’Argentine à domicile en 1987 en Copa America, Maradona voyant le voisin uruguayen d’Enzo Francescoli s’imposer.

En 1986, Silvio Berlusconi rachète le Milan AC, tombé de Charybde en Scylla après la sinistre affaire du Totonero. Le club lombard avait franchi le Rubicon dans cette affaire et en paya le prix, relégué en Serie B. L’homme d’affaires, nouveau tycoon de la Botte après avoir fait fortune dans l’immobilier, est désormais un magnat des médias dont l’empire rivalisera avec celui de l’Australien Rupert Murdoch.

En 1987, celui qu’on surnomme Sua Emittenza, le futur Cavaliere, installe un illustre inconnu sur le banc, Arrigo Sacchi. La mission du nouvel entraîneur Sacchi tient en deux mots : victoire, et spectacle. Berlusconi ne veut pas d’exploits, mais banaliser l’exploit et il va réussir son pari en seulement trois ans …

Puis, en deux mercatos estivaux, le tycoon milanais constitue un trio hollandais qui deviendra la colonne vertébrale des Rossoneri, équipe où oeuvre également le meilleur libero du monde, le meilleur tout court depuis que l’Europe ait vu à l’oeuvre depuis le départ de Franz Beckenbauer pour le Cosmos New York … Franco Baresi.

En 1987, Ruud Gullit et Marco Van Basten quittent les Pays-Bas pour la Lombardie, rejoints un an plus tard par Frank Rijkaard.

Plus de trente ans avec le mythique trio suédois Gre-No-Li, le trident néerlandais va apporter gloire et postérité au Milan AC, qui regagne le Scudetto en 1988 in extremis devant le Napoli de Diego Maradona, dans une ambiance qui sent le soufre tant le onzième titre de champion d’Italie des Rossoneri est une imposture, une couronne sujette à de violentes polémiques : le Napoli, qui cannibalisait la Serie en début de championnat sur la lancée de son titre de 1987, possédait un énorme matelas de points d’avance, écart qui fondit comme neige au soleil avant l’épilogue de cette campagne 1988.

Lors des cinq derniers matches, les coéquipiers de Maradona et Careca s’écroulent et ne gagnent qu’un point. Le Milan dépasse le Napoli et s’empare du titre. Les rumeurs de championnat truqué se multiplient en Italie. Des années après ce coup de tonnerre, Pietro Pugliese, repenti Napolitain, homme de main de la mafia devenu l’un des membres du clan Maradona donne sa version des faits à la justice : En 1988, Maradona a offert le Scudetto au Milan, sur ordre de la Camorra. Parce que les paris du Totonero étaient dans les mains de la famille Giuliano. Cette année-là, le Napoli était trop fort, archi-favori, alors en cas de victoire, la famille aurait dû verser beaucoup trop d’argent aux parieurs. Elle a demandé à Maradona de laisser filer le championnat.

Pugliese, tueur pour la Camorra, garde du corps de Maradona, a-t-il dit toute la vérité à la justice italienne chargée de nettoyer les écuries d’Augias à Naples ?

La version officielle des anciens coéquipiers de Diego Maradona à Naples fait état d’erreurs de l’entraîneur et d’une méforme physique de fin de saison.

Le clan Giuliano, une des plus puissantes familles de la mafia de Naples, aurait quant à lui du verser une somme colossale, plus de 200 milliards de lires, dans le cadre des paris clandestins du Totonero, qu’ils contrôlaient.

Etant un secret de polichinelle que Maradona consommait à l’époque beaucoup de cocaïne, fournie par la Camorra, il est plus que tentant d’en déduire le rapport de force entre les Giuliano et le virtuose numéro 10 argentin.

Ce n’était d’ailleurs pas le premier avertissement, ni le dernier : El Pibe del Oro s’était fait voler une douzaine de montres par la mafia. Puis, en 1989, le Ballon d’Or FIFA reçu par Maradona pour son titre de meilleur joueur de la Coupe du Monde mexicaine de 1986 avait été volé à la Banca di Napoli, puis fondue en lingots d’or par la Camorra !

Devancé de quatre points à cinq matches du terme du championnat 1987-1988, l’AC Milan de Sacchi s’impose de justesse face au Napoli, tandis que Maradona est férocement critiqué durant cette ultime ligne droite pour fréquenter plus assidument les pizzerias et discothèques napolitaines que les terrains d’entraînement.Quant à Pietro Pugliese, le futur ex-tueur repenti de la Camorra, il était aussi présent en 1989 à Buenos Aires, au mariage de Maradona. Il aurait alors supervisé le transfert en avion d’une énorme livraison de cocaïne de Buenos Aires vers Rome !

