Tour de France 1959, le pacte brisé de Poigny-la-Forêt
Photo Panoramic

Tour de France 1959, le pacte brisé de Poigny-la-Forêt

Le Tour de France 1959 fut remporté par Federico Bahamontes, premier Espagnol à ramener le maillot jaune à Paris. Pourtant, Marcel Bidot, directeur sportif de l’équipe de France, avait fait en sorte de sceller une entente cordiale entre ses quatre meilleurs coureurs, Jacques Anquetil, Roger Rivière, Louison Bobet et Raphaël Geminiani.

Après un Tour 1958 marqué par l’exclusion de Raphaël Geminiani, contraint de disputer l’épreuve sous les couleurs de l’équipe Centre-Midi, il fallait à Marcel Bidot rassembler les forces vives de l’équipe de France. L’épisode de l’âne Marcel (Geminiani, pour se venger de Bidot qui l’avait écarté de la sélection tricolore, avait baptisé un âne Marcel au départ de Bruxelles en 1958) était oublié ! Autre épisode fort de l’année 1958, la déclaration de Gem à l’arrivée de la grande étape de la Chartreuse, celle qui fit de Charly Gaul le maillot jaune final, sous une pluie apocalyptique. “Des Judas, tous des Judas !” avait lancé le Grand Fusil en cédant sa toison d’or à l’arrivée, reprochant donc à Bobet et Anquetil de ne pas l’avoir aidé dans la poursuite du grimpeur ailé luxembourgeois, au nom de la solidarité nationale. Marcel Bidot passait l’éponge, espérant trouver un terrain d’entente entre quatre coureurs orgueilleux, possédant chacun une forte personnalité.

Alors que Jean Bobet jouait aux diplomates pour renouer les contacts entre son propre frère Louison et le Grand Fusil, Marcel Bidot conviait les quatre leaders de l’équipe nationale à une réunion très spéciale, à l’auberge des Trois Tilleuls de Poigny-la-Forêt (Yvelines). Cette auberge était la propriété de Daniel Dousset, futur manager de Jacques Anquetil.

Dans la cuisine de cette auberge, Bidot avait donc réuni l’Auvergnat Geminiani, le Forézien Rivière, le Breton Bobet et le Normand Anquetil.

Les journalistes, eux, attendaient dans la salle principale du restaurant, loin de la conversation secrètes des cinq hommes.

- “Vous êtes partis pour gagner trois ou quatre Tours de France chacun”, dit Marcel Bidot à Anquetil et Rivière. “A vous d’être assez intelligents pour cela. Faites-en sorte de vous entendre !”

- “D’accord, mais je veux gagner le premier”, répondit Anquetil, qui avait déjà ramené une fois le maillot jaune à Paris, en 1957.

Bidot put donc sceller une entente cordiale entre les deux anciens (Bobet, Geminiani) et les deux jeunes (Anquetil, Rivière) de l’équipe. Ces quatre coureurs en formaient la clé de voûte.
Avec une telle équipe, la France avait de fortes chances de ramener le maillot jaune à Paris, malgré la concurrence des grimpeurs tels que Charly Gaul, vainqueur en 1958 et Federico Bahamontes. L’Hexagone tout entier se consumait d’impatience à l’approche du départ, donné
à Mulhouse.

Mais cette belle unité ne serait qu’une façade, car il était utopique de croire que l’accord verbal de Poigny-la-Forêt tiendrait pendant trois semaines de course. Sur l’asphalte, un coureur comme Anquetil était un véritable prédateur, impitoyable. La hache de guerre fut rapidement déterrée, et les dissensions du clan français apparurent au grand jour. Poigny-la-Forêt était donc un leurre, malgré toute la diplomatie de Marcel Bidot. Le Tour 1959 allait le prouver, via la victoire de l’Aigle de Tolède, Federico Bahamontes. Et ce n’est pas diminuer les mérites du virtuose grimpeur espagnol que de rappeler que son triomphe fut favorisé par la neutralisation d’Henry Anglade, leader de l’équipe régionale du Sud-Est, par Anquetil et Rivière, ces deux derniers voulant absolument terminer l’un devant l’autre à Paris !