1988 est l’année médiatrice de la rivalité entre Milan et Naples, puisque Maradona débute son lent déclin alors que Van Basten prend son envol. Ce n’est pas l’usure du pouvoir mais la mafia et la cocaïne qui auront raison du Pibe, là où le cygne d’Utrecht multiple les exploits sur le terrain.

Avec d’autres joueurs de talent, Roberto Donadoni, Carlo Ancelotti et le jeune espoir Paolo Maldini, Milan se hisse en finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions 1989.

Si le club rossonero atteindra son véritable zénith en 1992-1993 sous l’égide de Fabio Capello avec une série de 58 matches sans défaite en championnat d’Italie, le printemps 1989 reste une période bénie des supporters milanistes.
Car en deux mois, le onze providentiel de Sacchi offre deux démonstrations de football :

A San Siro, en demi-finale retour de la C1, le grand Real Madrid de Hugo Sanchez et Emilio Butragueno, celui de la Quinta del Buitre, se retrouve réduit en poussière, laminé, pulvérisé, 5-0 par l’épouvantail de la compétition, le Milan AC.

Et en finale, Milan balaye les coéquipiers de Gheorghe Hagi, le Maradona des Carpates, par le score sans appel de 4-0.
Au Nou Camp de Barcelone, l’ogre lombard rafle son troisième titre européen, égalant Liverpool au panthéon dès 1990 avec une quatrième couronne continentale.

Le football latin confirme son retour au premier plan, avec cinq titres de champion d’Europe des clubs en six ans : Juventus Turin (1985), Steaua Bucarest (1986), FC Porto (1987), Milan AC (1989,1990).

Son fer de lance offensif, Marco Van Basten, est plébiscité deux années de suite Ballon d’Or Européen par les journalistes du Vieux Continent.

Cependant, l’aura de Diego Maradona est plus grande encore en Italie, n’en déplaise au génial Marco Van Basten. Non content d’offrir chaque dimanche des montagnes russes d’adrénaline au public napolitain, l’apport quotidien Maradona à la ville et au club de Naples dépasse le simple cadre sportif car il redonne fierté et espoir à toute une région accablée par la pauvreté, symbole de cette Italie du Sud qui a hérité du Vésuve et de l’Etna, là où l’Italie du Nord a hérité de l’argent et de la puissance politique, celle que les Médicis avait porté à leur paroxysme à Florence durant la Renaissance italienne. Au-delà de l’espoir, Diego Maradona redonne sa dignité au Sud méprisé depuis tant de décennies par le Nord. L’unité italienne réussie en 1861 par Cavour et Garibaldi, le Risorgimento, n’est que de façade, tant le pays est hétérogène, tels les jumeaux de la Louve, Romulus et Remus, aux destins diamétralement opposés : l’un fondera Rome tandis que l’autre mourra d’un fratricide commis par son propre jumeau.

Derrière le combat sportif, les joutes footballistiques entre Naples et ses rivaux du Nord, c’est le duel des deux versants de la Botte qui se joue chaque dimanche, avec Maradona en véritable idole des Napolitains, en icône de ceux qui avaient perdu foi en leur propre terre.

Bien aidé par le redoutable attaquant brésilien Antonio Careca, El Pibe del Oro offre en 1989 la Coupe UEFA au Napoli, son premier trophée européen.

Quant à l’AC Milan, le rouleau-compresseur continue de tout écraser sur son passage : victoires en Supercoupe d’Europe en 1989 contre le FC Barcelone et en 1990 contre la Sampdoria de Gênes, victoires en Coupe Intercontinentale en 1989 contre le Nacional Medellin puis en 1990 contre l’Olimpia Asuncion.

Bien que parvenu à l’apogée d’une insolente domination, Berlusconi n’est pas encore rassasié de cette folle razzia.
Pantagruel à l’appétit colossal, le président veut s’acheter en 1990 deux des trois meilleurs joueurs du Calcio que son club ne possède pas : Diego Maradona (Naples) et Roberto Baggio (Fiorentina), le troisième étant Lothar Matthaus (Inter).

Baggio, grand espoir du football italien, partira à la Juventus, et deviendra dès 1991 le plus redoutable rival du Milan, après la chute de Maradona avec le Napoli.

Un an avant que Berlusconi ne tente d’enrôler Maradona, son futur rival Tapie avait lui aussi tenté de faire signer la superstar argentine.

Convoité par l’Olympique de Marseille en 1989, Maradona n’a pas pu signer avec le club phocéen, qui a finalement fait venir l’Anglais Chris Waddle en provenance de Tottenham Hotspur.

Après l’élimination du Bayern par Naples en demi-finale de la Coupe UEFA au printemps 1989, Diego Maradona obtient de son président Corrado Ferlaino un accord tacite : si le Napoli gagne la C3, Maradona peut quitter son club après cinq ans et de bons et loyaux services.
Diego Maradona remplit sa part du contrat avec le trophée européen obtenu contre Jürgen Klinsmann et ses coéquipiers du VfB Stuttgart.
Bernard Tapie, lui, envoie comme émissaire Michel Hidalgo négocier en Italie avec le Napoli.

Hidalgo parle à Maradona de sa future maison à Cassis, le contrat est signé avec le double accord du joueur ainsi que du président Ferlaino, pour 60 millions de francs.

Mais les fuites dans la presse sportive française début juin 1989 font capoter l’affaire. L’affaire devient trop énorme et Ferlaino fait marche arrière, Tapie finit par renoncer à son duo Papin – Maradona.

Le président de l’OM met 45 millions de francs sur la table pour faire venir Chris Waddle sur la Canebière, mais malgré tous les grands noms étrangers qui viendront jouer (ou entraîner, tel Franz Beckenbauer) sous l’ère Tapie dans le club phocéen, Waddle, Francescoli, Abedi Pelé, Völler ou Stojkovic, aucun n’arrivait à la cheville de Diego Maradona.

En 1989, un certain Johan Cruyff pose lui à Barcelone les bases de sa future Dream Team, recrutant Michael Laudrup et Ronald Koeman, avant de propulser en équipe fanion Pep Guardiola issu de la Masia, puis de renforcer le secteur offensif avec deux fauves : Hristo Stoïtchkov, joyau du CSKA Sofia, et Romario, terreur des surfaces entre 1988 et 1993 au PSV Eindhoven.

Marseille, Barcelone, Milan, le futur trio infernal en Europe au début des années 90.

En 1990, l’AC Milan a subi deux camouflets sur le plan national qui font un peu d’ombre au triomphe européen face à Benfica, le club lombard étant battu par la Juventus en finale de la Coupe d’Italie, puis laissant échapper le Scudetto lors de l’ultime journée de Serie A à Vérone, les lauriers allant à Naples trois ans après le premier sacre de 1987 pour les coéquipiers de Maradona.

Bref, le David napolitain a battu Goliath milanais pour le Scudetto 1990 dans une ambiance qui sent le soufre.

Le manager de Maradona, Guillerrmo Coppola, a été invité à Milan par Berlusconi et Galliani pour négocier après le deuxième Scudetto remporté par Naples. Le Milan offrait à l’époque dix milliards de lires par an à Maradona plus de nombreuse primes avec des publicités sur Canale 5 en Italie, en Espagne et aux Etats-Unis, mais Diego a répondu sans détours : Je ne jouerai jamais pour une autre équipe que Naples en Italie, je ne trahirai jamais la confiance et l’affection que les supporters me donnent à chacun de mes matchs !

La superstar argentine avait une relation spéciale avec Naples et les Napolitains. Jamais il n’aurait pu signer pour un des trois grands clubs du Nord, l’Inter, la Juventus ou l’AC Milan.

De plus, comment imaginer Maradona, admirateur futur de Hugo Chavez, Fidel Castro et Che Guevara, jouer au football pour l’homme qui incarnera pendant deux décennies la droite dure en Italie, Silvio Berlusconi ?

Ce dernier avait-il en tête de vendre Marco Van Basten, dont la carrière était en risque avec une cheville meurtrie, blessure persistante pour le fils spirituel de Cruyff ?

A supposer que le transfert eut réussi, comment Arrigo Sacchi aurait-il géré Diego Maradona au quotidien ?

Il aurait fallu replacer Ruud Gullit sur le terrain. Chef d’orchestre du jeu rossonero depuis 1987, le capitaine des Oranje était de plus une très forte personnalité, extravertie comme l’Argentin.

Ce qui laisse supposer des tensions dans le vestiaire, ainsi qu’avec Franco Baresi, monument du club.

Deux mois après l’explosif Italie – Argentine jouée à San Paolo, on imagine mal Diego Maradona débarquer à Milanello pour s’entraîner avec la myriade de stars des Rossoneri.