En effet, Henry Anglade allait gagner avec panache l’étape Albi – Aurillac. Dans la côte de Montsalvy, Anglade fait exploser la course, et l’équipe de France est lâchée. Les quatre têtes de l’hydre de Lerne, Bobet, Anquetil, Geminiani et Rivière sont décapitées les unes après les autres. Cependant, comme dans le mythe, les têtes vont repousser, prêtes à cracher leur terrible venin, issu du sang versé sur les routes du Cantal. Le Lyonnais Anglade allait donc déclencher une réaction violente de l’équipe de France à son encontre. Anquetil et Rivière, rivaux en sélection nationale, allaient constituer un front uni face au coureur régional qu’était Anglade. L’équipe nationale ne pouvait tolérer un tel affront face à un régional.

Au Puy-de-Dôme, sur un contre-la-montre en côté, Bahamontes forge sa victoire finale. Sur les pentes du volcan auvergnat, il domine l’étape en devançant Gaul de 1’26’’, Anglade de 3’00’’, Rivière de 3’37’’ et Anquetil de 3’41’’.

Sur la route de Grenoble, Federico Martin Bahamontes, épaulé par Charly Gaul, autre escaladeur de génie qui retrouvait enfin des couleurs dignes de sa victoire de 1958, passait à l’offensive, gagnant ce maillot jaune qu’il n’avait jamais daigné conquérir, obsédé par le Grand Prix de la Montagne, qu’il disputait sur le Tour comme sur la Vuelta à son ennemi juré, Jesus Lorono. Dans le chef-lieu de l’Isère, Bahamontes est attendu par Fausto Coppi, très ému de cette victoire. Coppi qui me parrainait avec les maillots Tricofilina m’avait persuadé de laisser tomber le challenge du grimpeur pour me consacrer au classement général. Lors de tous mes Dauphiné, j’ai aussi longtemps commis la même erreur, devait avouer Bahamontes bien plus tard. Sponsor de Bahamontes, Fausto Coppi jubile à Paris. L’Aigle de Tolède a remporté le Tour.

L’évidence de l’antagonisme français envers Anglade éclate au grand jour dans l’étape d’Aoste, lorsque Federico Bahamontes, lâché dans la descente du col de l’Iseran, est franchement attendu par Anquetil et Rivière. Au sommet de ce même col de l’Iseran, Louison Bobet fait ses adieux au Tour de France. Chevaleresque, le valeureux coureur breton a tenu à jeter l’éponge sur la plus haute cime de cette édition 1959. Le triple vainqueur passe définitivement le témoin à la génération suivante, celle des Anquetil et Rivière.

Au Parc des Princes, la seule consolation de Jacques Anquetil est de terminer à la troisième place, devant Roger Rivière quatrième. Mais les Tricolores sont sifflés par le public parisien. Cette véritable bronca marquera le champion normand. Quelques jours après cette défaite cuisante, Anquetil fait l’acquisition d’un hors-bord, qu’il baptisera non sans dérision Sifflet 59 !

Après son Tour victorieux, le premier pour un Espagnol, Federico Bahamontes fut fêté à l’Alcazar de Tolède. Ironie du sort, c’est près de ce monument que Bahamontes ouvrirait plus tard un magasin de cycles, près du Tage.