A commencer par Marco Van Basten, qui aurait souffert dans son orgueil. Le cygne d’Utrecht eut gain de cause face à Arrigo Sacchi en 1991 après une saison ratée (échec dans la course au Scudetto derrière la Sampdoria, élimination européenne contre l’OM de Papin et Waddle assortie d’une suspension d’un an pour la saison 1991-1992), obtenant gain de cause via le président Berlusconi dans un jugement de Salomon qui propulsa Fabio Capello à la tête de l’équipe première, et fit sa renommée jusqu’en 1996.

Quatre ans plus tard, le transfert de David Ginola prévu à l’été 1994 resta utopique car Berlusconi ne voulut pas froisser son joueur favori, le Yougoslave Dejan Savicevic.

Enfin, Berlusconi aurait-il fait une véritable affaire en achetant Diego Maradona en dépensant une fortune ? La théorie du complot défendue par Maradona en personne sur son affaire de 1991 ainsi que celle ayant changé le destin de Claudio Caniggia en 1993 est une vengeance des Italiens qui n’ont jamais digéré leur échec à domicile dans cette joute napolitaine face à l’Argentine (victoire à la Pyrrhus si on en croit Maradona), après la première vendetta supposée, celle d’un arbitrage orienté en faveur des Allemands de la part du Mexicain Codesal lors de la finale du Mondiale 1990.

Dans l’esprit de Maradona, l’épée de Damoclès s’est abattue sur lui moins d’un an après le crime de lèse-majesté commis par l’Albiceleste un soir de juillet 1990 à Naples, face à la Squadra Azzurra.

Si le Milan ne fut jamais le tonneau des Danaïdes que fut le Chelsea d’Abramovitch ou le Real galactique de Florentino Perez par la suite, Berlusconi n’a jamais non plus géré en épicier, le transfert de Papin en 1992 le prouve : 80 millions de francs, somme colossale pour l’époque, juste pour priver Tapie et Marseille de leur canonnier fétiche que pour faire de JPP la clé de voûte d’une attaque qui resta la chasse gardée de Marco Van Basten quand sa cheville meurtrie le laissait tranquille.
Ironie du sort, le club phocéen s’offrit le scalp du grand Milan lors de la finale européenne de 1993

Quoi qu’il en dise, Berlusconi aurait vraiment mis sur la table une somme pharaonique ?

La rumeur aurait prétendu qu’il était vraiment prêt à casser sa tirelire pour faire venir Maradona à Milan …

Bluff ? Réelle volonté de s’offrir le meilleur joueur de la planète ? A-t-il été refroidi par l’amour viscéral porté par Maradona à son club et à la ville de Naples de manière plus générale ? A-t-il considéré que le risque était grand compte tenu du destin obscur du Pibe, lié à la Camorra et aux réseaux de drogue napolitains ?

Tout est possible dans cet univers de spéculations, et Silvio Berlusconi, qui acheta ensuite des joueurs de premier plan tels Dejan Savicevic, Zvonimir Boban, Jean-Pierre Papin, Brian Laudrup ou encore Marcel Desailly, dut attendre 1995 pour faire un double coup de maître sur le marché européen, faisant signer George Weah, homme providentiel du Paris Saint-Germain en 1994-1995 lors d’une campagne européenne mémorable où le club parisien réalisa la prouesse de sortir la Dream Team catalane de Johan Cruyff (le Barça étant orphelin de Romario reparti à Rio de Janeiro), et obtenant aussi un contrat pour Roberto Baggio, en disgrâce à la Juventus face à l’émergence d’Alessandro Del Piero préféré par Marcello Lippi.

  1. avatar
    26 décembre 2014 a 20 h 53 min

    On voit bien qu’entre 1985 et 1989, 3 évènements majeurs favorisent l’émergence du grand Milan AC de Sacchi : primo le Heysel qui libère l’Europe du joug anglais (Liverpool notamment), secundo le Scudetto 88 lié à l’effondrement du Napoli de Maradona sur ordre de la Camorra, tertio la retraite de Platini en 87 qui précipita le déclin de la Juventus

    Mais cela n’enlève rien au mérite d’Arrigo Sacchi puis de Fabio Capello qui surent construire un club mythique, un des 4 piliers du foot européen avec le Real de Di Stefano, le Liverpool de Dalglish et le Barça de Messi, bref encore au-dessus de l’Ajax de Cruyff ou du Bayern de Beckenbauer.

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