Conscient d’avoir gâché une belle occasion de conquérir le maillot jaune, Roger Rivière reviendra sur le Tour de France en 1960 en tant que leader unique des Tricolores, en l’absence d’Anquetil (le champion normand s’étant consacré au Giro). Mais il commettra deux erreurs tactiques : mener l’échappée fleuve de Lorient qui ne laissait que quatre vainqueurs possibles (Nencini, Adriaenssens, Junkermann et lui même) et commettre le péché d’orgueil en courant avec panache derrière Nencini, meilleur descendeur du peloton. En voulant suivre à tout prix le Lion de Toscane dans la descente du col de Perjuret, mont des Cévennes proposé par le Tour dans l’étape Millau – Avignon, Roger Rivière manqua une trajectoire et passa par-dessus le parapet. Vingt mètres plus bas, il se brisa la colonne vertébrale. Après la fugue de Lorient, Henry Anglade cracha son venin sur Rivière. Une funeste prédiction du Lyonnais le faisait prévoir des erreurs du Stéphanois dans les descentes de cols dans le sillage du redoutable Nencini, maillot jaune par défaut du Tour 1960. Malheureusement, Anglade vit juste et Rivière dut stopper sa carrière. Le Tour était évidemment perdu, ce qui était un gâchis car l’étape Millau – Avignon précédait de cinq jours un long contre-la-montre de 83 kilomètres entre Pontarlier et Besançon. Avec seulement 1’38’’ de retard sur Nencini, c’eut été une pure formalité pour un ancien recordman de l’heure (Rivière ayant battu le précédent record établi par Anquetil au Vigorelli de Milan, en 1958).

Quant à Jacques Anquetil, vainqueur du Giro en 1960, débarrassé par le destin d’un rival de taille en la personne de Rivière, il dominera le Tour de 1961 à 1964, sans que Gaul, Poulidor, Bahamontes, Simpson ou Van Looy ne puissent jamais le menacer, exception faite du coureur limousin lors de l’édition 1964, mémorable avec le juge de paix du Puy-de-Dôme.

En 1964, avec cinq victoires dans le Tour, Anquetil réalisait l’oracle de Marcel Bidot, prononcé au beau milieu d’une réunion à Poigny-la-Forêt.

Roger Rivière, lui, devenu tenancier d’un café nommé le Vigorelli, dans sa ville natale de Saint-Etienne, eut le temps de replonger dans son passé avec nostalgie et d’entendre résonner comme une malédiction, la phrase prophétique de Marcel Bidot : “Vous êtes partis pour gagner trois ou quatre Tours de France chacun”.

D’une auberge des Yvelines à un col des Cévennes, la route est parfois bien périlleuse.

  1. avatar
    29 novembre 2013 a 12 h 05 min

    Dix ans après Coppi – Bartali, qui eux n’empêcherent pas l’Italie de gagner le Tour 49, l’équipe de France était déchirée par des rivalités internes.

    Anquetil et Rivière eurent des destins bien différents, l’un gagnant 4 Tours après 1959, l’autre voyant sa carrière brisée dans un col des Cévennes en 1960.

    Mais les équipes de marque n’empêchent pas les querelles d’egos, Hinault – LeMond 86 (La Vie Claire), Chiappucci – Roche 92 (Carrera), Ullrich – Riis 97 (Telekom), Zülle – Virenque 98 (Festina), Contador – Armstrong 2009 (Astana) ou encore Wiggins – Froome 2012 (Sky) sont des exemples concrets qui le prouvent parfaitement.

    Rares furent les leaders régnant en maître, Miguel Indurain (succédant à Perico Delgado en 1991), Lance Armstrong ou Marco Pantani furent de ceux là.

  2. avatar
    29 novembre 2013 a 13 h 37 min

    Ce sont des anciens articles de Sportvox ou tu viens de l’écrire, comme tous les autres ?

    Très intéressant en tous cas, merci pour ces rétrospectives.

  3. avatar
    29 novembre 2013 a 14 h 36 min

    Bonjour Paperback, je republie en effet pas mal d’anciens articles du Vox, car plus vraiment le temps d’écrire, j’ai du publier seulement 6 ou 7 nouveaux papiers depuis mon arrivée sur beinsport your zone.

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